Affichage des articles dont le libellé est Notes de lecture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Notes de lecture. Afficher tous les articles

samedi 27 septembre 2025

L’usage du monde – Nicolas Bouvier

Source
Un voyage est un pont suspendu au-dessus des nuages. Une énigme merveilleuse. Une nébuleuse multidimensionnelle à laquelle chacun donne un corps et une âme.
Récemment, je lisais un livre de l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier. Le lisais-je ou c’est lui qui me décryptait ? Outre les lieux qu’il traverse et les gens qu’il croise et observe, des réflexions sur ses remous intérieurs, établissant un parallèle entre les vies proverbiales du chat et la sienne propre, dont il entreprenait, écrit-il, la deuxième, émaillent un ensemble puissant.
La première vie l’ayant quitté en élaborant dans la fièvre de son imagination un projet cher à son cœur : un voyage ouvrant grand les portes du monde. Un monde qui lui offrait un très beau cadeau : un binôme avec son ami Thierry Vernet, peintre, dessinateur et graveur, dont les dessins illustrent l’ouvrage et même davantage.
Concernant le chat et ses multiples vies, animal domestique privilégiant confort et tranquillité par-dessus tout, la croyance populaire lui attribue sept vies. Bouvier, quant à lui, évoque plutôt neuf vies, probablement pour savourer plus l'expérience et approfondir sa compréhension du monde qu’il n’avait sans doute pas envie de quitter trop tôt, absorbant auparavant un maximum d’informations sur l'usage qu'il comptait en faire.
Un monde qui, somme toute, ne fait qu’à sa tête. Un monde dont ne subsistent de réalité que les visions subjectives dépeintes par des visionnaires, tentant vainement d'exorciser la cruauté avec une approche positive et singulière. En toute circonstance, Bouvier demeure ce vivant portant haut son humanité.
Imaginons, depuis notre confort douillet, un avenir inversé : un univers aux teintes vibrantes et impitoyables, semblable à une tragicomédie italienne, loin des fadeurs des contes hollywoodiens, nous rappelant que nous ne sommes pas des animaux, même si nous appartenons au règne, mais des humains minés par une extrême complexité.
Un voyage incarne la beauté visitant l'imaginaire pour une odyssée légendaire vers l'inconnu. Un espace enchanteur, aussi réel que virtuel, niché dans notre conscience, sillonnant obsessionnellement nos pensées vers une dimension dans laquelle ciel et terre s'invitent à des explorations extraordinaires.
Un voyage, c'est partir à la rencontre d'un semblable en tout point identique, placé dans un environnement à la fois différent et familièrement rêvé. 
Nicolas Bouvier fait du monde cette porte que vous ouvrez et refermez sans savoir que vous en franchissez le seuil quotidiennement.

Sous l'Casque d'Erby
 

 

