dimanche 22 mars 2026

Le dernier coup de feu. Conte bref

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Mon enfance avançait comme un rafiot dans un port oublié. Quand on est enfant, on trouve que les choses ne vont pas assez vite. Le lieu n’avait pas vraiment de nom pour les étrangers, mais pour nous, il était plein de vie : des cris d’enfants, des odeurs de sel et de poussière, des langues et des senteurs inconnues, des portes toujours ouvertes sur des maisons trop petites pour les familles qu’elles abritaient.
C’est là que j’ai reçu ma première carabine.
Mon père me l’avait offerte parce que j’avais été gentil — du moins selon mon critère à moi. J’ai appris plus tard, que la gentillesse dépend surtout de celui qui raconte l’histoire. Il l’avait rapportée dans sa valise depuis l’Allemagne : une carabine à plombs, brillante. Je la tenais comme un trésor fragile, un objet capable de transformer un enfant en chasseur.
À cette époque, le pays vivait encore dans une sorte de brouillard épais. La guerre était finie depuis longtemps, mais son ombre restait bien présente. Personne n’en parlait. Les frontières demeuraient fermées. Des murs invisibles partout. Des lèvres closes. Les regards étrangers étaient rares. Dans les pays plus riches, vers là-bas, on disait que l’Afrique commençait chez nous.
Je m’en foutais, je n’avais rien à reprocher à l’Afrique, puisque j’y habitais.
Il y avait peut-être un peu de vérité dans cette affirmation. Les égouts se déversaient directement sur la plage où nous jouions. Nous courions pieds nus dans l’écume et la saleté mêlées. Le soir, la peau nous brûlait, nous étions couverts de plaques rouges. Les mères sortaient les pommades comme des remèdes miracles et, le lendemain, nous retournions au même endroit.
Nous étions nombreux. Les enfants surgissaient de chaque porte, de chaque ruelle. Le quartier bourdonnait comme une fourmilière sous le soleil. Jamais plus la promiscuité ne m’a été aussi agréable. C’est probablement pour cela que je me sens « chez moi » dans les endroits les plus insolites.
Et au-dessus de cette Babel, il y avait ce ciel d’un bleu insolent. Un bleu si vif qu’il obligeait à plisser les yeux. Nos regards, rougis par le sel et la saleté de la mer, finissaient par lui ressembler.
Puis vint l’année où les frontières s’ouvrirent. Les hommes commencèrent à partir.
Vers 1960, on autorisa les travailleurs à franchir les frontières pour aller gagner de l’argent ailleurs. Dans les pays du nord. Là où la guerre avait fait des ravages. Ils avaient besoin de bras. On disait que l’Allemagne était pleine d’usines et qu’on gagnait des bons salaires.
Mon père décida d’y tenter sa chance. Il signa pour une société de sidérurgie allemande !
Le vieux aimait la bière et les femmes bavaroises. Quand il en parlait, il avait l’œil brillant. Comme s’il décrivait des montagnes vivantes. 
Le jour de son départ, tout le quartier se rassembla au port. Les mouchoirs s’agitaient dans l’air. Les hommes embarquaient vers ce qu’ils appelaient l’Eldorado.
Je regardais mon père devenir petit sur le pont du bateau. Et comme il n’était pas grand, il disparut très vite. 
Ma mère resta avec la marmaille. Cinq gamins à vingt-sept ans.
Elle ne savait ni lire ni écrire. Les lettres de mon père arrivaient comme des objets mystérieux qu’il fallait ouvrir et décrypter avec précaution. Pour répondre, elle demandait parfois l’aide d’une voisine. Mais le plus souvent, c’était moi qui prenais le crayon.
