La musique dansait en moi comme les feuilles tremblent sous le vent.
Mais d’où venait ce vent ? Quelle force le poussait jusqu’à la porte, soulevait les rideaux, faisait vaciller la flamme des bougies ?
Tu connais cette musique ?
Moi, je n’ai pas de genre. Mon corps les connaît tous. C’est un juke-box. Il ne choisit pas : il répond. Il sait seulement ce qui l’apaise, ce qui le soulage, ce qui l’emporte comme une amante sûre d’elle. Ce qui le fait pleurer d’émotion.
Celle qui me tient aujourd’hui m’attache au piquet de mes agitations. Elle tourne, s’éloigne, revient, pose ses lèvres sur les miennes. Effleure et m’affleure. J’entends sa respiration. Nos rythmes se confondent. Puis tout s’arrête. Tout devient silence.
Le monde se fige, va se loger dans un repli de l’âme. Comme si l’on tentait de peindre le temps.
De le lire en braille. Pour que chacun comprenne enfin le sens des saisons.
Avant de rêver la vie, il faut la respirer. La toucher à tâtons, comme un aveugle qui éclaire l’obscurité à chaque objet rencontré.
Mais avant que la musique ne se taise, il y eut le cinéma. Les petits cinémas de quartier, ces antichambres de l’évasion, un billet pour l’infini.
J’y aurais laissé ma peau pour gagner ma place. Quatre pesetas la séance continue. On entrait quand on voulait. On restait des heures. Parfois de douze heures jusqu’au bout de la nuit. J’ai encore dans les yeux, le picotement et le flash de la lumière crue à la sortie.
Je sortais lessivé : les yeux gonflés, les jambes engourdies, le ventre vide — mais heureux. Les mondes s’entrechoquaient dans ma tête dans un carambolage monstre.
L’Apolo. L’Astoria. L’Avenida. Le Cervantès — du plus chic au plus cher.
Quatre pesetas et le monde se dépliait comme une carte aux trésors. Quatre pesetas pour toucher les confins du rêve. Assis sur une chaise de bois ou de fer, tordu dans le « poulailler », au pied de l’écran, le cou cassé, les cervicales au supplice, c’était le paradis !
Quelle vie ! Je n’ai depuis, jamais autant voyagé. Quatre pesetas pour voir les confins ! C’était une affaire !
La terre devenait nuage. L’espace, ivresse. C'était l'époque où je voulais devenir aviateur ! La rétine passait son temps à s’éblouir, n’obéissant qu’à son addiction. Je n’avais besoin de rien d’autre. Tout était dans mon assiette. Un festin !
Avant les films, il fallait subir les actualités : Franco, toujours Franco — notre Guide, notre Timonier. Puis enfin Tarzan, bondissant de liane en liane, torse nu, invincible. Tous les animaux, même les plus féroces, étaient ses potes. Quand il appelait, ils venaient tous à la rescousse. Ça, c'est de l’amitié !
Ou l’homme aux colts d’or. Ou Nemo et ses vingt mille lieues sous les mers.
Eux, au moins, échappaient à tout.
Pour ces quatre pesetas, j’aurais tout fait : travailler, mentir, voler, rendre service. Juste pour entrer. Chanter. Danser. Vivre plus grand que moi.
Le temps était mon allié, mon complice.
J’avais le temps d’avoir le temps.
Et puis arriva Un homme, une femme.
Interdit aux moins de dix-huit ans. Ça m’a chagriné au plus haut point. Je n’avais pas l’âge. Pas encore. J’ai triché. J’avais le corps en feu, des pensées roses plein la peau. Une véritable éclosion cutanée.
Trop grand pour moi, le costume ? Ne vous inquiétez pas, je vais grandir plus vite que le calendrier !
Je faisais la queue, j’essayais de paraître plus vieux, je me glissais derrière les grands du quartier. J’étais grand pour mon âge. J’entre. Ouf !
Et je sors abîmé.
Comme dans un brouillard.
L’histoire me cogne au front avec insistance. Tout ça — interdit aux dix-huit, torride — me laisse perplexe. Qu’ont-ils vu qui m’a échappé ?
Dans le silence après la dernière réplique, quelque chose continue de battre. Pourtant, je n’entends rien. Si ce battement est le bruit d’un train qui s’éloigne, c’est cher payé.
Un homme.
Une femme.
Une gare.
Un pays où la mer arrive à regret. Sans étincelle. Sans chaleur. Absente d’elle-même.
Du froid partout. Une atmosphère à flanquer le bourdon pour toujours et à jamais. Du smog dans la passion. Un amour qui refroidit plus qu’il ne réchauffe. Voilà tout.
Plus tard — beaucoup plus tard — le costume m’allait enfin. Dans un autre pays, on le diffusait dans un ciné-club. La projection était suivie d’un débat. La plaie !
C’était l’âge d’or de la grattouille occipitale.
J’aurais dû rester avec ma première version.
Le rêve s’était encore une fois trompé d’adresse.
Sous l'Casque d'Erby