lundi 14 juillet 2025

Salvador Dali, journal d'un génie

Source image
C’est l’été et comme on le répète, sans trop y réfléchir, ou peut-être un peu trop : « C’est un temps pour lire. » Plus précisément : « C’est le moment ou jamais ! » 
Je laisse les lanceurs de mots d’ordre à leurs affaires. La lecture est un besoin vital en toute saison. Voici mon livre du jour, relu cet hiver, ou à l’automne, ou peut-être au printemps. Je partage les sensations en cet été vitaminé ! 
Un livre en vrac ou la pensée fragmentée. Voici un journal plein d'une formidable jubilation. Un endroit dans lequel le terme « modestie » et autres synonymes sont proscrits. Pas proscrits à la manière dont on bannit quelque chose ou quelqu'un, parce que cela importune les bonnes mœurs ou agace le potentat. Aucun tabou là-dessous. Dali ignorait la signification du mot tabou, tout comme il ignorait la modestie. Ici, nous sommes dans la sublime surprise du plaisir mégalo. Le lecteur ne lit pas, il absorbe, ou va son chemin, moulinant avec vigueur l'index sur la tempe, prenant l'auteur pour ce qu’il est : un fou !
Le lecteur que je suis, a devant ses châsses le « Journal d'un génie »
Le regard curieux et souvent complice de celui qui découvre et non l’œil accusateur de celui qui juge. Je suis portion et je suis néant. Je suis l'accent circonflexe qui chapeaute l'univers et ses complexes, aurait pu écrire (et il l’a fait) Salvador Dali sur la toile tendue d'un monde prosterné ou agacé par son immense talent !
Une mégalomanie absolument virtuose. Car qu'y avait-il de plus sublime que Dieu dans la pensée de Dali ? Dali lui-même ! Dali était un croyant de l'absolu. Quand Dali se mettait à imaginer une religion, il faisait plus qu'y croire, il remodelait la religion jusqu'au son paroxysme mystique, jusqu'à ce que la croyance devienne son artère principale, la rivière et les affluents de sa circulation sanguine. 
Quand il avait été convaincu de la nécessité de devenir surréaliste, il savait à l'avance qu'il serait le premier et le dernier surréaliste. Dali était le roi de la boucle.
Quand il lit Auguste Comte, à la recherche d'un appui pour une nouvelle religion qu'il envisage de soumettre à André Breton, passablement irrité par le fourmillement mégalomaniaque de l'individu, Dali ne fait pas que lire Auguste Comte, il est déjà en train d'affiner les méandres de sa dialectique. Il bâtit l'édifice d'une religion ne pouvant souffrir la moindre contestation. 
Un jour, alors qu'un grand journal lui demandait sa définition du surréalisme, il répondit avec une simplicité absolument désarmante : « Le surréalisme, c'est moi ! » 
Plus tard, dans le livre de notes, je lis ceci et je me marre jusqu'aux larmes : « … Je suis le seul à le continuer (le surréalisme). Je n'ai rien renié et, au contraire, j'ai tout réaffirmé, sublimé, hiérarchisé, rationalisé, dématérialisé, spiritualisé. Mon mysticisme nucléaire présent n'est que le fruit, inspiré par le Saint-Esprit, des expériences démoniaques et surréalistes du début de ma vie. » 
Même Dieu (son alter ego) semble confus par le talent de ce trublion de génie. Au point qu’il se demande jusqu’à quel point il en est le Créateur. Comment voulez-vous, dès lors, que Dali puisse être encarté par une autre religion que celle de son génial égocentrisme ? Dali est à son propre service et cela suffit à notre bonheur.
En lisant Dali, on se demande qui a créé qui, tant la relation est naturelle et simultanée. Ici pas de place pour les demi-mesures. Le fil électrique de l'inconscient électrocute sans pitié tout esprit craintif. Une seule certitude chez ce génie paranoïaque : la conviction profonde de jeter un pont entre les rives tumultueuses de la conscience révolutionnaire. Il n'y a aucune gêne à entendre un homme dire ce dont il est capable avec le plus grand naturel. Surtout quand dans la minute suivante, il vous le prouve. 
Un homme qui parvient à se pasticher, voltigeant d'une idée à un concept sublime avec une rapidité d'exécution stupéfiante, ne peut qu'inspirer le respect. Le phénomène est assez singulier pour qu'on salue la performance. 
Dali est cet homme et cette sphère. Avec lui, nous naviguons dans le sublime, la conscience formidablement secouée. Persuadés que quelque chose de grandiose a traversé et marqué de son sceau le ciel de notre médiocrité quotidienne. 
Savoir que l'humilité ne fait pas partie de ce voyage extraordinaire est chose rassurante. Nous voici soulagé d'un poids et de sa culpabilité. La culpabilité d'un monde et d'un système religieux à la fois « sadique, masochiste, onirique et paranoïaque. » 
Au pays des génies, le maître choisit ses propres termes et ignore le reste. 

