dimanche 8 février 2026

Epstein : Chronique d’une horreur ordinaire

Ce qui me frappe le plus dans l’affaire Epstein, ce n’est même plus l’ampleur des crimes ni la quantité vertigineuse de documents déversés à la chaîne. C’est autre chose, de plus insidieux : la banalisation de l’horreur. Comme cette déclaration d’un « impliqué » : « J’ai fait une connerie, basta ! » 
Des viols de mineures. Des réseaux d’exploitation sexuelle. Des adolescentes détruites, certaines disparues pour toujours. Des enfants sacrifiés à la perversité criminelle de gens « irréprochables » ! À mesure que les révélations s’accumulent, tout semble se diluer dans le bruit médiatique. Comme si, à force de chiffres, de listes, de fuites, de débats techniques, l’indicible devenait presque ordinaire. 
On ne parle plus de victimes, mais de « dossiers ». Plus de crimes, mais de « controverses ». Plus de responsabilités, mais de « polémiques ». L’horreur est transformée en flux d’information. Le milieu médiatique sait s’y prendre pour créer des rideaux de fumées.
Quelques noms circulent, quelques seconds couteaux tombent, puis les figures centrales réapparaissent sur les plateaux télé, reçues comme si de rien n’était. Sourires polis, débats feutrés, indignation de façade. Le spectacle continue. Comme si tout cela relevait d’un mauvais feuilleton, pas d’une réalité dans laquelle des enfants ont été broyés. C’est peut-être ça, le plus glaçant : non pas un grand complot théâtral, mais une mécanique de la banalité.
Un système dans lequel le pouvoir protège le pouvoir, où le chantage neutralise les consciences, où l’argent efface les fautes. Et où, petit à petit, l’inacceptable devient tolérable. 
À force d’être exposés à tout, nous finissons par ne plus rien ressentir. On s’indigne une journée, on commente, puis on passe à autre chose. Saturation. Fatigue. Comme si la société avait développé sa propre immunité morale. 
Au bout du compte, il ne reste souvent que ça : quelques lampistes sacrifiés, beaucoup de silence, et une impression diffuse que l’horreur peut coexister tranquillement avec les honneurs, les plateaux télé, les carrières intactes. Non pas la justice. Juste l’oubli. Et c’est cette normalisation qui dit quelque chose de profondément malade sur notre époque. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

