mardi 2 avril 2024

Notes de lecture - Albert Londres, l’exemple

Une librairie, c'est comme une recherche sur le Net : on s'y rend pour se procurer un ouvrage, on repart avec d'autres. C'est ainsi qu'allant chercher un titre qui tardait à arriver, je saisis une série de petits bouquins d'Albert Londres. En fait, j’étais venu chercher « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson. J’aime l’écriture et l’esprit de monsieur Tesson. Une autre fois, je parlerai de son magnifique et très éprouvant « Berezina » que j’ai beaucoup aimé...

Homme de santé fragile, mais à l'énergie farouche, Albert Londres est né à Vichy en 1884 et mort dans l'incendie d'un bateau qui le ramenait de Chine en 1932, à l'âge de 48 ans. Entre ces deux dates, il s'était forgé une sacrée réputation et donné au journalisme ses lettres de noblesse.

De voyage en voyage, Albert Londres a dessiné les contours d'une géographie mentale avec la curiosité pour viatique et la justice pour obsession. De reportage en reportage, il a façonné des chemins impraticables, jeté des ponts d'une rive à l'autre pour que, dans sa diversité, l'homme découvre ce qui l'unit ou le sépare, en bien ou en mal.

Forçats de la route 

Dans ce reportage de 1924, c'est le Tour de France cycliste qu'il met en lumière. Le moment est héroïque et le journaliste, halluciné, nous donne de l'exploit, de la souffrance, des drames qui l'émaillent, une échographie d'un naturalisme époustouflant ! Le Musée de la littérature sportive l’affiche comme référence avec fierté En passant, villes, villages et habitants sont décrits d'un trait génial. À un cycliste au ravitaillement, un monsieur plein de sollicitude : « Vous avez le temps, trois minutes… », le cycliste rétorque : « Non, monsieur le notaire, ce n'est pas que je sois pressé, mais mon masseur m'attend à deux cents kilomètres d'ici pour me remettre le cœur en place, alors, vous comprenez… » La réplique est à mettre au crédit de Jean Alavoine. 

Dans la Russie des Soviets 

Albert Londres est le premier journaliste occidental à se rendre, en 1920, au prix d'un voyage kafkaïen, au cœur de la République des soviets, à Petrograd, aujourd'hui Saint-Pétersbourg. Sans fioritures, il nous rapporte ce qu'il voit, ce qu'il entend. Il donne à sentir  — déjà ! — la mesure de sa terreur devant le spectacle qu'il découvre. L'homme tel qu'il sera tant que durera ce « paradis » pour lequel ont bandé des légions d'imbéciles manipulés : un chien, monsieur Londres.

Prémonitoire, il écrit ceci à propos du bolchevisme : « l'acte fondamental de leur doctrine est l'antiparlementarisme… » Un sujet, on ne peut plus brûlant, au pays du 49-3 !

Un peu plus loin, Londres chasse le clou : « Le bolchevisme n'est pas l'anarchie, c'est la monarchie, la monarchie absolue, seulement le monarque, au lieu de s'appeler Louis XIV ou Nicolas II, se nomme Prolétariat 1ᵉʳ. »  

Si ce changement d'appellation ne vous suggère rien, le toubib ne vous sera d’aucune aide. 

L'Homme qui s'évada 

Magnifique récit sur la vie d'Eugène Dieudonné, jeune ébéniste, militant anarchiste, homme de bien, condamné comme complice de la bande à Bonnot, alors qu'il n'a rien à voir avec elle. Seulement la justice française, jamais avare d'une injustice, ne l'entendant pas de cette oreille, l'expédie aux îles du Salut. De son arrivée à son évasion, tout est conté au fil du rasoir. Un livre qui se lit comme un roman et se crache comme on crache sa haine à la face d'une justice de classe. Des hommes ayant perdu jusqu'au souvenir de leur nature, tant les conditions sont hideuses. Albert Londres donna beaucoup de sa personne pour rapatrier Dieudonné en 1927, avec, disons-le, le concours actif de la justice brésilienne, persuadée que le forçat évadé avait été victime d'une injustice.

Comme toujours, la France fut dernière à innocenter l'innocent qu'elle avait envoyé en enfer ! Sans même un mot d'excuse de la part de la grande institution, Dieudonné pouvant s'estimer heureux qu'elle consente à descendre de son piédestal pour le « blanchir » !

Terre d'ébène  

De loin le plus dense de ces quatre reportages. Embarqué pour un périple de quatre mois qui le conduira au Sénégal, au Niger, en Haute-Volta (Burkina-Faso), la Côte d'Ivoire, c'est un Albert Londres révolté qui se dresse sur le chemin du colonialisme. Sans concession. Le ton est cassant. Avec objectivité et colère, il dénonce, fustige et condamne une politique d'où la France et sa grandeur ne sortent pas grandies. Encore une fois, le reporter, fera honneur à sa devise : « Je demeure convaincu qu'un journaliste n'est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » 

Prenez bonne note, ô larbins médiatiques ! Ce reportage lui valut quelques solides inimitiés et autant de menaces de la part des forces conservatrices du sabre et du goupillon. 