Elle dictait. 
Pour les choses intimes, elle s'adressait à la voisine. Elle dictait en baissant la voix, comme si les mots pouvaient s’échapper par la fenêtre. Je ne me trouvais pas loin.
Pour les nouvelles du quartier, elle parlait plus fort : les disputes, les maladies, les naissances. Le moment le plus pénible venait quand elle parlait de moi. J’étais l’aîné. Elle racontait toutes mes fautes, m’obligeant à les écrire moyennant quelques torgnoles, quand je montrais de la résistance : mes paresses, mes désobéissances, mes retards. Ma désertion de l’école. Les multiples plaintes du quartier pour mauvais comportement. Elle voulait que mon père sache quel enfant difficile, il avait laissé derrière lui. Tout son portrait ! 
Je l’écoutais en silence, puis j’écrivais tout le contraire. Ces lettres m’apprenaient à vieillir plus vite qu'on ne pourrait le penser. 
Dans ma version, j’étais sage. Obéissant. Travailleur. Pas parfait non plus — mon père aurait trouvé cela suspect. Juste assez exemplaire pour ne pas lui déplaire. 
Quand j’avais fini, ma mère regardait la feuille avec un mélange d’incrédulité et d’orgueil. — Tu iras loin, mon fils, disait-elle. 
— Tu es sûr qu’il comprendra tout ce que j’ai dit ?
Lors de son premier retour, plusieurs mois après son départ, mon père rapporta un cadeau encore plus beau que le premier : une carabine neuve, allemande, solide comme un objet sérieux. À cette époque, personne ne s’étonnait qu’un enfant possède une arme.
Je décidai de devenir chasseur. 
Mais les lapins sauvages ne se laissent pas approcher facilement. Ils surgissent dans l’espace comme des éclairs et disparaissent en zigzag avant même qu’on ait le temps de viser.
Mon chien Tony observait mes tentatives avec un scepticisme tranquille. Étendu dans la poussière, il laissait les mouches se promener sur lui comme si elles payaient un loyer. 
Un jour, je remarquai les clapiers de Don Bautista. 
Il élevait des lapins domestiques derrière un grillage. De grosses bêtes paisibles, à portée de tir. Elles étaient plus grosses que celles que je tentais vainement d’atteindre avec ma carabine. 
Je réfléchis longtemps. Mais pas trop.
Don Bautista avait mauvais caractère, mais il possédait une telle quantité de lapins qu’il ne remarquerait peut-être pas l’absence de l’un d’eux. C’était un risque calculé. 
Un matin, je le vis partir livrer le lait de ses chèvres.
Le moment était parfait.
Je m’approchai du clapier.
Je levai la carabine.
Pan.
Le bruit fut bref, sec. Une seconde plus tard, tout était terminé. Ma mère ne remarqua rien. Pour elle, un lapin restait un lapin. Elle le cuisina aux petits oignons. Le repas fut magnifique. Tony en reçut sa part et remua la queue comme s’il avait assisté à un miracle.
Quelques jours plus tard pourtant, quelque chose changea.
Le ciel était toujours aussi bleu, mais dans ma tête, il devint gris. Puis, très gris.
On m’attrapa par le col. On me traîna au commissariat. Les gifles tombèrent rapidement. Ma belle carabine allemande fut confisquée. Pour m’enseigner la politesse, on me fit passer la nuit entière dans une cellule.
Ma mère pleurait sans arrêt.
Par moments, elle interrompait ses sanglots pour me donner une claque qui ne faisait presque pas mal. C’était humiliant.
La honte, elle, faisait très mal.
Depuis ce jour, quand ma mère veut cuisiner du lapin, elle va chez Don Armando, le boucher.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

