mercredi 18 mars 2026

Le Bilan des Ombres

IA

Le Bilan des Ombres naît d’un silence chargé de frustration, de peur et de violence sourde. De l’impuissance de ces instants où l’histoire intime et l’histoire collective s’enfoncent dans le chaos absolu. 
Ce poème ausculte les défaites muettes, les violences devenues ordinaires, les dieux absents. Il observe les bilans dressés en chiffres froids, mécaniques, comme on trait le lait d’une vache épuisée. 

 

L’œil blanc des défaites flotte sur le jour, 
comme une fatigue qu’on pousse hors du lit. 
On appelle les vents, on les supplie, 
mais ils tardent à venir. 
 
Quelque chose a échoué au bord des larmes. 
Les bêtes courent la tête sous les bras, 
des prairies ouvertes en champs clos, 
enfermées hors du temps. 
 
 Seringue au front, canon sur la tempe, 
on fait la chaîne, à ciel crevé. 
Chiffres alignés dans les bilans banquiers. 
On traite la traite comme on extrait le lait. 
 
Personne ne danse avec les vivants. 
Les bourreaux ont le front obtus, 
affûtent les lames sous la lumière blanche ; 
Prière sans témoins, oraison glacée. 
Dieu traîne des pieds. Il s’est oublié. 
 
Ne rien laisser. Ni traces, ni hurlements, 
que seule demeure l’odeur du vide. 
Tout doit suivre le silence de la Voie lactée. 
 
On drague les fonds, pillards patients, 
à la recherche de la nuit liquide. 
Du sang et du lait mêlés. 
À l’horizon, l’âme s’est disloquée. 
 
Personne ne bouge. Un cri sporadique 
se perd dans la nuit méthodique : 
« La caisse ou le trépas. »
Les murs se taisent, 
la parole s’est dissoute dans l’anonymat. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 16 mars 2026

Iran : le naufrage des « super-héros »

