dimanche 20 septembre 2026

Consolation - Conte bref

Anton K. avait toujours eu un faible pour ce vieux rocking-chair qu’une ex avait abandonné en le quittant. Elle avait quitté tant de choses, ce jour-là. Comme pour le marquer, à la manière dont on marque une bête. Le punir par le souvenir. Après une faible résistance, il avait accepté. Avec sa maison en rondins au milieu des bois, son porche et les animaux qui venaient humer son voisinage, Anton s’était attaché à cette vie comme on s’attache à une idée dont on découvre la nouveauté. 
Être seul n’est pas un hobby. Les affaires du monde ? Il les observait de loin. Il avait fini par s’en détacher, tout en conservant de solides animosités. Chaque descente en ville pour s’approvisionner était devenue un supplice. Ce qu’il voyait et entendait alimentait sa frustration autant que son choix de vivre à l'écart. Il rentrait avec l’envie de tout envoyer promener et quelques pensées qu’il préférait garder pour lui. Parfois, il se demandait en souriant si se faire enlever par des extraterrestres n’était pas la bonne idée : une autre vie, d’autres mœurs… 
Assis à ses côtés, Jean, ami d’enfance venu régler quelques détails, observait Anton. Il songeait au colis qui l’avait conduit jusque-là. Jean était un Ardéchois pur jus : peu de mots, juste assez de gestes pour rester en accord avec ce qu’il pensait. 
— Ça devient intenable, dit Jean. Attendre… Courir… Stresser… Au fait, t’as le bonjour de toute la bande. Elle prépare la virée. 
— Les dernières nouvelles m’ont mis en rogne. Quelle passivité ! Le pays se meurt. On le tue… Et ça ronque ! 
— C’est un sale piège. Je ne sais pas si nous en sortirons… 
— Es-tu sûr de vouloir le faire ? On pourrait laisser tomber. Lâcher le tout en pleine nature, dans une gorge infranchissable… et ciao ! 
— Ce n’est pas toi qui… Jean s’interrompit. 
— Rien que d’y songer, j’ai une bouffée de colère qui remonte. J’éprouve même un plaisir pervers. 
— Qu’est-ce qui freine, alors ? 
— Je n’ai jamais fait ça. Malgré toute ma hargne. Le penser, le dire, c’est une chose. Le faire… 
Anton laissa sa phrase en suspens. 
— Maintenant, tout est prêt, reprit Jean. C’est là, dans le coffre. Le vin est tiré… Silence. Au fond du jardin, une hermine montra son pelage de neige. Elle avait pris l’habitude de faire ses civilités avant la grande orgie nocturne. Anton aimait le contraste entre sa vivacité délicate et sa férocité. Il l’avait vue à l’œuvre. Depuis, il la regardait autrement. 
— Il faut le faire vite, dit-il. Pas de discours, comme au cinoche. Regarde Alba. Qu’elle est belle ! 
— Alba ? 
— C’est le nom que j’ai donné à l’hermine. 
Jean regarda cette chose délicate, puis Anton. 
— Et après ? Je veux dire… après le boulot ? 
— Un bon repas entre amis, de bonnes bouteilles. Faire la fête. Mais avant, je veux seulement rester seul avec lui. Sans témoin. 
— Seul… Pour quoi faire ? 
Anton sourit. 
— Lui dire quelques mots. Ce sera bref. 
Jean soupira. 
— Je ne comprends pas ton obsession. L’enfer, le paradis, la guerre, la paix… Le bien, le mal. J’ai fait la guerre pour le « bien », m’avait-on convaincu. C’est l’endroit où l’on fait et voit le plus de mal. Et quand elle s’arrête, le mal vous manque. 
— Tu comprendras plus tard. J’en ai besoin. Pour la suite. C’est mon barda ! 
Il se leva. 
— C’est quand on veut. Ça n’a que trop duré. 