samedi 7 février 2026

Bréhat en deux lettres

Image générée par IA
Bréhat en deux lettres, c’est l’île rêvée à hauteur d’homme et de vent. Un morceau de terre qui s’étire entre deux inconnues, X et Y, comme un secret que l’on devine sans jamais l’atteindre.
Ici, la lumière possède sa langue propre, les marées écrivent chaque jour une nouvelle phrase, et le silence tient lieu d’alphabet. Petite, mais grandiose. Aussi vaste que le vaste monde tenant dans une poche revolver. 
Sa configuration tient en deux lettres de l’alphabet, pas n’importe lesquelles : le X pour la partie sud, le Y pour la partie nord. Mince en son milieu, taille de guêpe qu’un pont Vauban enjambe, on ne la saisit pas facilement. 
Pour tout dire, elle est imprenable. C’est l’île de Bréhat. Deux symboles mathématiques désignant une inconnue. Voyelles et chromosomes unis par une même explosion. Trois kilomètres de long à vol d’oiseau, la moitié en largeur. 
À vouloir la cerner, on y perd quelques plumes. Le mot même devrait être proscrit. Au bout d’une vie, elle peut encore surprendre. Elle semble offerte, vous ouvre les bras, puis vous serre dans son mystère jusqu’à l’abandon de toute résistance. Vous ne la posséderez jamais. C’est elle qui dicte le tempo. Qui indique l’heure et le lieu. Qui parle du hasard avec la certitude de votre ignorance. 
À la prendre de haut, elle vous tient dans ses griffes. On connaît plus aisément une grande ville que les sinuosités de ses lacets. Quand elle livre un secret, c’est qu’elle en possède mille autres. Elle ignore les gens pressés. Une île, c’est un lieu d’être. On s’y arrête, on parle, on voisine au rythme des marées. Chacune compose un nouveau paysage, où chaque habitant est la capitale de lui-même. 
Une île dans laquelle le facteur est, lui aussi, à la découverte de soi. En basse saison, le courrier est livré en moins de deux heures. Les urgences d’abord : administratif, mandats. Le reste peut attendre, disait Ferdinand, grand gaillard venu de la Normandie voisine, qui avait adopté le rythme de l’île. 
Je l’aimais bien, Ferdinand, avec son regard fureteur et son sourire sardonique, son air dégingandé très Jacques Tati. Les lettres plus personnelles, il les gardait un peu. C’était son passe-temps du soir. Au lieu de regarder la télé, il découvrait les habitants en lisant leur courrier. Il ouvrait les enveloppes délicatement et les refermait avec le même soin. Personne ne songeait que lui, le porte-lettres, ne recevait jamais aucune. De vraies lettres.
Il me fit cette confidence un soir, à la faveur d’une cuite sauvage que nous partageâmes jusqu’à perdre notre état civil. Nous nous retrouvâmes torses nus dans la partie nord, là où la lande court vers le phare du Paon, à fredonner le boléro qu’il aimait. 
Chez lui, un vieux quarante-cinq tours tournait souvent sur le tourne-disque pendant qu’il lisait le courrier des voisins. Cucurrucucu Paloma lui mettait la chair à vif. Il me montrait ses avant-bras : 
— Ça dresse les poils comme un bois de peupliers. 
Puis, plus très lucide, il se mit à bafouiller des aveux : 
— Quel mal il y a à s’instruire ? Je ne fais de mal à personne. Je nourris mon cerveau. Et puis, quand je parle aux gens, je sais. Je ne devine pas. Je ne juge pas non plus. Je fais ça pour me sentir moins seul… pour être en communion avec les gens. 
Ses chroniques pour la presse locale étaient, à ce titre, fort documentées, c'était un régal pour les amateurs de curiosité. 
Ferdinand seul savait les anfractuosités dans lesquelles son inspiration se blottissait. Le pays était fier de son fils d’adoption. Ferdinand s’informait d’abord, partageait ensuite. Jubilait enfin. 
Sans rien dévoiler de son magnifique manège. Le silence des temps expirait sur le bord de ses lèvres. 
Le lendemain, Ferdinand reprit sa tournée, fidèle à ses chemins de grève imprégnés de l’odeur de goémon. Il marchait contre le vent, poussant son vélo, la sacoche pleine de nouvelles qui ne lui étaient jamais adressées. 
On disait qu’il parlait seul en descendant vers le port, mais c’était peut-être aux lettres qu’il s’adressait — à celles qu’il lisait et prenaient du retard. 
Depuis, chaque fois que le vent se lève sur Bréhat, j’imagine Ferdinand quelque part, lisant le souffle du large comme on déchiffre un mot d’amour oublié. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

mercredi 4 février 2026

Affaire Epstein ou la démocratie sous chantage.