Sous l’Casque d’Erby

vendredi 31 janvier 2025

Livres - Je viens de tuer ma femme d'Emmanuel Pons / Déraison de Horacio Castellanos Moya

Source
J'étais venu chez le libraire acheter « Le spectateur émancipé » de Jacques Rancière, qu'il n'avait pas en stock, ce qui m'a un peu contrarié. Ah, ces libraires, qui ont tout à vous offrir, y compris des croisières sur la Meuse !
Pour compenser, je me suis retrouvé avec deux ouvrages qui n'ont rien à voir, dans leur forme et leur contenu, avec celui que j'étais venu me procurer.
Le premier à être passé sous mes châsses est l’œuvre d'Emmanuel Pons : « Je viens de tuer ma femme ». Le titre est brutal et peut heurter, je vous l'accorde. Le contenu l'est aussi, un peu. Bien moins cependant qu'on ne peut l'imaginer, s'agissant ici d'humour noir. Avant de faire le procès de cet homme, beaucoup moins dangereux que la flopée de mafieux célébrant la mémoire des clampins envoyés à l'abattoir lors de la Seconde Guerre mondiale, dont on fait commerce encore et toujours, écoutons ce que cet homme, victime de lui-même, dit pour expliquer son geste.
Après avoir commis l'irréparable, Emmanuel (c'est le nom du héros) s'est donné pour mission de trouver des oreilles bienveillantes. Pas n'importe lesquelles. Des oreilles qui savent écouter se font rares en ce monde. Cela ne se trouve pas au détour d'un clic chez le Bon coin, ni au premier coude du premier chemin vicinal venu ! Une oreille complaisante. Une oreille amie. Une oreille complice, avant de se rendre à la police.
En attendant, il écrit une longue lettre où il explique tout, mais, souci, il manque de timbres-poste pour expédier ses aveux, ce qui n'a rien d'étrange à l'ère du tout digital. Depuis que la poste a été en partie privatisée et que le commerce de proximité agonise, plus rien n'est simple.
Fichus timbres ! Pour se les procurer, il lui faut se rendre à la maison de la presse, à trois kilomètres de son domicile. À pince ! Autant dire au bout du monde. Enfin, il se décide. En s'y rendant, il imagine la meilleure façon de mettre en scène sa future célébrité. On ne perd pas le nord. Impossible qu'avec un tel acte, il ne devienne une star. Du moins dans ce village de Normandie où il a débarqué avec sa femme pour fuir, il ignore quoi. Hésitant encore et encore, réfléchissant durement, tout en suivant le cours de la rivière voisine, la Durdent (ça ne s'invente pas), il broie du canevas comme on moud du blé. Puis...
Je n'ai pas lu ce livre, joliment écrit par un artiste-peintre, pour vous dévoiler le fin mot de la fin ! Si vous voulez connaître la chute et éprouver un plaisir délicieusement frivole, vous savez ce qu'il vous reste à faire... 
« Je viens de tuer ma femme » - Emmanuel Pons - Arléa.