Image générée par IA
Le bloc anglo-israélien vient de recevoir une nouvelle leçon d’histoire — l’une de celles qu’il refuse obstinément d’apprendre : l’arrogance stratégique finit toujours par se fracasser contre le réel.
En sous-estimant l’Iran, Washington et Tel-Aviv rejouent une partition qu’ils interprètent mal depuis plus d’un demi-siècle. 
La guerre « éclair » qui devait se régler en quelques jours, voire quelques heures, se révèle être un piège redoutable — un de ces engrenages dont les puissances sûres d’elles-mêmes ne prennent conscience qu’une fois les doigts coincés dans le mécanisme. 
Voici maintenant les plus belliqueux, ceux qui ont tout orchestré, appeler à un cessez-le-feu ! 
Ironie de l’histoire : Téhéran refuse. Et, du point de vue stratégique, ce refus est compréhensible. Un cessez-le-feu n’est jamais neutre. Il suspend les armes, mais pas les intentions. Accepter une pause reviendrait à offrir à l’adversaire le temps précieux dont il a besoin pour se réorganiser, réarmer, redéployer ses alliances et préparer la prochaine phase du conflit. Or la première règle du combat est simple : respecter son ennemi, c’est ne jamais lui offrir ce qu’il réclame quand il vacille. 
Depuis des décennies, l’Iran sait qu’il est une cible. Les prétextes changent — nucléaire, sécurité régionale, stabilité énergétique, les « droits démocratiques », — mais la pression demeure. À force d'être menacé, un pays apprend à se préparer.
L'histoire récente aurait dû inciter nos « cracks » à davantage d’humilité. 
Après la victoire éclatante de la Guerre des Six Jours en 1967, Israël se crut invincible. Six ans plus tard, la Guerre du Kippour vint brutalement rappeler que la certitude de la supériorité est souvent le prélude de l’aveuglement. 
En 1982, l’invasion du Liban devait être une formalité stratégique. Elle contribua finalement à l’émergence d’un acteur durable de la région : le Hezbollah. 
Plus près de nous encore, l’attaque du 7 octobre 2023 a fissuré le mythe d’une invulnérabilité technologique avec laquelle Israël paradait grossièrement. 
Le schéma est récurrent : la puissance engendre l’assurance, l’assurance nourrit le mépris, et le mépris finit par produire le réveil des migraines. 
Aujourd’hui, cette mécanique se heurte à un adversaire qui refuse de plier.  L’Iran a choisi de rester debout — et cette obstination révèle les fissures d’un ordre international qui croyait pouvoir imposer ses volontés sans résistance durable. 
Au cœur de cette confrontation se trouve un verrou stratégique : le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part essentielle de l’approvisionnement énergétique mondial. Dans ce goulot maritime, quelques décisions politiques suffisent à faire trembler les marchés et à inquiéter les chancelleries du monde. 
Téhéran laisse entendre que le passage pourrait rester ouvert sous certaines conditions, notamment dans le cadre d’évolutions monétaires qui verraient certaines transactions énergétiques s’éloigner du dollar en optant pour le yuan ! Et voici l'ombre chinoise ! 
Qu’il s’agisse d’un levier diplomatique ou d’une stratégie économique plus profonde, la multipolarité, l’idée seule suffit à révéler une transformation silencieuse des équilibres mondiaux. 
Autour de la région, les lignes bougent. Les monarchies du Golfe observent avec prudence et crainte. Et, à distance, le président russe Vladimir Poutine n’hésite plus à évoquer la question sensible de la présence militaire américaine sur des territoires qui ne sont pas les siens. 
Dans ce contexte, les appels à la guerre deviennent soudain moins enthousiastes. Plusieurs alliés occidentaux hésitent à s’engager dans une confrontation dont personne ne peut désormais garantir l’issue. 
À Washington, le président Donald Trump semble lui-même prisonnier d’une rhétorique de puissance entretenue par certains conseillers particulièrement belliqueux, parmi lesquels Marco Rubio. La tentation de la démonstration de force se heurte à présent à une réalité stratégique beaucoup plus complexe que prévu. Car l’histoire rappelle une règle immuable : on ne gagne pas une guerre contre un adversaire dont on méprise la résilience. 
En ignorant la profondeur historique, culturelle et stratégique de l’Iran, le bloc occidental s’est peut-être enfermé dans un piège qu’il a lui-même construit. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 