On continue de parler de « l’affaire Epstein » comme d’un scandale isolé. Comme d’une aberration complotiste. Comme d’un accident moral dans un monde qui fonctionnerait normalement. C’est confortable. Mais c’est faux. Ce qui a émergé n’est pas la chute d’un homme et sa mort suspecte dans la cellule où il était détenu. C’est l’exposition d’une méthode.
Le principe est simple, presque banal dans sa mécanique : on approche les puissants, on flatte leurs appétits, on leur offre l’impunité qu’ils pensent mériter. On crée les conditions de la compromission. Puis, on enregistre. On archive. On conserve. Et on attend. Comme à la chasse. 
À partir de ce moment, il n’y a plus d’élites. Il n’y a plus que des vulnérabilités. Un ministre, un financier, un prince, une célébrité : peu importe le titre. Tous deviennent des leviers. Des dossiers. On ne les convainc plus. On les tient. Et soudain, la vie publique devient plus lisible :
Ces volte-face politiques inexpliquées. Ces enquêtes enterrées. Ces réseaux criminels miraculeusement épargnés. Ces guerres absurdes présentées comme nécessaires. Ces fortunes intouchables. Ces silences coordonnés. Ce n’est pas de l’incompétence. Ce n’est pas du hasard. C’est de la contrainte ! C’est du chantage ! 
Des décideurs qui devraient protéger la société passent leur temps à se protéger eux-mêmes. Ils obéissent. Ils votent contre leurs promesses. Ils blanchissent l’argent sale derrière des montages juridiques. Ils serrent les mains qu’ils devraient menotter. Ils prononcent des discours sur l’éthique pendant qu’ils garantissent l’impunité des prédateurs. 
La corruption classique suppose l’avidité. Ici, c’est pire. C’est la peur. La peur d’un dossier qui sort. La peur d’une vidéo qui fuite. La peur de la dégringolade sociale. Alors, ils se couchent. Tous. Et un dirigeant qui a peur est plus dangereux qu’un dirigeant corrompu. Parce qu’il ne négocie même plus : il exécute. 
On aime croire que les démocraties tombent sous les coups d’idéologies extrêmes. La réalité est plus sordide. Elles pourrissent de l’intérieur, dirigées par des gens compromis, tenus en laisse, incapables de dire non à ceux qui possèdent leurs secrets. 
L’affaire Epstein n’est donc pas un monstre isolé. C’est une fenêtre. Une brève ouverture sur l’arrière-boutique du pouvoir : un endroit où l’on fabrique des responsables dociles, où la morale est un décor, et où la dignité publique se monnaie comme une marchandise.
Ce n’est pas seulement un réseau qui a été exposé. C’est un système de gouvernance par le chantage et la corruption. Certaines élites ne gouvernent pas. Elles sont gouvernées. Et tant que cette mécanique restera intacte, les beaux discours sur la démocratie, la justice et les valeurs ne seront que du théâtre. Un théâtre financé par notre naïveté.
Comme à son habitude, la France, qui figure en bonne place dans le dossier Epstein, manifeste une certaine réticence à exprimer un avis moral. Une condamnation retentissante ne serait pas un luxe, pourtant. D'évidence, elle est plus soucieuse de s'attaquer à Elon Musk et le réseau social X qu'aux horreurs du réseau Epstein.
Il est à noter que nos médias et une grosse partie de la classe politique accordent une attention modérée à cette affaire. Comme si... Comme si... Comme si... 