Sur la lancée, l'insomnie n'a pas que du mauvais, dans un registre différent, j'ai lu le second bouquin : « Déraison » de Horacio Castellanos Moya, écrivain né au Honduras, mais qui a vécu la majeure partie de sa vie au Salvador. C'est un petit livre dense et fourmillant qui vous mange la tête. J'aime les écrivains latino-américains, frères de langue et de cœur, envers lesquels l'Espagne (mais pas qu'elle) à beaucoup à se faire pardonner. Ils ont une puissance incroyable. Horacio Castellanos Moya raconte l'histoire d'un type qui a un ami qui lui veut du bien. Comme souvent avec les amis qui vous veulent du bien, si vous n'avez pas le temps de prendre la fuite avant d'écouter ce qu'ils ont à vous dire, que vous vous laissez prendre au piège de l'empathie, vous êtes perdu. Cet ami propose au héros, journaliste un tantinet paranoïaque, échoué là comme un tronc d'arbre sur une plage exotique, un boulot qui ne va pas arranger un état mental fragilisé par un parcours des plus chaotiques, qu'il accepte comme on s'accroche à une branche pourrie aussitôt après un naufrage.
Installé dans un palais archiépiscopal, au Guatemala, entouré d'un personnel inodore, son travail consiste à lire et à donner forme à un rapport d'un millier de pages sur le génocide perpétré par l'armée contre les indiens. Oups, vous avez dit oups ?!
De suite, on sent la tension, mais la vie n'est pas faite que de jubilation, n'est-ce pas ?... Il y a nonobstant dans ces pages tragiques des instants hilarants, tant l'absurde se montre à son avantage ! Au fur et à mesure qu'il avance dans la lecture, dans ses corrections, multipliant ses allées et venues au Portalito, la « plus légendaire des cantinas de la ville », pour écluser des grandes chopes de bière, sa dérive apparaît inéluctable. L'alcool ne suffisant pas à maintenir à flot un esprit instable devant le compte-rendu des viols, des massacres et de l'horreur de l'armée dans sa totale bestialité, il ajoute le sexe comme fantasmagorie quotidienne, s'y adonnant avec hystérie pour échapper au pire en conservant le meilleur, pense-t-il...
Palliatifs insuffisants pour oublier le récit de ses lectures, parmi lesquelles, la scène dans laquelle des militaires interrogent un muet, sans doute analphabète, ignorant que le pauvre bougre ne peut articuler le moindre son, afin de lui faire avouer les noms des complices de la guérilla à coups de « tu vas parler, nom de dieu ! »  relègue le surréalisme au rayon des mondanités.
Il y en a beaucoup d'autres scènes puissantes dans les 150 pages de ce livre qu'on quitte sans l'oublier.
Trempée dans les forges de l'enfer, la plume de cet écrivain d'Amérique centrale, qui n'a pas oublié son flamboiement en chemin, lâche une écriture majestueuse, d'une poésie sombre et belle. A lire. Absolument.
« Déraison » - Horacio Castellanos Moya – 10/18

Sous l'Casque d'Erby



mardi 2 avril 2024

Notes de lecture - Albert Londres, l’exemple

Une librairie, c'est comme une recherche sur le Net : on s'y rend pour se procurer un ouvrage, on repart avec d'autres. C'est ainsi qu'allant chercher un titre qui tardait à arriver, je saisis une série de petits bouquins d'Albert Londres. En fait, j’étais venu chercher « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. J’aime l’écriture et l’esprit de monsieur Tesson. Une autre fois, je parlerai de son magnifique et très éprouvant « Berezina » que j’ai beaucoup aimé...

Homme de santé fragile, mais à l'énergie farouche, Albert Londres est né à Vichy en 1884 et mort dans l'incendie d'un bateau qui le ramenait de Chine en 1932, à l'âge de 48 ans. Entre ces deux dates, il s'était forgé une sacrée réputation et donné au journalisme ses lettres de noblesse.

De voyage en voyage, Albert Londres a dessiné les contours d'une géographie mentale avec la curiosité pour viatique et la justice pour obsession. De reportage en reportage, il a façonné des chemins impraticables, jeté des ponts d'une rive à l'autre pour que, dans sa diversité, l'homme découvre ce qui l'unit ou le sépare, en bien ou en mal.

Forçats de la route 

Dans ce reportage de 1924, c'est le Tour de France cycliste qu'il met en lumière. Le moment est héroïque et le journaliste, halluciné, nous donne de l'exploit, de la souffrance, des drames qui l'émaillent, une échographie d'un naturalisme époustouflant ! Le Musée de la littérature sportive l’affiche comme référence avec fierté En passant, villes, villages et habitants sont décrits d'un trait génial. À un cycliste au ravitaillement, un monsieur plein de sollicitude : « Vous avez le temps, trois minutes… », le cycliste rétorque : « Non, monsieur le notaire, ce n'est pas que je sois pressé, mais mon masseur m'attend à deux cents kilomètres d'ici pour me remettre le cœur en place, alors, vous comprenez… » La réplique est à mettre au crédit de Jean Alavoine. 