Collection Arléa - diffusion Seuil – prix du volume entre 7 et 8€, mais gaffe à l’inflation !

Sous l’Casque d’Erby 

Semaine 12


 

9 commentaires:

  1. Le bonjour à toutes et à tous. Quand on est submergé par le chaos, l'inconscience et la bêtise, le livre demeure l'ultime refuge de l'utopie et la meilleur façon de ne pas se laisser sombrer. La bonne journée.

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  2. Ah salut Rodo ! Hier on fêtait les neuf ans de la petite dernière, il est certain que c'est plus consolant que les récits trop vrais du héros Albert Londres.... Eh oui, il y a cent ans les journalistes étaient des héros, aujourd'hui ceux que l'on connaît ne sont même pas des zéros, tant la boue qu'ils ont creusée cache même le soleil !
    Dans un autrefois que j'ai connu (ce qui ne me rajeunit pas), les vieux journaux servaient à emballer le poisson, maintenant on n'utiliserait même plus la parution du jour, de peur de salir la bestiole....
    Il y a quelques années est décédé un grand copain, journaliste dans une feuille de choux locale (souvent les seules encore présentables). Comme un de ses collègues, cousin germain des frères Pajot (les navigateurs), il faisait du vrai bon boulot....
    Pajot ? Il a même écrit des polars !

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    1. Bonjour Jean-Claude. Beaucoup de travail et peu de temps. Après, on dit que les retraités n'en manquent pas. Oh, que si ! Neuf ans, ta petite ! Ça file ! Un gros bisous d'un tonton qu'elle ne connaît pas. Sur Pajot, je crois me souvenir avoir lu quelque chose, quelque part, mais pas plus. C'est au sujet des polars, un genre que j'aime. Le bon tout à vous tous.

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  3. Un polar de Stéphane que j'avais même eu en cadeau !

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  4. >>> Le début du film de Yanne : "Tout le monde il est beau... etc".... est un bel exemple du comportement des journalistes "de terrain" actuels. Quant à ceux qui relaient les infos dans les médias ils ne valent guère mieux !

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    1. Salut René. Je me souviens avec plaisir du film de Yanne. Un sacré client. Il n'y avait pas que les journalistes qu'il clouait au pilori ! La bonne journée et la Bise à Juju. Si tu permets.

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  5. Merci Rod pour ce rappel d'Albert LONDRES... Pauvre pauvre ASSANGE dont la vie s'éteindra dans ce minable réduit qu'est une cellule !!! Se sont t-elles "bougées" toutes ces serpillères devenues au sortir de leur tremplin "Ecole de journalisme".... Ah ! Fallait d'abord signer, signer "la clause de silence" exigée par ces magnats-détenteurs de tous les médias...Trop rares ceux qui n'ont pu...
    Et puis, quand avec une telle impudence, on s'autorise et on expose tout le bien mentir sur les plateaux : « Je mens tous les jours. Il est important de mentir, de dissimuler, de cacher… Je n’ai pas d’états d’âme avec cela ».
    L'avocat sioniste Gilles-William Goldnadel : « Je mens tous les jours, nous mentons tous les jours. Il y a des pieux mensonges, des mensonges créateurs, des lâches mensonges, d’ignobles vérités. Il y a des tas de raisons où il est important de mentir, de dissimuler, de cacher ou de taire.
    IL n'a pas d’états d’âme avec cela, car dit-il, "nous avons la parole pour mentir". Où seront alors les "complexes" à le pratiquer pour ces serpillères après avoir entendu un tel "dégueulis arrogant" de mots ?
    Oma

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    1. Bonjour Oma. Grand bonhomme que monsieur Londres. Une référence pour tous ceux qui souhaitent maintenir un certain ordre moral et le sens de la dignité, ici et partout. J'ai lu le thème astral que tu m'as fait parvenir. Passionnant. Je ne dirai pas que des personnes comme Albert Londres n'existent pas ou plus, mais le système s'est arrangé pour les étouffer, avec la complicité coupable des endormis. De quoi décupler d'efforts pour ne rien lâcher...
      Quant au cynisme de Golnadel, il est dans la droite ligne de ce que le sionisme montre comme visage depuis toujours. On fait commerce de la Shoah, tout en se comportant comme les bourreaux qu'on dénonce. Une horreur ! La Bise.

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  6. Bonjour Oma, c'est Jean-Claude
    De plus en plus ceux à qui "ON" donne le droit d'approcher du Pouvoir sont ceux qui ont donné à CEUX qui détiennent le Pouvoir de donner leur seule version. Difficile à ceux qui tentent de SAVOIR au moins un peu ce qui se trame vraiment de s'y retrouver, sauf à ce qu'ils nagent dans cet affluent fluctuent et parfois pollué par le courent principal.
    On est assez près de la trilogie pour adolescents, mais qui ne manque pas de logique.

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