dimanche 15 mars 2026

Les jardins d’Alma. Conte bref

Le passé est une leçon, non une condamnation. Si l’on n’apprend rien de lui, à quoi sert-il ? À quoi servons-nous ? À faire semblant de vivre dans un conte de fées ? 
Dans un village entouré de champs, vivait un homme tranquille que tout le monde appelait Binette.
Son vrai nom était Alexandre, mais plus personne ne s’en souvenait vraiment. Binette, lui allait mieux. C’était l’homme des jardins, le prince des potagers, celui qui faisait naître des légumes généreux et des fleurs inattendues dans la moindre parcelle de terre. 
Grâce à lui, les habitants du pays pouvaient poser sur leur table des récoltes dont ils étaient fiers. 
Binette ne se disputait jamais. Quand une discussion prenait un tour trop vif, il se contentait d’un « bonsoir » clair, posé comme on ferme doucement une porte un soir d’hiver. Puis, il s’en allait. 
Un jour pourtant, il quitta la ville. Cette ville qui l’avait autrefois aidé à conserver l’anonymat. Il la quittait, pas réellement parce qu’elle était mauvaise, mais parce que son cœur avait besoin d’autre chose. 
De silence. 
D’air. 
D’espace. 
On laisse tout derrière soi, comme jadis, quand l’éphémère était le monde : les livres, les lits, les meubles, l’immeuble, les voisins — aimés ou détestés. Ce n’est pas un déménagement. C’est encore une fuite. On ne se retourne pas. On lève la main pour un au revoir léger, presque distrait. Binette savait que ce geste signifiait : à jamais. C’était un départ vers ailleurs. Il ignorait où il atterrirait. Se faire tout petit. Comme le bonhomme insignifiant du livre qu’il relisait chaque fois que la vie lui laissait un répit. 
Sur la route, il conduisit longtemps, heureux comme un homme neuf qui s’avance vers une vie encore vide, une vie qu’il remplirait à son rythme. 
De temps en temps, à un feu rouge ou sur une aire silencieuse, il sortait de son portefeuille une petite carte un peu usée. 
Il y lisait les mots qu’Alma lui avait donnés autrefois, comme on boit une gorgée d’eau avant de reprendre la route. 
Ainsi arriva-t-il dans ce petit village accroché à hauteur de colline. L’église dominait la plaine, comme une tour de garde et devant elle, au loin, se dressaient les montagnes des Pyrénées, couvertes de neige. 
Depuis sa fenêtre, il pouvait les voir chaque matin et en distinguer les contours s'estompant au crépuscule. 
Elles semblaient assez proches pour qu’on puisse les toucher du bout des doigts. 
Cela l’apaisait. Il se sentait bien. Son cœur retrouvait un rythme à sa mesure. 
La vie du village était simple. Les villageois étaient à sa main, comme lui. Il gagnait sa vie comme journalier. Les jours passaient à la volonté du vent, de la pluie et du soleil. Le chant du coq annonçait l’aube et les cloches de l’angélus donnaient aux heures une musique très agréable.
Rien ne pressait. Le silence parcourait les rues les mains dans les poches. Parfois, on l’entendait siffloter un air de bonheur. 
Sa chambre était petite, mais cela lui suffisait pour un temps. 
Un jour, pensait-il, il trouverait un endroit un peu plus vaste, avec une vue plus élevée. Non pour dominer le monde, mais parce que, disait-il souvent : 
— D’en haut, on voit plus loin. 
Quand Binette parlait ainsi, on aurait dit qu’il cultivait les pensées comme il cultivait la terre : en retirant les mauvaises herbes pour laisser pousser les bonnes idées. 
Mais s’il aimait tant les jardins, c’était peut-être parce que toute sa vie avait été un grand jardin partagé avec Alma. 
Ils s’étaient rencontrés enfants, sur le même banc d’école. Depuis ce jour-là, ils ne s’étaient jamais quittés. Quand vint la guerre et que l’on voulut l’envoyer loin d’elle, Binette refusa. Parce que sans elle, la vie ne serait que ruine ajoutée à la ruine des hommes. Il changea de nom, se cacha, vécut dans l’ombre avec de faux papiers. Ils coururent les routes, déménagèrent souvent, vécurent dans la crainte d’être découverts. Mais s’aimèrent comme personne n’avait jamais aimé avant eux. 
Jamais ils ne furent séparés plus d’un jour. La durée d’une journée de travail. 
Alma disait peu de choses, mais ses yeux riaient. Ils étaient brillants et clairs comme une eau de source. 
Binette disait qu’un seul de ses regards lui ôtait la soif. 
Dans son portefeuille, il gardait une petite carte qu’elle lui avait offerte un jour, avec ces mots de saint Augustin : 
« La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » 
Quand Alma mourut, le temps ne s’est pas figé, il a déserté la planète. 
Binette resta seul auprès d’elle. Il ne voulut ni visiteurs ni consolation. Ne fit rien pour informer les proches. Il la prépara lui-même pour son dernier repos, la coiffa, la para de ses bijoux comme pour une fête. 
Dans le cercueil, il déposa tout ce qui lui appartenait et comptait pour elle. Tout, sauf son alliance et la petite carte avec la pensée de Saint-Augustin. 
Les années passèrent. 
Dans le village, on reconnaissait les jardins de Binette entre tous. Il ne se contentait pas de planter des légumes. Entre les rangs de tomates et de pommes de terre, il semait des fleurs : œillets d’Inde, capucines, marguerites, tagètes, agastaches. Certains arboraient des myosotis, finement entretenus. C’étaient les fleurs préférées d’Alma. 
Au début, les gens trouvaient cela étrange. Ils pensaient qu’un potager n’avait pas besoin de fantaisie. Binette disait que toute chose sur terre a besoin de beauté. Puis, quand les fleurs se mirent à éclore entre les légumes comme des éclats de soleil, tout le monde trouva cela beau. Les potagers devinrent peu à peu des jardins d’amour. 
Et le village aussi sembla plus joyeux. 
Un jour pourtant, Binette ne vint pas au bistrot. 
Le lendemain non plus. 
Alors les voisins, inquiets, frappèrent à sa porte. Comme personne ne répondait, ils finirent par l’ouvrir. 
Binette était couché sur son lit, paisible comme un homme qui s’endort après une longue journée de travail. 
Il était mort. 
Sur la table, devant la fenêtre d’où l’on voyait les Pyrénées, une feuille était posée. On y lisait simplement : 
« Je vais enfin la rejoindre. » 
Et au printemps suivant, les fleurs poussèrent dans les potagers comme elles ne l’avaient jamais fait. 
Alors, dans le village, chaque fois qu’on voyait des fleurs apparaître entre les légumes, les gens disaient doucement :
— C’est Binette. 
Et pendant longtemps, chaque fois que les fleurs apparaissaient entre les légumes, les gens disaient doucement : 
— C’est Binette qui veille encore sur les jardins. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