Dans la Russie des Soviets 

Albert Londres est le premier journaliste occidental à se rendre, en 1920, au prix d'un voyage kafkaïen, au cœur de la République des soviets, à Petrograd, aujourd'hui Saint-Pétersbourg. Sans fioritures, il nous rapporte ce qu'il voit, ce qu'il entend. Il donne à sentir  — déjà ! — la mesure de sa terreur devant le spectacle qu'il découvre. L'homme tel qu'il sera tant que durera ce « paradis » pour lequel ont bandé des légions d'imbéciles manipulés : un chien, monsieur Londres.

Prémonitoire, il écrit ceci à propos du bolchevisme : « l'acte fondamental de leur doctrine est l'antiparlementarisme… » Un sujet, on ne peut plus brûlant, au pays du 49-3 !

Un peu plus loin, Londres chasse le clou : « Le bolchevisme n'est pas l'anarchie, c'est la monarchie, la monarchie absolue, seulement le monarque, au lieu de s'appeler Louis XIV ou Nicolas II, se nomme Prolétariat 1ᵉʳ. »  

Si ce changement d'appellation ne vous suggère rien, le toubib ne vous sera d’aucune aide. 

L'Homme qui s'évada 

Magnifique récit sur la vie d'Eugène Dieudonné, jeune ébéniste, militant anarchiste, homme de bien, condamné comme complice de la bande à Bonnot, alors qu'il n'a rien à voir avec elle. Seulement la justice française, jamais avare d'une injustice, ne l'entendant pas de cette oreille, l'expédie aux îles du Salut. De son arrivée à son évasion, tout est conté au fil du rasoir. Un livre qui se lit comme un roman et se crache comme on crache sa haine à la face d'une justice de classe. Des hommes ayant perdu jusqu'au souvenir de leur nature, tant les conditions sont hideuses. Albert Londres donna beaucoup de sa personne pour rapatrier Dieudonné en 1927, avec, disons-le, le concours actif de la justice brésilienne, persuadée que le forçat évadé avait été victime d'une injustice.

Comme toujours, la France fut dernière à innocenter l'innocent qu'elle avait envoyé en enfer ! Sans même un mot d'excuse de la part de la grande institution, Dieudonné pouvant s'estimer heureux qu'elle consente à descendre de son piédestal pour le « blanchir » !

Terre d'ébène  

De loin le plus dense de ces quatre reportages. Embarqué pour un périple de quatre mois qui le conduira au Sénégal, au Niger, en Haute-Volta (Burkina-Faso), la Côte d'Ivoire, c'est un Albert Londres révolté qui se dresse sur le chemin du colonialisme. Sans concession. Le ton est cassant. Avec objectivité et colère, il dénonce, fustige et condamne une politique d'où la France et sa grandeur ne sortent pas grandies. Encore une fois, le reporter, fera honneur à sa devise : « Je demeure convaincu qu'un journaliste n'est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » 

Prenez bonne note, ô larbins médiatiques ! Ce reportage lui valut quelques solides inimitiés et autant de menaces de la part des forces conservatrices du sabre et du goupillon. 

Collection Arléa - diffusion Seuil – prix du volume entre 7 et 8€, mais gaffe à l’inflation !