C'est tout juste si bientôt, il ne va pas s'agir d’un vaste complot orchestré par des entités étrangères. Moscou ? Pékin ? L'Iran ? Le Dalaï-lama ?
Pouvons-nous espérer un sursaut de dignité ?
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mardi 3 février 2026

Parce que… Parce que… Parce que...

Tout va mal depuis que telle faction a pris le pouvoir. Et, quand l’autre arrive, c’est encore pire.
On nous le répète à chaque alternance, à chaque passage devant l’urne, comme si le désastre changeait de visage, mais jamais de nature. 
Le temps passe ainsi, d’élection en élection, de déception en déception, et pendant ce temps-là, l’élevage se porte bien, avec, quand même, des signes de lassitude grandissants. 
Il a appris la leçon : marcher droit, rester sage, rentrer dans le rang. Droit dans ses bottes, on a des principes ! 
Les saisons, elles, font leur travail sans discuter. Le printemps revient, puis l’été, puis l’automne, puis l’hiver. Et ça recommence. Les années s’empilent de la même façon que nous perdons en pilosité. Beaucoup de questions, de plus en plus d’interférences, et cette impression tenace de parler dans le vide. 
Et puis, il y a les intelligents, ceux qui savent tout, qui crachent sur la bonnette, une salive experte. Sur tel ou tel sujet. Pas d’analyse exhaustive, mais des mots d’ordre dictés par, on ne sait qui dans une ambiance de quasi-guerre civile. Car, in fine, la diversion mène au chaos et le chaos à la guerre civile. Et tout ça, grâce à qui ? Au profit de qui ? 
Pourquoi l’Union européenne vide-t-elle nos caisses pour entretenir et prolonger une guerre qui était perdue d’avance ? À cette question, la réponse ne varie jamais. Elle tient en trois mots : parce que, parce que, parce que…  
Mais une chose est claire : tout en haut de la pyramide, on ne nous aime pas ! On fait ce qu’on nous a appris à faire. On travaille, on vote, on obéit, on paie. Taxes, impôts, contributions, tout et n’importe quoi. On encaisse des mesures de plus en plus lourdes avec une patience admirable. On accepte sans rechigner le démantèlement du pays. Gentiment. Parce que nous sommes gentils !
Sauf que parfois, trop c’est trop. Alors, on sort. Gentiment. On défile, on brandit des banderoles, on lance des slogans presque trop polis, on demande des explications. En retour, on nous envoie la brigade des loups. Quelques yeux crevés, des bras en moins, des côtes cassées. Des gardes à vue. Et si quelqu’un demande encore pourquoi, la réponse tombe, invariable : Parce que… Parce que… Parce que... 
Les années passent. On conteste, on se fatigue, on finit par désigner un responsable quelconque, par commodité et on le couvre d’insultes. C’est l’exutoire ! Rarement ou jamais le bon. 
Sans doute parce que viser juste obligerait à admettre qu’on s’est trompés depuis le début, qu’on s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Et ça, l’ego collectif ne le supporterait pas. 
Hier, c'était Poutine. Aujourd’hui c’est Trump. Ou le Chinois. Demain, ce sera un autre épouvantail. À ce rythme, bientôt toute la planète sera devenue fasciste. Toute la planète, sauf nous. Évidemment ! 
Alors, on attendra la prochaine élection. Ou la prochaine saison. Ou la prochaine guerre. Peu importe : l’élevage, lui, sait déjà à quoi s’attendre. 
Parce que… Parce que… Parce que... 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 1 février 2026