 
 

jeudi 12 mars 2026

Les nouveaux sentiers de la gloire

Nous vivons une époque admirablement bancale. Tout le monde sait, même ceux qui ont oublié ce qu’ils savaient avant de le savoir. 
Le monde tremble ? Parfait. C’est la guerre qui rend les choses… parfaites ! Ce n’est pas elle qui aplanit ? Qui coupe les têtes qui dépassent et même celles qui ne dépassent pas ?
Dix milliards d’experts, trois girafes diplômées et un grille-pain, chaud-bouillants comme des cabanes à frites, surgissent pour expliquer la secousse, la corriger à coups de brouillard, et conseiller à la planète de respirer par le nez, surtout le nez gauche — l’équilibre nucléaire vous en sera reconnaissant. 
L’information circule à une vitesse que même la lumière n’ose pas : elle part d’un soupçon, trébuche sur une limace, glisse dans une rumeur en forme de chaussette épuisée, rebondit contre une certitude en état de transe et arrive, triomphante, sous forme de sandwich universel, bon pour la dépanne. 
C’est une mécanique impeccable — huilée à la tarte crémeuse. 
Que deux inconnus politiquement illustres marmonnent dans une langue incompréhensible et voici dix milliards de traducteurs, trois perroquets et une caméra myope qui expliquent avec une précision hydraulique ce qu’ils ont voulu dire, failli dire, et ce qu’ils auraient dû éviter de penser.
La preuve ? Tout le monde l’a entendue dans sa tête, à l’heure du thé. C’est la nouvelle madeleine de Proust !
Les morts, eux, s’en fichent. Ils jardinent. Ils cultivent des pensées en pot et affirment que la vie souterraine est agréable, surtout depuis qu’on y a installé le Wi-Fi et des gondoles solaires. On y discute des rumeurs célestes et de la cuisson sous les feux de l’éternité. C’est carnaval à Venise tous les jours. Dix milliards de vivants confirment la nouvelle. Ils n’y sont jamais allés, mais connaissent un hamster dont le cousin lit les journaux de l’au-delà. C’est hyper malin, un hamster ! 
Ainsi va la vérité : elle marche sur deux jambes en papier bulle et bat la mesure du chaos. Tout le monde l’applaudit, du pied gauche, pour conjurer la lucidité. 
Entre les vivants et les morts prospère une catégorie splendide : les intermédiaires. Ça nage entre deux eaux, le cul entre deux chaises et la conscience en apnée. Ils traduisent la mort en recettes de cuisine, la vie en horaires de train, et les deux en bulletins météo.
Pendant ce temps, la foule approuve. Elle explique, sans trop bien s’expliquer d’où vient cet état omniscient. Car aujourd’hui chacun possède sa vérité personnelle, solide comme un meuble mou, à l’instar des montres molles de Dalí. Et quand toutes ces vérités s’entrechoquent, ça produit un phénomène fascinant : le vacarme. 
Un vacarme immense, miaulant de la certitude en temps réel. 
La preuve ? Dix milliards de témoins ! Tout le monde sait. 
 