La nuit était tombée depuis longtemps. Le jour n’allait pas tarder à se lever. Ils longèrent la prairie vers les bois. Temps doux. Comme convenu, Jean fit demi-tour et s’éloigna. Anton s’engouffra sous terre en ouvrant une trappe recouverte de mousse. Le réduit sentait la terre humide et le champignon. Un photophore jetait sur les murs une lueur tremblante. 
L’homme était installé dans un fauteuil roulant dont les roues avaient disparu. Hirsute. Sans perruque. Son air supérieur l’avait quitté. Il pissait la trouille et le manque. Anton s’approcha, une petite bouteille d’eau minérale à la main. 
— Avez-vous soif ? 
L’autre fit oui de la tête. 
— Savez-vous qui je suis ? 
— Bien sûr, monsieur le Guide suprême, le contrôleur des âmes ! 
 — À l’heure qu’il est, toutes les forces de police du continent… 
Anton leva une main. 
— Vous savez, dans votre cas, le continent est petit. Sachez que, parmi ceux qui cherchent, beaucoup font seulement semblant. D’autres sont là pour les heures supplémentaires. Pour saisir une promo en grande surface. S’offrir un week-end de rêve… Faire le plein sans avoir la peur au ventre pour nourrir la famille. Ou pour retrouver de nouvelles couleurs… 
Le Guide suprême le regardait sans comprendre. Sans ses Ray-Ban, il perdait de sa superbe. 
— Mais que gagnez-vous à me retenir ? Une rançon ? Vous voulez de l’argent ? 
— Non. 
— Alors quoi ? 
Anton haussa les épaules. 
— Rien. Enfin… presque. Mon prix n’a rien à voir avec l’argent. Il s’accroupit devant lui.
— Mon prix n’est que consolation. 
Le président resta immobile, accroché. Il n’avait plus la maîtrise. 
— Mais pourquoi ? 
— Parce que trop, c’est trop, dit Anton après un temps. Vous avez rendu beaucoup trop de choses périssables. À commencer par l’honneur. 
— Vous croyez vraiment que ça changera quoi que ce soit ? Et puis, l’honneur, c’est quoi ?
Anton sourit. 
— Une idée pas suffisamment explorée. Un rêve souillé par le viol. 
Cette réponse surprit davantage l’homme que toutes les autres. 
— Mais ce n’est pas matériel ! Alors pourquoi ? Quelle est votre vraie motivation ? 
Anton se dressa. 
— Pour une fois, il n’y aura pas de discours. 
— Vous ne savez pas ce que vous faites ! Les conséquences… 
— Je connais les conséquences. 
Anton fixa le fauteuil. 
— Vous quittez ce monde. Lui continuera sa course vers son destin. Sans vous aujourd’hui. Sans moi plus tard. 
Il se pencha légèrement. 
Un clac sec résonna dans le réduit. La rencontre de la balle et de l’os du crâne rompit brusquement le silence. 
Anton resta immobile une seconde, le bras encore tendu. L’odeur de la poudre se mêla à celle de la terre humide. Son cœur battait fort, puis ralentit. Il rangea l’arme. 
Dehors, des branches craquèrent dans les bois. Des oiseaux effarouchés s’envolèrent. L’herbe était humide ; ça sentait fort la cueillette. Quel endroit ensorcelant. 
Anton resta un moment sans bouger. Des murmures lui parvenaient. L’univers des esprits gravitait tout autour sans qu’il en aperçoive l’ombre. Il se sentait tout chose, puis il sourit. Comme si le monde lui avait rendu un peu du bonheur perdu. 
Au fond de la prairie, à l’opposé, Alba leva un cou périscopique. Elle avait le museau plein de sang. D’un bond, elle disparut dans l’enchevêtrement des broussailles. Le ciel était limpide. Venant de l’ouest, le son d’une cloche se fit entendre. C’était le signe qu’il allait pleuvoir. 
Un vol d’oiseaux migrateurs filait plein sud.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