Sous l’Casque d’Erby 

Semaine 12


 

dimanche 10 septembre 2017

La Scène capitale – Pierre Jean Jouve

Les livres sont comme les nuages : on les croise, on regarde, ou pas, la course folle ou indolente et on poursuit son chemin. La tête dans le guidon, on ne fait pas attention à eux. Ce n'est pas le moment de s'intéresser aux secrets qu'ils recèlent, aux misères qu'ils cachent dans le coton, à l'espoir ou au bonheur qu'ils procurent. A la poésie qu’ils inspirent.
Le ciel propose toujours une danse, qu'on accepte ou qu'on refuse, sans que nous sachions la raison profonde.
Ces temps, j'ai négligé le blog, comme on oublie de se raser. Pourquoi ? La réponse n'est pas mienne. Un sentiment de désordre s'est installé dans mon esprit comme un sortilège dont je peine à me délivrer.
Puis il y a eu Pierre Jean Jouve et La Scène capitale, un livre silencieux, fait de murmures récurrents. Il est venu à moi comme on demande l'heure à quelqu'un, parce que l'on sent qu'il est temps. C'est son jour. Celui où l'on attend quelqu'un ou quelque chose. Il s'est présenté comme une personne qu'on retrouve longtemps après avoir rêvé d’elle, sans savoir, au moment des retrouvailles, quel plaisir ou quelle mauvaise surprise tout cela réserve. J'avais perdu souvenir de ma première lecture. Rien de rien. Pas une image. Pas un son. A peine une mélodie. Quelques sensations, mais sans plus. Chose curieuse, je me souviens avoir pensé en le retrouvant : "ça y est, j'ai trouvé de quoi reconstruire un brin de pensée" !
L'architecture mentale conduit souvent sur des sentiers sinueux. Là où le lecteur de La Scène capitale cherche lignes droites et constructions rassurantes, conformes en tous points avec l'éducation reçue, Pierre Jean Jouve propose un ensemble de courbes qui, en évoluant, tissent une toile autour et à l'intérieur des fantasmes, ayant pour point de conjonction nos propres hallucinations.
Pierre Jean Jouve est né à Arras en 1887 et s'est éteint à Paris en 1976. Une belle vie de poète, de romancier et de critique. Je n'ai lu de lui que ce seul livre, le dernier de son œuvre. Il fut l'ami de Romain Rolland et militant pacifiste contre la première boucherie mondiale de 14/18. Il le fut aussi de Stefan Zweig, de Paulhan et bien d'autres…
C'est à partir de 1925 qu'il rompt avec lui-même – autrement dit avec son œuvre antérieure qu'il renie, orientant sa réflexion vers la psychanalyse, grâce à l'influence de sa seconde femme, Blanche Reverchon, s'y consacrant totalement jusqu'à la fin de sa vie. On le considère comme le premier écrivain français dont le travail romanesque aborde la psychanalyse en tant que sujet à part entière.
Malgré une réputation de « marginal hautain », l'homme sera de tous les combats contre le nazisme, prenant soin de refuser tout embrigadement. Pensée libertaire à laquelle il restera fidèle jusqu'au bout.
Trois textes forment la trame de La scène capitale : Histoires sanglantes, La Victime, Dans les années profondes.
Dans cet ensemble, le soleil n'est plus cet astre vivant faisant frétiller les êtres comme un banc de sardines et les choses selon l'ordre qu'on connaît, mais selon le coloriage sous lequel vivent et s'agitent des ombres agissantes. Une mosaïque polychrome dont les facettes brillent pour attirer le lecteur vers son ultime refuge : l'univers microscopique et grouillant des démons intérieurs. L'en-dedans et l'en-dehors tricotant des  pensées pour débrouiller une histoire au destin incertain.
Livre magnifique qui n'est pas de ceux qu'on lit à la plage en attendant le passage du marchand de glaces. Un livre de virtuose où le mot est à l'économie et aussi à la clarté. Complexe et lumineux. Un livre dans lequel il est question des affres de la relation homme/femme. Mais pas seulement. Oh, que non ! Il serait dommage - et ô combien hâtif ! - de ne dégager de sa lecture qu'une part de misogynie dont les détracteurs ont vite fait le compte. L'œuvre de Jouve la récuserait pour ne conserver que ce qui lui importe le plus : l'étude du comportement. A commencer par le sien propre.

