Malgré les mensonges et la peur, une certitude grandit en Europe : le changement est inévitable. Les débats se multiplient au quotidien. Le ras-le-bol grandit. Le « tous des pourris » brouille peut-être la raison, mais gagne en lucidité : l’UE ne nous veut pas du bien.
Tandis que les peuples suffoquent, des élites déconnectées servent un système plutôt que leurs propres citoyens. Leur priorité n’est pas le bien commun, mais leur place dans un ordre qui les maintient au pouvoir.
Un pays ne perd pas son identité par accident. Elle lui est retirée, lentement, par strates : zones commerciales à la place des champs, ateliers devenus entrepôts, centre-bourgs vidés et des machines à décerveler comme des usines travaillant en trois-huit. Les gestes disparaissent avec les métiers, le travail se fragilise, et avec lui une manière d’habiter le monde.
Puis la langue s’efface, se standardise, jusqu’à devenir un outil sans mémoire. Les mots qui reliaient les gens, les lieux, reculent ou disparaissent. À leur place, un idiome fonctionnel, interchangeable et des raccourcis indigestes.
Viennent ensuite les récits. Ceux qu’on racontait encore — au cinéma, dans les livres, dans les fêtes locales — deviennent décoratifs. Du folklore. D’autres histoires prennent toute la place, plus lisses, plus globales, plus rentables aussi.
On se reconnaît de moins en moins dans ce qu’on vit. Les repères se brouillent. Et il ne reste qu’un endroit pour tout réapprendre : la rue.
La rue n’est pas le lieu héroïque qu’on voyait dans les films d’antan. C’est un seuil. Elle surgit quand les canaux ordinaires ne répondent plus. On y porte la colère, bien sûr, mais aussi quelque chose de plus simple : le refus de disparaître en silence.
Mais la rue ne suffit pas. Sans cap, elle se disperse, s’épuise, ou se fait récupérer. Une révolte ne tient que si elle s’accompagne d’un apprentissage, d’une transmission, d’une direction et d’une culture.
Alors reprendre, oui. Transmettre, d’abord. Non pas pour figer, mais pour relier. Les savoir-faire, les luttes, les histoires locales ne sont pas des reliques : ce sont des appuis. Ils disent notre géographie mentale. Notre refus de subir l’inacceptable.
Réinvestir les espaces, ensuite. Une friche rouverte, un atelier rallumé, une place dans laquelle l’on reste — ce sont déjà des manières de refaire monde. Chaque lieu repris est une prise sur le réel.
Retisser du lien, aussi. Continuer de faire ce qui se pratique déjà : des repas, des lectures, des fêtes qui ne soient pas que vitrines commerciales. Des moments où la parole circule, où les voix se font écho. Là où quelque chose d’humain résiste encore aux maillages trop serrés de la dystopie.
Et puis créer. Écrire, peindre, chanter. L’art n’est pas un luxe : c’est un passage. Il rend visible ce qui ne trouve plus sa place ailleurs. Il ouvre des formes habitables.
Reprendre une identité, ce n’est pas revenir en arrière. C’est faire apparaître, aujourd’hui, des formes qui nous ressemblent. Cela demande de la mémoire, mais aussi de l’invention. De la lucidité et une direction.
Loin de la peur, près du cœur.
Sous l'Casque d'Erby