mardi 15 septembre 2026

Crise migratoire : l’Europe sans contrôle

Pixabay
L'Union européenne veut-elle vraiment contrôler ses frontières, ou a-t-elle ouvertement permis leur perméabilité ? Entre politiques contradictoires, annonces « humanitaires » et décisions impossibles à appliquer, Bruxelles évite de mettre en cause des choix contestables. Quand les arrivées augmentent, la réponse consiste à répartir les migrants entre États membres, au nom de la « solidarité européenne ». Répartir n'est pas contrôler. Déplacer un problème d'un pays à l'autre ne fait baisser ni les flux, ni les tensions que ces arrivées suscitent. Une politique migratoire repose sur une règle simple : savoir qui entre, pour quelles raisons et dans quelles conditions, tout en assurant, lorsque la loi est transgressée, l’application ferme des expulsions. 
C’est ainsi que les États organisaient les migrations de travail au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de reconstruction, avec des quotas destinés à maîtriser les flux sans déstabiliser le pays d'accueil. 
Le dire n'a rien de xénophobe et ne remet pas en cause le droit d'asile. Un État de droit contrôle ses frontières, instruit les demandes qu'on lui adresse, applique les décisions rendues. Une démocratie cesse de fonctionner quand ses règles demeurent lettre morte.
L'Europe ne peut pas non plus demander aux pays de transit, au Maroc notamment, d'absorber les conséquences de sa politique migratoire. La coopération avec ces États est nécessaire, à condition qu'elle soit réciproque. On ne peut pas indéfiniment cacher sa responsabilité. Il faut aussi regarder sans tabou l'influence que certaines ONG, fondations et organisations militantes exercent sur le débat. L'empathie ne doit pas remplacer la politique publique. Tout comme l'indignation ne remplace pas le débat démocratique. Elle vient quand celui-ci a déserté les cercles officiels. 
Quand les populations ont le sentiment que les frontières échappent à tout contrôle, que certaines décisions ne sont jamais appliquées et que leurs inquiétudes sont mises hors-jeu d'avance, la défiance s'installe et les fractures se creusent. 
Ceuta, Lampedusa avant elle, d'autres points de passage en Méditerranée, ces épisodes rappellent que la science-fiction est largement dépassée. 
Il est temps de sortir des postures et de regarder les faits. Accueillir quand le droit l'exige. Intégrer quand c'est possible. Refuser lorsque les conditions légales ne sont pas réunies. Et appliquer les décisions prises. 
Pour toutes ces raisons, la question européenne ne peut plus être éludée. Et pour ceux qui jugent l'Union européenne incapable de maîtriser ses frontières et de décider elle-même de sa politique migratoire, entre autres décisions tout aussi discutables, le Frexit apparaît comme la voie politique la plus sage. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

vendredi 11 septembre 2026

Un fascisme d’avance

« Je suis antifasciste et je le serai toujours. »
 
Magnifique. Deux illuminés, un calicot et une certitude absolue. Qu’il est long le chemin qui va de l’orteil à l’occiput ! 
Les élections approchent et, déjà, nous assistons à l'échauffement des jockeys, affublés de casaques flamboyantes, et à de paris audacieux. Pour l'instant, pas question de galoper : c'est du trot monté. Toute autre allure risquerait de conduire directement à l'épuisement et à la disqualification. 
Temps poisseux. Visibilité nulle. Le départ n’est cependant pas retardé. La liste des participants n’est pas encore close. Ligne d’arrivée aléatoire. Va y avoir de la casse ! 
Petite question aux gars de la pancarte : qui décide qui est fasciste et qui ne l'est pas ? Inutile d’insister, c’est bouché ! 
Avec les présidentielles les turbulences idéologiques à zéro balle sont à la fête. Mais ça peut s’avérer payant ! L'illuminé de toujours, qui considère comme fasciste quiconque ne pense pas comme lui, joue au policier de la pensée. Quiconque ose un ressenti personnel est en danger. 
Le délégué syndical, soudain investi de pouvoirs inquisitoriaux, soucieux des subsides que l'État lui octroie et craignant pour son avenir lustre son index. 
Le chef de parti, qui distribue des cartes de démocrate depuis son bureau à qui le mérite, selon des critères toujours douteux, compulse le dictionnaire des bonnes mœurs. Il suffit que le questionnement ne corresponde pas au vôtre pour que, par magie, l'étiquette s'imprime sur votre front, comme un code barre ! 
Tout cela a un avantage conséquent : si c'est moi qui décide qui est fasciste, j'aurai toujours un fascisme d’avance sur vos pensées. 
Démocratiquement pratique ! 
Le débat (quel débat ?) entre gauche et droite est faussé depuis que des malins ont décrété qu'il existait dans l’échiquier politique traditionnel un gouffre entre les deux faces d'une même pièce. Amener l’électeur à le croire contribue à la floraison des gogos par tous les temps ! 
Pourtant, prenez une pièce d'un euro (un de nos francs anciens égal un euro, la belle arnaque!), retournez-la autant que vous voulez : elle aura toujours la même valeur, quelle que soit la face qui apparaît — à condition, bien sûr, que le cours de la Bourse se comporte correctement. 
Voter à gauche parce qu'on croit que la gauche est vraiment ce qu'elle prétend être est aussi peu fiable qu'un pneu crevé en pleine montagne. 
En réalité, il y a un seul dupe : le naïf à qui l'on a fait croire que, là-bas au loin, après avoir traversé plusieurs vies et autant de morts, il existe un terrain luxuriant où il pourra creuser un trou, s'y glisser et attendre que le voile évanescent du « paradis socialiste » recouvre pour toujours l’horreur des dénis. 
Requiesce in pace ! 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