vendredi 20 mars 2026

L’Ombre de Folamour : Sommes-nous au bord du champ de cendres ?

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Parler de l’Iran dans le contexte actuel, dire que c’est lui l’agressé et non le contraire, vous expose à des accusations rapides de complotisme, d’alignement idéologique ou d’hostilité envers Israël. C’est juste si on ne vous offre pas le turban en guise de ralliement. Pourtant, analyser les rapports de force au Moyen-Orient et la déculottée subséquente des agresseurs devrait relever d’un exercice politique et stratégique, et non de l’appartenance à un camp ! 
La confrontation actuelle s’inscrit dans un projet géopolitique ancien entre l’Iran, Israël et les alliés respectifs. De moins en moins, notons-le, les États satellites, voyant venir le traquenard, se désistent les uns après les autres. Ils refusent de s'engager dans ce qu'ils perçoivent comme une opération d'amateurs, née de l'insolence d'un pouvoir qui a cru que le monde suivrait aveuglément son délire expansionniste. 
Les États-Unis et Israël défendent une stratégie régionale fondée sur la supériorité militaire et la préservation d’un rapport de force incontestable. Sous les gouvernements successifs de Benjamin Netanyahou, cette orientation s’est largement exacerbée. 
Le poids croissant de partis nationalistes et religieux a renforcé une vision du pouvoir reposant sur la force et la domination territoriale. Cette attitude — hyper violente à Gaza — alimente les critiques de nombreux observateurs, y compris au sein de la société israélienne elle-même. Nombreux sont les Israéliens qui réprouvent la politique expansionniste de leur pays et se sentent pris en otage par leur propre gouvernement.
Face à la menace, l’Iran s’est préparé à un affrontement direct. Sa stratégie de long terme contraste avec l’idée d’un conflit qui pourrait être rapidement tranché par une supériorité militaire immédiate, comme cela a été claironné hâtivement. 
Derrière la rhétorique morale de défense de la démocratie se cachent des logiques classiques de puissance qui ne trompent plus grand monde. On ne peut plus éternellement rouler les peuples dans la farine d'un manichéisme binaire entre le « Bien » et le « Mal »
Aujourd'hui, l'opinion mondiale ouvre les yeux : elle sature face à une rhétorique qui justifie l'injustifiable. Le cri du « trop c'est trop » résonne désormais partout, sonnant le glas d'un consentement obtenu par la manipulation morale. 
Critiquer les choix d’un État ne devrait jamais conduire à l’hostilité envers un peuple, mais l’État d’Israël fait tout pour qu’il en soit ainsi en entretenant l'amalgame. 
Lorsque la diplomatie abdique et que le dialogue s'éteint, la crise bascule dans une spirale hors de contrôle. 
Privés de médiation, nous en sommes réduits à espérer qu'aucun dirigeant, aveuglé par une mystique de la force, ne franchisse le point de non-retour. L’ombre d’un docteur Folamour noircit l’horizon : un seul geste suffirait à présent pour que le Moyen-Orient ne devienne qu’un immense champ de cendres radioactives. 
Nous sommes à ça d’y avoir droit. 
 
Sous l'Casque d'Erby

mercredi 18 mars 2026

Le Bilan des Ombres

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Le Bilan des Ombres naît d’un silence chargé de frustration, de peur et de violence sourde. De l’impuissance de ces instants où l’histoire intime et l’histoire collective s’enfoncent dans le chaos absolu. 
Ce poème ausculte les défaites muettes, les violences devenues ordinaires, les dieux absents. Il observe les bilans dressés en chiffres froids, mécaniques, comme on trait le lait d’une vache épuisée. 

 

L’œil blanc des défaites flotte sur le jour, 
comme une fatigue qu’on pousse hors du lit. 
On appelle les vents, on les supplie, 
mais ils tardent à venir. 
 
Quelque chose a échoué au bord des larmes. 
Les bêtes courent la tête sous les bras, 
des prairies ouvertes en champs clos, 
enfermées hors du temps. 
 
 Seringue au front, canon sur la tempe, 
on fait la chaîne, à ciel crevé. 
Chiffres alignés dans les bilans banquiers. 
On traite la traite comme on extrait le lait. 
 
Personne ne danse avec les vivants. 
Les bourreaux ont le front obtus, 
affûtent les lames sous la lumière blanche ; 
Prière sans témoins, oraison glacée. 
Dieu traîne des pieds. Il s’est oublié. 
 
Ne rien laisser. Ni traces, ni hurlements, 
que seule demeure l’odeur du vide. 
Tout doit suivre le silence de la Voie lactée. 
 
On drague les fonds, pillards patients, 
à la recherche de la nuit liquide. 
Du sang et du lait mêlés. 
À l’horizon, l’âme s’est disloquée. 
 
Personne ne bouge. Un cri sporadique 
se perd dans la nuit méthodique : 
« La caisse ou le trépas. »
Les murs se taisent, 
la parole s’est dissoute dans l’anonymat. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 16 mars 2026

Iran : le naufrage des « super-héros »