 Sous l’Casque d’Erby
 

 

mercredi 11 mars 2026

Les meilleures toiles se tissent par nuits sans lune.

Image générée par IA
Le silence n’est pas vide : c’est le bruit qu’on étouffe pour le réduire à un murmure craintif. 
On dit avec insistance que la guerre contre l’Iran a été déclenchée pour éteindre l’incendie Epstein. Permettez, si j’exprime un doute.
La toile de l’araignée n’est pas un décor de cinéma : elle est vivante, une entité à part entière, une armée d’êtres mus par des noirs desseins. 
Son silence n’a rien de paisible – pas celui des bibliothèques ou des forêts enneigées. C’est un silence fabriqué, patient, tissé d’avocats zélés, de relations utiles, de promesses murmurées, de chantages discrets et de communiqués plongés dans le bain de la politesse. 
L’affaire Epstein n’est pas un banal fait divers de harcèlement, comme ceux qui enflamment les réseaux et les indignations sélectives. C’est bien plus : des milliards détournés, des morts inexpliquées, des viols sur adultes et enfants, du chantage organisé, de la prostitution forcée, du trafic d’influence à l’échelle mondiale. 
Sous le vernis de la moralité et de la démocratie, on transforme le politicien en agent véreux, le journaliste en pantin qui lit des vérités édulcorées sur un prompteur – jusqu’à provoquer chez les auditeurs une espèce de diabète de l’esprit. 
Imaginez une araignée colossale : son corps n’est qu’un nœud de fils entrelacés, dont chaque extrémité est une aiguille plantée dans les zones sensibles des cerveaux, pour une lobotomie collective et généralisée. 
Pendant des années, un homme navigue entre fortunes immenses, universités d’élite, palais officiels et îles privées – un passeport vivant à lui seul. Les avions décollent, les carnets d’adresses gonflent, les invitations affluent. La jet-set s’étale sur papier glacé, les milliardaires trinquent à la santé des naïfs. Les élites se côtoient avec la sérénité de ceux qui se croient intouchables. 
Puis, la bombe explose, stupeur et terreur : on découvre les caves, les souterrains, les pièges dissimulés, les alcôves insonorisées. Et surtout, ce réseau de caméras qui filme tout, stocke tout, extrait tout au moment opportun. 
Soudain, les puissants feignent l’étonnement. Les sourcils se haussent, on feint la colère, mais on fait profil bas : « Quand on est une personnalité publique, on croise tant de monde… »
On oublie les dîners, les voyages, les photos prises un soir d’été entre deux continents, trois fortunes et une île paradisiaque. C’est la grande amnésie mondaine.
Ce qui frappe n’est pas seulement le scandale – l’humanité en produit par pelletées chaque jour. Non, c’est la performance : la capacité d’un système entier à détourner le regard en chœur. Banquiers prudents. Politiciens responsables. Journalistes intègres. Institutions honorables. Toute une chorale de vertus qui entonne : « Circulez, vous avez gloutonné l’essentiel. » 
Dans les petites affaires, il y a des coupables. Dans les grandes, comme celle-ci, il y a des systèmes. Et un système ne chute jamais seul : il entraîne conseils d’administration, fondations philanthropiques, parfois des gouvernements entiers. La vérité progresse alors avec la prudence d’un fonctionnaire à deux doigts de la retraite.
C’est précisément pourquoi la France – mais pas elle seule – peine tant à ouvrir une enquête véritable !
L’araignée géante tremble peut-être aujourd’hui sous les nouveaux documents et les enquêtes relancées, mais ses fils sont encore solides.
Le silence, ce silence qui aide tant l’oubli, reste son arme la plus efficace. Et ils sont encore très nombreux, à vouloir garder le silence et à faire disparaître des centaines, voire des milliers de feuilles, sur les millions rendues publiques !
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 9 mars 2026