dimanche 6 septembre 2026

Gaston dans ses œuvres - Conte bref


La petite place ovale des marronniers est noire de monde. C’est la haute saison touristique, « l’invasion de criquets pèlerins ». Gaston n’aime pas ça : il y donne libre cours à sa mauvaise humeur. D’un catastrophisme lyrique, il tire à la balle dum-dum sur le moindre fait, comme s’il s’agissait des derniers soubresauts d’une humanité en perdition. Avec Gaston, les coïncidences n’existent pas. Ne lui parlez pas de hasard ! Tout est planifié par des esprits pervers n’ayant que le mal pour viatique. Derrière chaque coïncidence, il voit une stratégie. Une machination dans la moindre zone blanche du réseau internet. Chaque toussotement du Wi-Fi est un acte calculé pour empêcher la parole libre. C’est Sodome, Gomorrhe et pandémonium ! 
Il est attablé avec Fonfon — Alphonse dans le civil : un ancien ouvrier métallo, placide, légèrement vachard — il en a mis de l’eau dans son vin —, mais moins que Gaston. S’il aime le côté excessif de son ami (signe de bonne santé mentale), il refuse de le suivre dans ses éclats. Il ne cherche pas à avoir raison : il veut sagement éviter que la pause café ne vire à la commission d’enquête parlementaire. 
Petit échange à bâtons rompus sur la fin du monde qui, selon les cas particuliers, peut arriver à n’importe quel moment et à n’importe avec une imprévisibilité métronomique.
GASTON — On est foutus. 
ALPHONSE — Bonjour à toi aussi. Bien dormi ? (Au serveur) Un café, s'il vous plaît.
GASTON — Je suis sérieux. 
ALPHONSE — C’est justement ce qui m’inquiète. J’ai rêvé... 
GASTON — Le système avance. 
ALPHONSE — Quel système ?  
GASTON — Celui qu’on n’ose pas nommer.  
ALPHONSE — Ah. Il ne vieillit pas. 
GASTON — Tu te moques.  
ALPHONSE — Jamais. Je fais gaffe.  
GASTON — Regarde autour de toi.  
ALPHONSE — Je ne fais que ça. Mais de temps en temps, je dois jeter un œil à mon assiette.  
GASTON — Rien ne te choque ? 
ALPHONSE — Si. Le prix du beurre.  
GASTON — Je parle de la société ! 
ALPHONSE — Elle aussi est chère.  
GASTON — Les mots ont changé.  
ALPHONSE — Les mots changent depuis qu’ils existent. Même les Académies ne peuvent rien contre eux.  
GASTON — Certains mots sont comme des armes. Ça tue !  
ALPHONSE — Raciste, fasciste, extrémiste… Je ne dis plus antisémite, ça pourrait coûter cher. Tout est dans le dictionnaire.  
GASTON — Exactement.  
ALPHONSE — Il faut admettre que ça se vend bien.  
GASTON — Ils servent à faire taire.  
ALPHONSE — Souvent.  
GASTON — À exclure.  
ALPHONSE — Pléonasme.  
GASTON — Donc tu le reconnais !  
ALPHONSE — Je reconnais, oui, mais je me prends pas la tête.  
GASTON — Tu minimises.  
ALPHONSE — Non. Je trouve qu’il fait beau. Que l’été incite à la décontraction. Regarde ces femmes dans ces robes… Rien que de les regarder, j’ai l’impression de me promener au paradis.  
GASTON — Tu ne comprends pas l’époque. Tu refuses de la regarder en face. On est loin du paradis, ici !  