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Le bloc anglo-israélien vient de recevoir une nouvelle leçon d’histoire — l’une de celles qu’il refuse obstinément d’apprendre : l’arrogance stratégique finit toujours par se fracasser contre le réel.
En sous-estimant l’Iran, Washington et Tel-Aviv rejouent une partition qu’ils interprètent mal depuis plus d’un demi-siècle. 
La guerre « éclair » qui devait se régler en quelques jours, voire quelques heures, se révèle être un piège redoutable — un de ces engrenages dont les puissances sûres d’elles-mêmes ne prennent conscience qu’une fois les doigts coincés dans le mécanisme. 
Voici maintenant les plus belliqueux, ceux qui ont tout orchestré, appeler à un cessez-le-feu ! 
Ironie de l’histoire : Téhéran refuse. Et, du point de vue stratégique, ce refus est compréhensible. Un cessez-le-feu n’est jamais neutre. Il suspend les armes, mais pas les intentions. Accepter une pause reviendrait à offrir à l’adversaire le temps précieux dont il a besoin pour se réorganiser, réarmer, redéployer ses alliances et préparer la prochaine phase du conflit. Or la première règle du combat est simple : respecter son ennemi, c’est ne jamais lui offrir ce qu’il réclame quand il vacille. 
Depuis des décennies, l’Iran sait qu’il est une cible. Les prétextes changent — nucléaire, sécurité régionale, stabilité énergétique, les « droits démocratiques », — mais la pression demeure. À force d'être menacé, un pays apprend à se préparer.
L'histoire récente aurait dû inciter nos « cracks » à davantage d’humilité. 
Après la victoire éclatante de la Guerre des Six Jours en 1967, Israël se crut invincible. Six ans plus tard, la Guerre du Kippour vint brutalement rappeler que la certitude de la supériorité est souvent le prélude de l’aveuglement. 
En 1982, l’invasion du Liban devait être une formalité stratégique. Elle contribua finalement à l’émergence d’un acteur durable de la région : le Hezbollah. 
Plus près de nous encore, l’attaque du 7 octobre 2023 a fissuré le mythe d’une invulnérabilité technologique avec laquelle Israël paradait grossièrement. 
Le schéma est récurrent : la puissance engendre l’assurance, l’assurance nourrit le mépris, et le mépris finit par produire le réveil des migraines. 
Aujourd’hui, cette mécanique se heurte à un adversaire qui refuse de plier.  L’Iran a choisi de rester debout — et cette obstination révèle les fissures d’un ordre international qui croyait pouvoir imposer ses volontés sans résistance durable. 
Au cœur de cette confrontation se trouve un verrou stratégique : le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part essentielle de l’approvisionnement énergétique mondial. Dans ce goulot maritime, quelques décisions politiques suffisent à faire trembler les marchés et à inquiéter les chancelleries du monde. 
Téhéran laisse entendre que le passage pourrait rester ouvert sous certaines conditions, notamment dans le cadre d’évolutions monétaires qui verraient certaines transactions énergétiques s’éloigner du dollar en optant pour le yuan ! Et voici l'ombre chinoise ! 
Qu’il s’agisse d’un levier diplomatique ou d’une stratégie économique plus profonde, la multipolarité, l’idée seule suffit à révéler une transformation silencieuse des équilibres mondiaux. 
Autour de la région, les lignes bougent. Les monarchies du Golfe observent avec prudence et crainte. Et, à distance, le président russe Vladimir Poutine n’hésite plus à évoquer la question sensible de la présence militaire américaine sur des territoires qui ne sont pas les siens. 
Dans ce contexte, les appels à la guerre deviennent soudain moins enthousiastes. Plusieurs alliés occidentaux hésitent à s’engager dans une confrontation dont personne ne peut désormais garantir l’issue. 
À Washington, le président Donald Trump semble lui-même prisonnier d’une rhétorique de puissance entretenue par certains conseillers particulièrement belliqueux, parmi lesquels Marco Rubio. La tentation de la démonstration de force se heurte à présent à une réalité stratégique beaucoup plus complexe que prévu. Car l’histoire rappelle une règle immuable : on ne gagne pas une guerre contre un adversaire dont on méprise la résilience. 
En ignorant la profondeur historique, culturelle et stratégique de l’Iran, le bloc occidental s’est peut-être enfermé dans un piège qu’il a lui-même construit. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 