La Scène capitale (1935-1961) de Pierre Jean Jouve, éd. Gallimard, coll. L'Imaginaire 104, 1982


Sous l'Casque d'Erby


mardi 24 janvier 2017

« Je n'irai pas »

Par Rémi Begouen

Source
On oublie très souvent qu'août 1914 est la date d'entrée de notre modernité sanglante, celle de la hideuse guerre industrielle, colossale, mondiale... qui depuis plus d'un siècle continue de surgir de nos jours n'importe quand et où.
En septembre 1916, un « poilu » blessé écrit : « La guerre dure depuis bientôt vingt-six mois, affreuse, impitoyable sur tous les fronts. Les morts se chiffrent par millions, les mutilés sont innombrables, les ruines inconcevables. Ce sont les mères qui pleurent leur fils, les veuves leur époux, et les orphelins leur père. Ce sont ceux dont le fils, le mari, le soutien est encore sur le front en train de se battre qui sont, depuis deux ans, dans des angoisses terribles : reviendra-t-il ? Peut-être est-il mort en ce moment, se demandent-ils sans cesse. Ce sont les soldats sur le front, loin de ceux qu'ils aiment, endurant les plus cruelles privations, passant des jours sans manger, des nuits sans dormir, couchant sur la terre à la belle étoile, passant les hivers dans l'eau, dans la boue, dans la glace, et perdant leur santé s'ils ne perdent pas leur vie ; ne sachant jamais à l'aube de chaque nouvelle journée si elle ne sera pas pour eux la dernière. Ils sont fatigués, dégoûtés de cette guerre interminable, plus barbare et plus impitoyable que toutes celles que l'histoire ait pu enregistrer jusqu'ici. »  
Ces lignes sont extraites de la fin des Mémoires d'un insoumis - « Je n'irai pas ! », de l'anarchiste Eugène Cotte (1889-1976), document inédit depuis un siècle, récemment publié grâce aux éditions « La ville brûle » en juin 2016.
Ce récit est foisonnant de vitalité, de vérité, celle d'un humble fils de pauvre paysan alcoolique du Loiret, et de son épouse analphabète et bigote. Il a une sœur qu'il soutiendra beaucoup, fille-mère à une salle époque. Le jeune Eugène sera un brillant élève de primaire catholique, d'abord très docile à l'Église, puis s'émancipant tôt grâce à un seul livre : Les Misérables, de Victor Hugo... : bien assez pour en devenir anticlérical, avant de devenir anarchiste !...
La beauté de l'écriture de Eugène Cotte est dans sa simplicité à beaucoup dire des mœurs de cette France rurale des années 1900, encore si archaïque, mais parcourue d'idées, via des journaux d'idées politiques socialistes-anarchistes (encore peu distinctes). Ainsi se forme avec appétit ce jeune rural très « éveillé » qui sera quarante ans travailleur manuel (ouvrier agricole, terrassier...) et de ces vrais intellectuels, autodidactes au cœur tendre qui ont les pieds dans la boue.
Eugène est un gaillard habitué à travailler dur 10 à 12 heures par jour, dans les champs, sur les routes ou chantiers. Fuyant la conscription en août 1910, il travaille en Suisse – il en fait magnifique narration – mais se fait arrêter lors d'une visite à Lyon. Sa volonté et sa constitution très solides lui permettront l'exploit d'une incroyable grève de la faim clandestine de 130 jours, pour simuler une maladie et se faire réformer. L'insoumis croit être débarrassé de l'armée mais la guerre éclate début août 1914 et même les réformés sont mobilisés, deux mois après les autres... : cette fois, par solidarité avec sa classe d'âge, Eugène accepte à contrecœur l'armée. L'antimilitariste se bat, très courageusement, deux ans. Jusqu'à cette première hospitalisation qui lui donne l'occasion d'écrire ce texte foisonnant. Celui d'un esprit libre, comme son aîné Élisée Reclus grand observateur du terrain géographique et social. L'un et l'autre abordent des questions toujours d'actualité sur l'individu, la société, l'éducation, la révolution libertaire...