ALPHONSE — Je la comprends assez pour savoir qu’un imbécile n’a pas besoin de plan secret pour être ce qu’il est. Et j’en fais partie.  
GASTON — Avant, le pouvoir avait besoin de la force.  
ALPHONSE — Aujourd’hui aussi.  
GASTON — Aujourd’hui, il n’en a plus besoin.  
ALPHONSE — Pourquoi ? 
GASTON — Parce que nous nous surveillons nous-mêmes. 
ALPHONSE — Ça, c’est exact. Tu marques un point. On fait gaffe à ce qu’on dit. Du temps de l’Occupation c’était pareil, c’est mon vieil oncle qui le disait, quand il avait un coup dans la trompette. In vino veritas... 
GASTON — Tu vois ! 
ALPHONSE — J’ai dit « exact », pas « totalitaire ». 
GASTON — Tu joues sur les mots. C’est agaçant ! 
ALPHONSE — Certains. J’aime les mots. Ils révèlent des choses surprenantes. Ils sont des guides invisibles, tapis derrière les buissons de l’esprit. A la moindre étincelle, hop ! Ils allument un brasier !  
GASTON — Ils ont peur d’être jugés, eux aussi. D’être rejetés. Ce sont des condamnés en sursis. 
ALPHONSE — Tout le monde craint quelque chose. Ou quelqu’un. 
GASTON — Ça me donne la haine ! 
ALPHONSE — Depuis l’invention du fasciste imaginaire, tout le monde a son code barre, comme les produits de consommation.  
GASTON — Tu vois bien ! 
ALPHONSE — Je vois surtout qu'on a inventé un régime politique très efficace : la trouille. Celle de Gérard, à l'immeuble du port, quand il tourne sa clé deux fois. Il a même collé une caméra sur son balcon pour guetter les mouvements vicinaux, comme des oiseaux rares. 
GASTON — Il façonne les consciences.  
ALPHONSE — Ça m’en a tout l’air. 
GASTON — Il sélectionne ce que nous voyons. 
ALPHONSE — Difficile de dire le contraire. 
GASTON — Il nous enferme dans des bulles. 
ALPHONSE — Mais il faut reconnaître une chose.  
GASTON — Laquelle ? 
ALPHONSE — Avant Internet, il fallait acheter le journal pour être… mal informé. Maintenant, c'est gratuit. Que nous croyons ! 
GASTON — Tu es désespérant. Comment fais-tu pour garder ton calme ? 
ALPHONSE — Je regarde le défilé des femmes dans la rue. Le paradis ! 
GASTON — Et l’histoire ! 
ALPHONSE — Ah, l’histoire ! Je n’étais pas là ! 
GASTON — On efface notre mémoire. 
ALPHONSE — Qui ? 
GASTON — Eux. 
ALPHONSE — Qui, eux ? 
GASTON — Les effaceurs. Ceux qui te jurent qu'il fait soleil alors que tu te prends une saucée. 
ALPHONSE — Ça devient précis. 
GASTON — Ils pourrissent nos racines. 
ALPHONSE — Lesquelles ? 
GASTON — Les nôtres ! 
ALPHONSE — Les miennes ont du répondant. Elles creusent le sol en profondeur.
GASTON — Tu n’es jamais sérieux. Même quand tu en donnes l’impression. Tu regardes les robes pendant que le monde s’effondre.
ALPHONSE — Exactement. C’est ma contribution à la résistance. 
GASTON — Un jour, tu comprendras. 
ALPHONSE — Peut-être. Mais ce jour-là, j’espère que le café sera encore bon… et que les robes… Ah, les robes ! 
GASTON — Je t’envie. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
Pour info, la planche date de plus de 50 ans. 
C'était mes débuts comme archéologue attitré à un site.