dimanche 15 mars 2026

Les jardins d’Alma. Conte bref

Le passé est une leçon, non une condamnation. Si l’on n’apprend rien de lui, à quoi sert-il ? À quoi servons-nous ? À faire semblant de vivre dans un conte de fées ? 
Dans un village entouré de champs, vivait un homme tranquille que tout le monde appelait Binette.
Son vrai nom était Alexandre, mais plus personne ne s’en souvenait vraiment. Binette, lui allait mieux. C’était l’homme des jardins, le prince des potagers, celui qui faisait naître des légumes généreux et des fleurs inattendues dans la moindre parcelle de terre. 
Grâce à lui, les habitants du pays pouvaient poser sur leur table des récoltes dont ils étaient fiers. 
Binette ne se disputait jamais. Quand une discussion prenait un tour trop vif, il se contentait d’un « bonsoir » clair, posé comme on ferme doucement une porte un soir d’hiver. Puis, il s’en allait. 
Un jour pourtant, il quitta la ville. Cette ville qui l’avait autrefois aidé à conserver l’anonymat. Il la quittait, pas réellement parce qu’elle était mauvaise, mais parce que son cœur avait besoin d’autre chose. 
De silence. 
D’air. 
D’espace. 
On laisse tout derrière soi, comme jadis, quand l’éphémère était le monde : les livres, les lits, les meubles, l’immeuble, les voisins — aimés ou détestés. Ce n’est pas un déménagement. C’est encore une fuite. On ne se retourne pas. On lève la main pour un au revoir léger, presque distrait. Binette savait que ce geste signifiait : à jamais. C’était un départ vers ailleurs. Il ignorait où il atterrirait. Se faire tout petit. Comme le bonhomme insignifiant du livre qu’il relisait chaque fois que la vie lui laissait un répit. 
Sur la route, il conduisit longtemps, heureux comme un homme neuf qui s’avance vers une vie encore vide, une vie qu’il remplirait à son rythme. 
De temps en temps, à un feu rouge ou sur une aire silencieuse, il sortait de son portefeuille une petite carte un peu usée. 
Il y lisait les mots qu’Alma lui avait donnés autrefois, comme on boit une gorgée d’eau avant de reprendre la route. 
Ainsi arriva-t-il dans ce petit village accroché à hauteur de colline. L’église dominait la plaine, comme une tour de garde et devant elle, au loin, se dressaient les montagnes des Pyrénées, couvertes de neige. 
Depuis sa fenêtre, il pouvait les voir chaque matin et en distinguer les contours s'estompant au crépuscule. 
Elles semblaient assez proches pour qu’on puisse les toucher du bout des doigts. 
Cela l’apaisait. Il se sentait bien. Son cœur retrouvait un rythme à sa mesure. 
La vie du village était simple. Les villageois étaient à sa main, comme lui. Il gagnait sa vie comme journalier. Les jours passaient à la volonté du vent, de la pluie et du soleil. Le chant du coq annonçait l’aube et les cloches de l’angélus donnaient aux heures une musique très agréable.
Rien ne pressait. Le silence parcourait les rues les mains dans les poches. Parfois, on l’entendait siffloter un air de bonheur. 
Sa chambre était petite, mais cela lui suffisait pour un temps. 
Un jour, pensait-il, il trouverait un endroit un peu plus vaste, avec une vue plus élevée. Non pour dominer le monde, mais parce que, disait-il souvent : 
— D’en haut, on voit plus loin. 
Quand Binette parlait ainsi, on aurait dit qu’il cultivait les pensées comme il cultivait la terre : en retirant les mauvaises herbes pour laisser pousser les bonnes idées. 
Mais s’il aimait tant les jardins, c’était peut-être parce que toute sa vie avait été un grand jardin partagé avec Alma. 
Ils s’étaient rencontrés enfants, sur le même banc d’école. Depuis ce jour-là, ils ne s’étaient jamais quittés. Quand vint la guerre et que l’on voulut l’envoyer loin d’elle, Binette refusa. Parce que sans elle, la vie ne serait que ruine ajoutée à la ruine des hommes. Il changea de nom, se cacha, vécut dans l’ombre avec de faux papiers. Ils coururent les routes, déménagèrent souvent, vécurent dans la crainte d’être découverts. Mais s’aimèrent comme personne n’avait jamais aimé avant eux. 
Jamais ils ne furent séparés plus d’un jour. La durée d’une journée de travail. 
Alma disait peu de choses, mais ses yeux riaient. Ils étaient brillants et clairs comme une eau de source. 
Binette disait qu’un seul de ses regards lui ôtait la soif. 
Dans son portefeuille, il gardait une petite carte qu’elle lui avait offerte un jour, avec ces mots de saint Augustin : 
« La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » 
Quand Alma mourut, le temps ne s’est pas figé, il a déserté la planète. 
Binette resta seul auprès d’elle. Il ne voulut ni visiteurs ni consolation. Ne fit rien pour informer les proches. Il la prépara lui-même pour son dernier repos, la coiffa, la para de ses bijoux comme pour une fête. 
Dans le cercueil, il déposa tout ce qui lui appartenait et comptait pour elle. Tout, sauf son alliance et la petite carte avec la pensée de Saint-Augustin. 
Les années passèrent. 
Dans le village, on reconnaissait les jardins de Binette entre tous. Il ne se contentait pas de planter des légumes. Entre les rangs de tomates et de pommes de terre, il semait des fleurs : œillets d’Inde, capucines, marguerites, tagètes, agastaches. Certains arboraient des myosotis, finement entretenus. C’étaient les fleurs préférées d’Alma. 
Au début, les gens trouvaient cela étrange. Ils pensaient qu’un potager n’avait pas besoin de fantaisie. Binette disait que toute chose sur terre a besoin de beauté. Puis, quand les fleurs se mirent à éclore entre les légumes comme des éclats de soleil, tout le monde trouva cela beau. Les potagers devinrent peu à peu des jardins d’amour. 
Et le village aussi sembla plus joyeux. 
Un jour pourtant, Binette ne vint pas au bistrot. 
Le lendemain non plus. 
Alors les voisins, inquiets, frappèrent à sa porte. Comme personne ne répondait, ils finirent par l’ouvrir. 
Binette était couché sur son lit, paisible comme un homme qui s’endort après une longue journée de travail. 
Il était mort. 
Sur la table, devant la fenêtre d’où l’on voyait les Pyrénées, une feuille était posée. On y lisait simplement : 
« Je vais enfin la rejoindre. » 
Et au printemps suivant, les fleurs poussèrent dans les potagers comme elles ne l’avaient jamais fait. 
Alors, dans le village, chaque fois qu’on voyait des fleurs apparaître entre les légumes, les gens disaient doucement :
— C’est Binette. 
Et pendant longtemps, chaque fois que les fleurs apparaissaient entre les légumes, les gens disaient doucement : 
— C’est Binette qui veille encore sur les jardins. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