Quand les empires écrivent l’histoire avec du sang

L'Histoire se signe à l'encre des empires
« Dans les conseils du gouvernement, nous devons nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait été sollicitée ou non, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. »
 
Dwight D. Eisenhower sur le pouvoir des lobbies 
 
La politique moderne repose sur une fiction : les citoyens font semblant de croire aux promesses, et les dirigeants font semblant de pouvoir les tenir. Tant que cette illusion fonctionne, le système tient. Mais lorsque la réalité fissure le récit, les grandes puissances connaissent depuis longtemps un remède brutal : la guerre.
Pendant un temps, certains ont vu en Donald Trump un possible facteur de rupture. Non par admiration pour le personnage, mais parce qu’il paraissait incarner une contestation frontale d’un système politique américain rongé par l’argent, les réseaux d’influence et les intérêts immobiles de l’État profond.
Son discours promettait de rompre avec la mécanique implacable des interventions extérieures : mettre fin à la guerre en Ukraine avant qu’elle n’engloutisse davantage l’Europe, allié naturel, contraindre Israël à cesser la destruction de Gaza, et ramener la politique américaine vers un réalisme débarrassé de sa vocation messianique. Autrement dit : faire des États-Unis une puissance parmi d’autres, et non le gendarme autoproclamé du monde. 
Mais le verbe ne renverse pas aisément les structures qui façonnent le pouvoir. Trump est un tribun redoutable, un communicant instinctif capable d’électriser une foule en quelques phrases. Par certains aspects, il rappelle notre inénarrable Bernard Tapie : même énergie, même théâtralité, même goût pour la formule qui frappe. Un commercial dans un costume de trader, jouant chaque coup à pile ou face. 
Mais dans une grande puissance, l’éloquence se heurte rapidement à la densité du système. Institutions, appareil militaire, industrie d’armement, diplomatie permanente : cet ensemble forme une architecture de pouvoir qui traverse les élections et survit aux présidents.
Celui qui promettait de rompre avec ces logiques a cru pouvoir dompter l’hydre impériale… avant d’en devenir la proie. Celui qui se présentait comme l’apôtre du désengagement se retrouve aujourd’hui à la remorque d’Israël, exécutant testamentaire d’un empire finissant, engagé dans une guerre contre l’une des plus anciennes civilisations du monde. 
Dans cette séquence tragique, nous assistons, une fois encore, à la tentative d’Israël d’accomplir, parmi les ruines et les cadavres, son projet mythifié de « Grand Israël ». Parce que, disent les fanatiques, la Bible l’aurait prédit. Parce que Dieu l’aurait voulu. Comme si, dans cette vision apocalyptique, le Diable lui-même signait les ordres de l’opération « Epic Fury ». 
Cette désillusion n’a pourtant rien de nouveau. La leçon est cruelle : dans les grandes puissances, ce ne sont pas les dirigeants qui façonnent le système, mais le système qui façonne — et souvent brise — les dirigeants. 
À mesure que les crises internationales s’enchaînent, la promesse de paix ne ressemble plus à l’équilibre des nations, ni à la réconciliation des peuples. Elle prend une forme plus sinistre, que l’histoire connaît bien : la paix des cimetières. 
Pour finir, dans un climat politique saturé d’anathèmes : Donald Trump n’est sans doute pas le « fasciste » que certains dénoncent avec frénésie. Il est plutôt un dirigeant qui a sous-estimé la puissance des forces militaires, économiques et idéologiques qui structurent l’Amérique — et qui découvre, comme tant d’autres avant lui, que ces forces résistent à la volonté d’un président. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

dimanche 8 mars 2026

La République de Gabardine. Conte bref

À la mémoire de Michel — consul, maire et complice de mes plus belles bêtises. Le vent portera votre hommage bien au-delà des cieux. 
 