Tony, pas l’ami de tous les hommes

Image IA
Le souvenir suit une courbe capricieuse. Il va, vient, s’élance puis revient, comme un balancier qui bat le temps sans jamais le retenir. Inutile d’espérer le contraindre : il a sa propre vie, son propre pouls. Ce n’est pas parce qu’on arrête les aiguilles d’une horloge que l’heure cesse de passer. 
Rien n’est rectiligne dans la mémoire. Elle se tord, se plie, se dérobe, et nous façonne — parfois malgré nous. La mémoire est une sculpture surréaliste qu’on approche sans trop bien la comprendre. Elle vagabonde, indisciplinée, rebelle à toute injonction. Vouloir la dompter, c’est s’y perdre. Vouloir l’épouser, c’est s’y perdre encore. Elle s’ouvre comme un livre d’images jeté au vent : chaque page surgit sans prévenir. 
Le ciel intérieur n’a jamais de couleur fixe. Il bleuit, s’assombrit, se déchire, puis reparaît, presque intact, avec son voilé de brume. La mémoire déborde toujours. Elle déborde le cadre, comme ces peintures qui refusent les bordures, qui se dévitalisent quand on les enferme. Chaque détail ouvre un monde, chaque image en dissimule une autre. Ce n’est plus un monde, ce sont des univers parallèles. Alors, où commence-t-elle ? 
Je me souviens, ou il était une fois ? La frontière est si mince qu’on la traverse sans s’en apercevoir. Le souvenir est un conte dont le réveil est brutal. La vie, cruelle et merveilleuse à la fois, tire sa lumière de ce qui la blesse. De l’ombre naît l’éclat ; de la faille, la clarté. 
Autrefois ? Ce mot m’oppresse. Il flatte et ronge autant qu’il paralyse. Il borde des paysages d’or autant que des précipices. Me voilà repris dans ma tentative d’évasion. Incapable de faire taire le passé, je cherche dans sa lueur ce que le présent me refuse. Ces éclats m’appellent. Ils me rappellent qui je suis — et comment, du chaos des souvenirs, s’est peu à peu dessiné mon visage. Un visage dont je ne reconnais presque plus l’enveloppe. Je suis une réminiscence de moi-même. 
Tony était mon chien. Il était blanc, avec des taches noires. Comme moi, il vivait dehors. Nous habitions au pied d’un pont qui séparait deux parties hautes. Nous étions la cuvette. Le monde se soulageait dessus. Un ensemble chaotique de constructions en tôle. Rien à voir avec les LEGO qui fleurissent dans les résidences-champignon dans les villes « tranquilles ». 
Devant les seuils courait une rigole charriant les restes de la vie domestique. C’était un passage. Un va-et-vient. Une balançoire entre plusieurs mondes et une seule odeur. Personne ne voulait de ce chien. Moi non plus, au début. Il était seul. Il avait faim. Moi aussi. Nous nous sommes attachés. Nous parcourions la ville jusqu’à la mer. Je me baignais, il m’accompagnait. C’était le matin, pas encore très chaud. La route qui la longeait filait vers Tanger, la ville blanche. Quand il faisait très chaud, le bitume fondait. On entendait les pneus de voiture faire floc-floc à chaque tour. 
J’atteignais une roche proche et je plongeais depuis une petite hauteur. Il restait en bas. Il me regardait monter. Il montrait des signes d’inquiétude. Gémissait. Émettait des petits bruits plaintifs. Quand je m’élançais, il glapissait, de peur que je ne m’abîme. 
Peu à peu, nous sommes devenus inséparables. L’école était loin. Le catéchisme, Dieu seul sait. Ma mère ne cessait de m’interroger sur le sujet. Elle voulait que je fasse ma première communion, mais pour cela, il fallait savoir certaines choses que le curé nous enseignait.
Quelques larcins nous nourrissaient, Tony et moi. À la maison, la nourriture n’abondait pas. Sur la plage, des poissons s’étalaient sur des fils tendus comme du linge à sécher, Tony avalait ça avec gourmandise. Moi aussi. Ça donnait soif. Il fallait seulement éviter de se faire serrer. C’était chaud. 
Là où nous vivions, la misère ne laissait pas de place aux animaux. Coups de pied. Bastonnades. Guerre civile, dictature, répression, peur. C’était le Romance de la Guardia Civil de Lorca, avant, pendant et après des années d’affrontement entre deux blocs qui ne voulaient pas céder. 
Le quotidien de ceux que la vie n’aide pas à nourrir des sentiments pour les bêtes. Chats et chiens, ça se mangeait, quand le ventre criait famine.
 — Tu le nourriras, dit ma mère, qui avait déjà fort à faire pour nourrir l’escadrille de gamins qu’elle traînait derrière elle à tout juste trente ans. 
— Tu lui enlèveras les puces, ajouta mon père en se gominant. L’eau de Marie-Rose, ce n'est pas pour les chiens.
Le jour de notre rencontre, Tony s’est approché avec prudence. Il remuait la queue en signe de paix. Il m’a reniflé, m’a léché — je détestais ça — puis s’est couché à mes pieds. Sa respiration était irrégulière. Comme s’il s’était dit : « Nous sommes faits pour faire équipe. 
Tony est le seul chien que j’aie connu capable d’avaler sans rechigner pommes, poires, raisins, figues de Barbarie. Les jours de fête, du pain grillé frotté à l’ail, arrosé d’huile d’olive. C’était ripaille. 
Un jour, je lui ai donné des restes de lapin que ma mère avait cuisiné. Je l’avais « emprunté » dans un clapier voisin — ventre affamé… 
Il fallait voir Tony se pourlécher. À l’époque, nous ignorions qu’il fallait éviter de donner aux chiens des os de lapin, de canard ou de dinde. Mon bâtard dalmatien se fichait bien de la diététique animale. À la fin du repas, il affichait une stupidité satisfaite. De la béatitude. 
Quel âge avait-il ? Vacciné, pucé, fiché ? Avait-il un carnet de santé, une date de naissance ? Un casier judiciaire ? Il appartenait sans doute à la tribu de Geronimo, cet indien altier mort une bouteille de whisky à la main. 
Le chauffeur du camion de livraison du magasin voisin roulait toujours trop vite. Le patron le lui avait dit sur tous les tons. Le chauffeur s’en foutait. Un playboy de supérette : jean, manches de chemise retroussées sur les biceps, peau brune et Ray-Ban. Ma première bagarre d’homme. 
C’est à cause de lui que Tony a éparpillé ses boyaux sur la chaussée. Quand je l’ai vu là, étendu de tout son long sur l’accotement, comme un tas d’os, mon sang n’a fait qu’un tour. Guardia Civil ou pas, j’ai sorti mon Opinel et j’ai crevé les quatre pneus de son camion de livraison. Je n’ai plus mon chien, lui n’a plus de travail ! 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 29 janvier 2026