jeudi 3 septembre 2026

Quand la dystopie nous prend en otage


Il suffit de lever les yeux, un soir où l’écran bleuté éclaire le visage lui donnant l’apparence d’un masque à oxygène, pour sentir que quelque chose a changé dans l'air qu'on respire.
On vit une époque où les mots sont des balles : « raciste », « fasciste », « extrémiste », « antisémite ». Il ne reste plus grand-chose d’humain dans ce marasme. On tire à l’aveugle, avec l’intention de faire un maximum de ravage. 
Derrière l’inflation verbale, il y a plus profond : qui définit le bien et le mal ? Qui fixe ce qu'il est permis de penser ? Cette version nouvelle du totalitarisme n’a pas les traits des régimes autoritaires d'antan : pas d'uniformes, pas de police politique, pas de parti unique, pas de camps, puisque nous y sommes déjà. Elle s’insinue dans nos vies, dans nos gestes, sous les dehors rassurants de la modernité, de la tolérance et du progrès. Elle ne touche pas au corps, elle métastase l'esprit. Le contrôle n'interdit pas toujours une idée : il installe les conditions pour la transformer en maladie honteuse. On ne dit pas : « Tu n'as pas le droit de parler », on le suggère avec un zeste de culpabilité paralysant : « Tu veux vraiment devenir comme ceux qui pensent ça ? » 
Avant, le pouvoir s’imposait par la violence brute ; le sang laissait des traces sur le bitume. Maintenant, il agit par le regard des autres, par l'exclusion symbolique et la répétition d'un même discours. La peur de la sanction laisse place à la peur d'être isolé, disqualifié. Et quand l'individu surveille lui-même ses pensées, la domination change de nature. La prison la plus efficace, c'est celle où le détenu garde sa propre cellule. C’est ce moment troublant où il a la clé dans la poche !
C'est là que la dystopie s’épanouit : pas dans un monde où tout est interdit, mais dans un univers où l’on vous fait croire que tout est permis. Plus besoin de propagande grossière, de prosélytisme, de programmes pour convaincre, de la salive à dépenser pour peu de résultat. Ce qui est répété sans fin cesse d'être efficace. La nouvelle méthode pousse l’individu à adopter le vocabulaire, les indignations et les interdits de la nouvelle doctrine, jusqu'à renier son propre héritage. La domination atteint son sommet quand l'opprimé défend les mécanismes de sa propre disparition. Quand il trouve sa langue archaïque, ses traditions suspectes, son histoire pesante. On efface la mémoire sans brûler des livres : il suffit de les ignorer. De couper l'individu de ses ancêtres, de ses récits fondateurs, de ses repères communs. Une société devient dès lors corvéable, prête pour la reconfiguration idéologique. Le numérique, où nous sommes installés de plain-pied, accélère ce processus. Qui contrôle le passé modèle le présent ; qui tient le présent maîtrise l'avenir. 
Une civilisation qui ne transmet plus rien est une coquille vide : un récit venu d'ailleurs peut facilement la coloniser. Les tensions migratoires à Ceuta, les tragédies de Gaza, la guerre en Ukraine, l’agression contre l’Iran et le Liban sont autant de tumeurs qui illustrent ce basculement. Mais l'enjeu dépasse les faits bruts : il touche au cadre moral qui les enveloppe et leur donne sens. Qui désigne-t-on comme victime ? Qui comme responsable ? Quels faits choisit-on d'éclairer, et lesquels restent dans l'ombre ? 
Le vrai danger vient quand la morale cesse d'être un outil pour comprendre le réel et devient l’injonction qui le filtre et le déforme. C'est là le visage le plus inquiétant de cette dystopie : non pas un pouvoir brutal et visible qui dicterait chaque geste, mais un système insidieux qui façonne peu à peu ce que nous devons désirer, mépriser, craindre ou rejeter, sans avoir l'air de nous y obliger. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

lundi 31 août 2026

L'Islande c'est NEI !

 
Les grandes manœuvres électorales s'ouvrent sur un charmant coup de gel venu d’Islande. Quel régal !
Après un été caniculaire, apprécions comme il se doit cette soudaine fraîcheur atlantique !
Le peuple islandais était donc convié à trancher un dilemme existentiel : fallait-il supplier l'Union européenne de bien vouloir rouvrir les négociations d'adhésion — gentiment congelées depuis 2013 — ou admettre l'impensable, à savoir qu'on peut survivre treize ans hors du giron bruxellois sans finir dévoré par des ours polaires ? 
Le couperet est tombé, avec une délicatesse toute nordique : un NEI limpide à 52,8 %, porté par un taux de participation famélique de… 81,6 % !
De toute évidence, les insulaires s'ennuyaient chez eux. La géographie du vote est un chef-d'œuvre de cohésion : pendant que la jeunesse branchée et les ministères de Reykjavik votent OUI à 57 %, persuadés d'être le centre du monde, l'intégralité du reste de l'île — du Nord-Ouest (62,9 % de NON) jusqu'au Sud — renvoie l'UE à ses chères études. 
Le plus savoureux reste l'efficacité clinique des épouvantails habituels. Mêmes les sorties de Donald Trump sur le Groenland voisin n'ont pas réussi à créer l'ambiance de panique requise pour emporter le morceau ! 
Il faut croire que la panoplie complète des menaces officielles — la Russie, la Chine, l'Iran et le grand méchant loup — peine à terrifier des gens qui vivent déjà sur un volcan. Que craindre de pire ! 
C'est tout le charme des consultations populaires : dès que le scrutin échappe à toute tentative de mise en scène et de trucage grossier, le résultat manque cruellement de discipline. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

samedi 29 août 2026

Ceuta et Melilla : La frontière comme arme politique.