 
 

jeudi 12 mars 2026

Les nouveaux sentiers de la gloire

Nous vivons une époque admirablement bancale. Tout le monde sait, même ceux qui ont oublié ce qu’ils savaient avant de le savoir. 
Le monde tremble ? Parfait. C’est la guerre qui rend les choses… parfaites ! Ce n’est pas elle qui aplanit ? Qui coupe les têtes qui dépassent et même celles qui ne dépassent pas ?
Dix milliards d’experts, trois girafes diplômées et un grille-pain, chaud-bouillants comme des cabanes à frites, surgissent pour expliquer la secousse, la corriger à coups de brouillard, et conseiller à la planète de respirer par le nez, surtout le nez gauche — l’équilibre nucléaire vous en sera reconnaissant. 
L’information circule à une vitesse que même la lumière n’ose pas : elle part d’un soupçon, trébuche sur une limace, glisse dans une rumeur en forme de chaussette épuisée, rebondit contre une certitude en état de transe et arrive, triomphante, sous forme de sandwich universel, bon pour la dépanne. 
C’est une mécanique impeccable — huilée à la tarte crémeuse. 
Que deux inconnus politiquement illustres marmonnent dans une langue incompréhensible et voici dix milliards de traducteurs, trois perroquets et une caméra myope qui expliquent avec une précision hydraulique ce qu’ils ont voulu dire, failli dire, et ce qu’ils auraient dû éviter de penser.
La preuve ? Tout le monde l’a entendue dans sa tête, à l’heure du thé. C’est la nouvelle madeleine de Proust !
Les morts, eux, s’en fichent. Ils jardinent. Ils cultivent des pensées en pot et affirment que la vie souterraine est agréable, surtout depuis qu’on y a installé le Wi-Fi et des gondoles solaires. On y discute des rumeurs célestes et de la cuisson sous les feux de l’éternité. C’est carnaval à Venise tous les jours. Dix milliards de vivants confirment la nouvelle. Ils n’y sont jamais allés, mais connaissent un hamster dont le cousin lit les journaux de l’au-delà. C’est hyper malin, un hamster ! 
Ainsi va la vérité : elle marche sur deux jambes en papier bulle et bat la mesure du chaos. Tout le monde l’applaudit, du pied gauche, pour conjurer la lucidité. 
Entre les vivants et les morts prospère une catégorie splendide : les intermédiaires. Ça nage entre deux eaux, le cul entre deux chaises et la conscience en apnée. Ils traduisent la mort en recettes de cuisine, la vie en horaires de train, et les deux en bulletins météo.
Pendant ce temps, la foule approuve. Elle explique, sans trop bien s’expliquer d’où vient cet état omniscient. Car aujourd’hui chacun possède sa vérité personnelle, solide comme un meuble mou, à l’instar des montres molles de Dalí. Et quand toutes ces vérités s’entrechoquent, ça produit un phénomène fascinant : le vacarme. 
Un vacarme immense, miaulant de la certitude en temps réel. 
La preuve ? Dix milliards de témoins ! Tout le monde sait. 
 