Les municipales approchaient. La pression montait. Ça turbinait sous les casquettes.
Des enjeux ? Ici ? Quels enjeux ?
Ôtons-nous de l’idée qu’une municipale serait un affrontement de haute intensité entre deux camps en rupture de civilisation. Une municipale, dans notre bled imaginaire parmi les bleds imaginaires, est un sketch à ciel ouvert dont le clou demeure le dépouillement.
Entre-temps, chez Gabardine — deux mandats à son actif — on briguait un troisième. « Jamais deux sans trois ! » avait-il clamé un soir devant un parterre d’avinés, fiers de l’être, qu’il arrosait sans compter. 
Gabardine n’était pas un fils du pays. Il était arrivé discrètement, avait ouvert un atelier de menuiserie-ébénisterie et s’était fait une jolie réputation d’artisan méticuleux. Sur sa lancée, il avait séduit la fille d’un ancien maire et, de fil en aiguille, la mairie était devenue une affaire familiale.
On l’avait surnommé Gabardine parce qu’il portait ce manteau par tous les temps. Qu’il fasse canicule ou pas, il ne quittait pas sa seconde peau. Elle lui portait chance, autant qu’elle lui donnait un genre.
Gabardine avait la parole facile et la perfidie à bout de langue. L’aide du beau-père lui avait permis de s’instruire sur la mentalité du pays et sur la manière de s’y prendre avec les enfants du village. 
Plus la campagne avançait, plus des choses inexplicables devinrent officielles. 
Personne ne sut vraiment quand cela commença. Probablement le jour où le conseil municipal vota, à l’unanimité moins une abstention digestive, la création d’un adjoint au stationnement des tracteurs. 
Il n’y avait pas de problème de stationnement. Il n’y avait presque pas de tracteurs dans la commune et aucun ne stationnait jamais dans le bourg. Mais il fallait se méfier : cela pourrait arriver. 
Raison pour laquelle Jojo fut nommé. Il le méritait. On imprima même des cartes officielles : Joël Le Mener Adjoint délégué aux tracteurs et assimilés
Autre projet. 
— On va redéfinir le sens giratoire de la place. Pour empêcher les vélos de heurter les passants et les enfants à la sortie de la messe. 
Pendant deux semaines, tout le monde tourna dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, par précaution. Même les piétons. 
On vivait dans un village moderne. 
Gabardine expliquait ça très bien : 
— Faut anticiper les normes européennes. 
Personne ne savait lesquelles. Mais « européennes », ça coupait court à toute discussion.
Même Fernand, le dindon du presbytère, que le curé avait recueilli et nourrissait avec dévotion, commença à douter de la réalité. 
Un matin, il interrogea Yvonne, la bonne du curé — petite femme sèche et fervente qui nourrissait Fernand parce qu’il était une créature de Dieu. 
— Dis-moi, Yvonne… et si je me présentais ? 
Il glouglouta un instant avant d’ajouter : 
— J’en ai parlé à Thanos, le chien errant qui lève la patte sur tes glaïeuls. Il m’encourage à monter une liste d’opposition. 
Yvonne binait justement la terre autour des fleurs qu’elle voulait magnifiques pour décorer l’autel le dimanche, jour d’affluence. 
Elle leva les yeux au ciel et répondit, laconique : 
— Mon Dieu… au point où nous en sommes. 
Pendant ce temps, Gabardine, candidat unique, multipliait projets et promesses. 
Un gamin lui demanda un jour : 
— Monsieur le Maire, pourquoi vous l'enlevez jamais ? Il parlait de la gabardine.
Gabardine sourit. 
— C’est pour le service public. La réponse parut logique. 
À force, tout devint logique. 
Le plan communal de lutte contre le vent. 
La commission d’harmonisation des volets. 
La subvention pour « dynamiser la lenteur rurale »
Le stage obligatoire de sourire et bonne tenue pour les employés municipaux. 
On remplissait des formulaires pour des choses qui n’existaient pas encore, mais qui pourraient exister. 
Et, peu à peu, plus personne ne sut très bien si Gabardine gérait le village… 
… ou si le village s’était mis à exister uniquement pour justifier l’existence de Gabardine. 
 
Sous l’Casque d’Erby