On dit que l’histoire est cyclique. Que le pire se répète à intervalles réguliers. Faisons en sorte de rompre le sortilège.
Enclaves espagnoles en Afrique du Nord bien avant la création du Maroc par l’empire colonial, Ceuta et Melilla ne cèdent pas sous la pression d’une armée, mais sous le poids de notre déni.
La crise de juillet l’a prouvé jusqu’à l’absurde : réduire l’assaut simultané de dizaines de milliers de personnes à une simple urgence humanitaire ou à un banal incident frontalier relève de l’aveuglement politique. On n’ouvre pas une frontière aussi verrouillée sans que le pouvoir marocain ne tourne délibérément la clé. Rabat n’a nul besoin d’envoyer des chars quand il lui suffit de croiser les bras. Tout comme l’Espagne n’a que le petit doigt à bouger pour sectionner le câble qui traverse le détroit depuis Tarifa et alimente le Maroc en électricité ! 
En léguant la garde de ses portes à un voisin souverain, l'Europe s’est condamnée — rien n’est naïf avec elle — à subir un chantage diplomatique permanent, transformant le désespoir humain en monnaie d'échange sur le Sahara et les subsides de Bruxelles. Est-ce si innocent de la part d’une UE qui nous promettait la fin des conflits entre les peuples si on votait pour elle ? 
Pendant que l’exécutif espagnol brille par son incroyable absence et le cynisme consternant de ses représentants, la fracture interne s’agrandit. La colère populaire qui déferle jusqu'au rassemblement prévu ce 2 septembre n'est plus un simple mouvement d'humeur : elle est le symptôme violent d'un État dépassé, voire complice. Car le piège tendu est plus vaste, plus vicieux. Nous subissons une guerre hybride intégrale dont le véritable champ de bataille n'est pas le grillage d'El Tarajal, mais l'esprit même des citoyens. 
Dans cet écosystème du chaos, chaque image et chaque rumeur alimentent une polarisation politique destructrice. Les passeurs encaissent les bénéfices, les rivaux régionaux se frottent les mains et les démagogues exploitent la brèche sans même avoir besoin de se concerter. 
L'objectif ultime n'est pas de conquérir un territoire, mais d'user l’Espagne de l'intérieur, d’écarter toute capacité de réaction rationnelle et de dresser les compatriotes les uns contre les autres. L’erreur du PSOE, aux yeux d’une part croissante de l’opinion, est double : avoir gouverné comme si le pays finirait par accepter les décisions qui lui sont imposées, et avoir parié sur une lassitude générale qui conduirait, une fois encore, à la résignation. 
Mais la résignation n’est pas infinie. 
Face à un choc sécuritaire et politique de cette ampleur, la division constitue déjà une défaite en puissance. L’histoire espagnole rappelle, avec une force tragique, ce qui peut arriver lorsque l’adversaire politique cesse d’être un compatriote pour devenir un ennemi intime. Il ne s’agit pas de prétendre que l’Espagne de 2026 est celle de 1936. Les contextes sont différents. Mais la mécanique de focalisation mérite d’être regardée en face : une société qui ne sait plus se parler est vulnérable. 
À Ceuta hier, à Melilla dans une suite logique, le danger ne réside donc pas seulement dans ce qui franchit le grillage. Il réside dans ce que la crise fait franchir à la société elle-même : la frontière entre le désaccord et la haine, entre l’inquiétude légitime et la panique, entre la critique du pouvoir et la destruction de toute confiance collective. 
La question n’est pas seulement de savoir qui tire profit de la crise. La véritable question est de savoir combien de temps l’Espagne acceptera de se laisser enfermer dans les réflexes, les divisions et les aveuglements que ses adversaires — quels qu’ils soient — n’ont même plus besoin de créer eux-mêmes. 
Il leur suffit désormais de les regarder prospérer. 
 
Sous l’Casque d’Erby