 Sous l’Casque d’Erby
 

 

mercredi 11 mars 2026

Les meilleures toiles se tissent par nuits sans lune.

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Le silence n’est pas vide : c’est le bruit qu’on étouffe pour le réduire à un murmure craintif. 
On dit avec insistance que la guerre contre l’Iran a été déclenchée pour éteindre l’incendie Epstein. Permettez, si j’exprime un doute.
La toile de l’araignée n’est pas un décor de cinéma : elle est vivante, une entité à part entière, une armée d’êtres mus par des noirs desseins. 
Son silence n’a rien de paisible – pas celui des bibliothèques ou des forêts enneigées. C’est un silence fabriqué, patient, tissé d’avocats zélés, de relations utiles, de promesses murmurées, de chantages discrets et de communiqués plongés dans le bain de la politesse. 
L’affaire Epstein n’est pas un banal fait divers de harcèlement, comme ceux qui enflamment les réseaux et les indignations sélectives. C’est bien plus : des milliards détournés, des morts inexpliquées, des viols sur adultes et enfants, du chantage organisé, de la prostitution forcée, du trafic d’influence à l’échelle mondiale. 
Sous le vernis de la moralité et de la démocratie, on transforme le politicien en agent véreux, le journaliste en pantin qui lit des vérités édulcorées sur un prompteur – jusqu’à provoquer chez les auditeurs une espèce de diabète de l’esprit. 
Imaginez une araignée colossale : son corps n’est qu’un nœud de fils entrelacés, dont chaque extrémité est une aiguille plantée dans les zones sensibles des cerveaux, pour une lobotomie collective et généralisée. 
Pendant des années, un homme navigue entre fortunes immenses, universités d’élite, palais officiels et îles privées – un passeport vivant à lui seul. Les avions décollent, les carnets d’adresses gonflent, les invitations affluent. La jet-set s’étale sur papier glacé, les milliardaires trinquent à la santé des naïfs. Les élites se côtoient avec la sérénité de ceux qui se croient intouchables. 
Puis, la bombe explose, stupeur et terreur : on découvre les caves, les souterrains, les pièges dissimulés, les alcôves insonorisées. Et surtout, ce réseau de caméras qui filme tout, stocke tout, extrait tout au moment opportun. 
Soudain, les puissants feignent l’étonnement. Les sourcils se haussent, on feint la colère, mais on fait profil bas : « Quand on est une personnalité publique, on croise tant de monde… »
On oublie les dîners, les voyages, les photos prises un soir d’été entre deux continents, trois fortunes et une île paradisiaque. C’est la grande amnésie mondaine.
Ce qui frappe n’est pas seulement le scandale – l’humanité en produit par pelletées chaque jour. Non, c’est la performance : la capacité d’un système entier à détourner le regard en chœur. Banquiers prudents. Politiciens responsables. Journalistes intègres. Institutions honorables. Toute une chorale de vertus qui entonne : « Circulez, vous avez gloutonné l’essentiel. » 
Dans les petites affaires, il y a des coupables. Dans les grandes, comme celle-ci, il y a des systèmes. Et un système ne chute jamais seul : il entraîne conseils d’administration, fondations philanthropiques, parfois des gouvernements entiers. La vérité progresse alors avec la prudence d’un fonctionnaire à deux doigts de la retraite.
C’est précisément pourquoi la France – mais pas elle seule – peine tant à ouvrir une enquête véritable !
L’araignée géante tremble peut-être aujourd’hui sous les nouveaux documents et les enquêtes relancées, mais ses fils sont encore solides.
Le silence, ce silence qui aide tant l’oubli, reste son arme la plus efficace. Et ils sont encore très nombreux, à vouloir garder le silence et à faire disparaître des centaines, voire des milliers de feuilles, sur les millions rendues publiques !
 
Sous l’Casque d’Erby