Étrange question.
Finalement, la vie n’est pas compliquée. Quand on aime, on aime pour aimer. Rien ne dégage autant de clarté. L’amour est un fil invisible, si fin qu’un rien peut le briser. Il tresse des nattes dans l’insondable mystère du vide.
Mortadelle insiste. Il aime les femmes, le vin et la poésie. Et il m’aime aussi. Je ne sais pas pourquoi, mais il me trouve valable. Dans sa bouche, ce mot vaut toutes les distinctions. C’est ma médaille de bravoure !
Il faut l’accompagner.
— Juste pour voir, dit-il avec ce qu’il faut de diablerie pour attirer le poisson.
— Pas aujourd’hui, j’ai catéchisme.
— Mon caté à moi te fera visiter les étoiles mieux que n’importe quel cours d’astronomie. Dieu n’est pas loin, je t’assure.
Mortadelle a trois ans de plus que moi. Il habite la partie haute du quartier, le versant de la prostitution. Il connaît les techniques de la rue. Un callejero. Un enfant de la rue, comme beaucoup d’entre nous.
Un père tranquille, qui sait négocier les virages. Souriant, serviable, le cœur sur la main. Mais gare quand il s’énerve — rarement. Ça déménage.
C’est un ami. Le seul que j’aie, avec Tony, mon chien. Il boit et il fume. Moi, pas encore. Une règle pourtant : jamais devant son père, le Grand Antonio, une crème de gars.
Mortadelle roule ses pétards dans sa chambre avant son tour du soir. Un vrai chat de gouttière.
— À ta place, je laisserais tomber le catéchisme pour une fois. Ce n’est pas la mort. Tu verras autre chose que la gueule du curé.
Aller où ?
La curiosité commence à me piquer. Une petite boule se forme dans mon ventre. Je me sens bizarre.
— Tu verras. C’est une bonne adresse. Je connais tout le monde.
La ruelle se présente comme un long couloir très étroit dans le quartier des terrasses. Par les toits, on peut le traverser sans encombre. Il offre plein de choses à la curiosité. Il se termine en impasse, une sorte de chausse-trape. Mais une seule enjambée vous projette vers la grande artère.
Dans ce U architectural, une succession de portes, surmontées de lumières tamisées, ouvrent sur de mystérieux froufroutements.
Franchement, je suis inquiet. Jamais auparavant je n’avais vu autant de lumières diffuser si peu de clarté.
Un jour, la vie tombe par terre. Comme ça. Boum !
Depuis, ma tête est un moulin. Je mouds tout et n’importe quoi. Je suis au bord de mes moyens. Tout au bord. La falaise est haute. Je fais des efforts pour paraître serein. Les connaisseurs ne sont pas dupes.
En réalité, cette ruelle est à la fois centre et périphérie. Dans la pénombre, ma honte est moins visible, du moins je le crois.
Devant chaque porte, ou dans l’entrebâillement de certaines, se dessinent une paire de melons plus ou moins lourds, ou une paire d’yeux scrutateurs. Je tremble dans mes chaussettes.
Le tout baigne dans un parfum entêtant, une sorte de substance chimique agissant violemment sur le psychisme.
L’odeur du jasmin se mêlait à celle, âcre, des mégots écrasés sur le sol inégal.
Plus tard, mes pieds se souviendront, j’y deviendrai accro.
Pour l’heure, ma gorge est sèche. Je n’ai plus de salive. Plus de voix. Plus rien ne semble fonctionner dans mon organisme.
Les gens parlent à voix basse. Comme à l’église. Serait-ce un sanctuaire avec des nouveaux rites ?
La musique est douce. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais.
Avec mon bermuda orange, tout le monde peut admirer la finesse longiligne de mes jambes de coq sous-alimenté.
— Combien ?
— Quoi, combien ?
Mortadelle ne s’adresse pas à moi. Il parle à une dame que je n’ose pas regarder. Trop belle pour moi, me dis-je.
J’ai les mâchoires serrées. Je ne pipe pas mot. Si seulement je pouvais me trouver ailleurs.
— C’est la première fois, dit Mortadelle.
Il parlait à la dame. Moi, j’avais les mâchoires serrées. Quant à mes genoux, je préfère n’en rien dire.
Mortadelle me prend par le bras. Il murmure tout doucement :
— Tu aimes les étoiles, pas vrai ? Aujourd’hui, tu vas faire un beau voyage vers elles.
La dame de tout à l’heure, la déesse que j’avais repérée, me prend par la main et me conduit dans un endroit isolé qui sent le jasmin.
Depuis, j’ai laissé tomber le catéchisme.
Sous l’Casque d’Erby