La morale, décoration de pacotille


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« La morale est une esthétique de l’ombre. »
— Octave Mirbeau 
 
La morale est une décoration murale. On la décroche quand ça commence à brûler. Elle arrive après les faits, comme toujours. Pas pour les expliquer, mais pour les excuser. Ce n’est pas qu’on la refuse : c’est qu’elle ne peut plus suivre. 
Tout peut attendre, en effet. Sauf ce que nous avons mis en mouvement.
La guerre ne commence plus : elle continue. La bêtise ne s’oppose pas à l’intelligence : elle l’accompagne.
Nous avons produit des dispositifs qui excèdent notre faculté de représentation. Nous savons ce que nous faisons, mais nous ne savons pas ce que cela signifie. Entre l’acte et ses conséquences s’est creusé un écart que plus aucun jugement ne comble. Excepté la panique, allié légitime de la bêtise. 
L’humanité avance avec une excroissance collée au corps, une masse opaque qu’elle appelle intelligence quand elle ne sait plus quoi en faire. Une tumeur lente, héréditaire, jamais opérée. On meurt avec. Les archéologues de demain ne trouveront pas des ruines, mais des symptômes. Des frontières absurdes. Des cratères. Des slogans. Et partout la même trace fossile : la connerie. 
Les traces que nous laisserons ne diront rien de nous. Elles parleront de nos capacités techniques, non de nos intentions. On y lira des infrastructures, des cratères, des systèmes. Des algorithmes. L’humain n’y apparaîtra qu’en creux, comme portion congrue.
Le Groenland n’est pas un territoire, c’est un prétexte. Comme le Venezuela. Comme l’Iran. On ne convoite pas la terre, on convoite le bruit. 
Quelques bombes pour relancer la machine. Quelques morts pour graisser les rouages... La géopolitique est une masturbation collective. À trois, on saute. Personne ne sait pourquoi. Tout le monde saute. L’obéissance est plus confortable que la pensée. La honte, plus facile que la lucidité. Le système n’a pas besoin de sens. Il a besoin de chair. L’humain n’est pas un acteur, il est le combustible. Ce que l’on appelle débat n’est qu’un ajustement narratif. Il sert à rendre pensable ce qui ne devrait pas l’être. 
En parler, c’est déjà s’y adapter. En s’y adaptant, on y consent. Et la tumeur continue de croître. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

lundi 26 janvier 2026

Mercosur : l’accord du silence imposé

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Le Mercosur, comme tant de décisions issues de l’engeance globaliste, se résume à une injonction simple : fermez-la, nous nous occupons du reste. Vous pouvez protester, bien sûr. Ne sommes-nous pas en démocratie ? Cause toujours ! 
Vous pouvez chouiner à perte de salive. Mais poliment. Dans les clous. Sans troubler l’ordre établi. Sinon… vous comprenez. Ils ont investi dans des engins de guerre pour nous mettre au pas ! 
Derrière le vernis technocratique et les discours lénifiants sur les bienfaits du « libre-échange » – « libre », quelle ironie –, le Mercosur n’est rien d’autre qu’un échange commercial de continent à continent dont l’intention réelle est limpide : créer une concurrence déloyale institutionnalisée, au détriment de l’agriculture européenne poussée à la faillite. 
D’un côté, des productions agricoles autorisées à prospérer dans un cadre largement affranchi des contraintes sanitaires, environnementales et sociales qui s’imposent chez nous. Des substances interdites en Europe y sont tolérées, souvent courantes. Une main-d’œuvre sous-payée, peu protégée, corvéable à merci et une logique productiviste brutale, assumée, sans faux-semblants. Tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. De l’autre, une agriculture européenne ligotée par des normes toujours plus nombreuses, dictées par des technocrates désincarnés qui n’ont jamais mis les chaussures en cuir verni dans un champ. 
On exige des agriculteurs qu’ils soient à la fois compétitifs, écologiques, rentables, traçables, vertueux — tout en les exposant à une concurrence qui, elle, ne joue pas selon les mêmes règles. Appeler cela du « libre-échange » relève au mieux de l’aveuglement, au pire de la duplicité. Car il n’y a rien de libre dans un échange sous lequel l’un est entravé pendant que l’autre court à découvert.
Le résultat est connu d’avance. Les carottes sont cuites avant même d’avoir été mises sur le feu. 
Le plus cynique dans l’affaire reste le discours environnemental qui accompagne ces accords. On impose aux producteurs européens des standards toujours plus stricts, au nom du climat et de la santé publique, tout en important massivement des denrées produites selon des méthodes que ces mêmes standards interdisent. La pollution, le dumping social et sanitaire sont simplement externalisés. La bonne conscience, elle, reste bien au chaud. Le Mercosur n’est donc pas un accident. C’est un choix politique. Celui de sacrifier une agriculture fragilisée sur l’autel d’intérêts économiques abstraits, loin des réalités du terrain. Celui de transformer les agriculteurs en variables d’ajustement, priés de se taire pendant que d’autres décident pour eux. Et si certains persistent à s’en émouvoir, qu’ils le fassent calmement. Sagement. Sans faire trop de bruit.
Après tout, les avertissements ont été donnés : désormais que vos troupeaux sont réduits en cendres, ou le seront au prochain tour d'écrou, c'est à votre tour de subir les conséquences. 
Dans cette affaire indigne, il importe de ne pas se tromper de cible en désignant les pays d'Amérique latine comme responsables. Les véritables responsables de cette situation sont les dirigeants de l'Union européenne, la pire chose qui nous soit arrivée. 
 
Sous l’Casque d’Erby