Anton K. avait toujours eu un faible pour ce vieux rocking-chair qu’une ex avait abandonné en le quittant. Elle avait quitté tant de choses, ce jour-là. Comme pour le marquer, à la manière dont on marque une bête. Le punir par le souvenir. Après une faible résistance, il avait accepté.
Avec sa maison en rondins au milieu des bois, son porche et les animaux qui venaient humer son voisinage, Anton s’était attaché à cette vie comme on s’attache à une idée dont on découvre la nouveauté.
Être seul n’est pas un hobby.
Les affaires du monde ? Il les observait de loin. Il avait fini par s’en détacher, tout en conservant de solides animosités. Chaque descente en ville pour s’approvisionner était devenue un supplice. Ce qu’il voyait et entendait alimentait sa frustration autant que son choix de vivre à l'écart. Il rentrait avec l’envie de tout envoyer promener et quelques pensées qu’il préférait garder pour lui. Parfois, il se demandait en souriant si se faire enlever par des extraterrestres n’était pas la bonne idée : une autre vie, d’autres mœurs…
Assis à ses côtés, Jean, ami d’enfance venu régler quelques détails, observait Anton. Il songeait au colis qui l’avait conduit jusque-là. Jean était un Ardéchois pur jus : peu de mots, juste assez de gestes pour rester en accord avec ce qu’il pensait.
— Ça devient intenable, dit Jean. Attendre… Courir… Stresser… Au fait, t’as le bonjour de toute la bande. Elle prépare la virée.
— Les dernières nouvelles m’ont mis en rogne. Quelle passivité ! Le pays se meurt. On le tue… Et ça ronque !
— C’est un sale piège. Je ne sais pas si nous en sortirons…
— Es-tu sûr de vouloir le faire ? On pourrait laisser tomber. Lâcher le tout en pleine nature, dans une gorge infranchissable… et ciao !
— Ce n’est pas toi qui…
Jean s’interrompit.
— Rien que d’y songer, j’ai une bouffée de colère qui remonte. J’éprouve même un plaisir pervers.
— Qu’est-ce qui freine, alors ?
— Je n’ai jamais fait ça. Malgré toute ma hargne. Le penser, le dire, c’est une chose. Le faire…
Anton laissa sa phrase en suspens.
— Maintenant, tout est prêt, reprit Jean. C’est là, dans le coffre. Le vin est tiré…
Silence.
Au fond du jardin, une hermine montra son pelage de neige. Elle avait pris l’habitude de faire ses civilités avant la grande orgie nocturne. Anton aimait le contraste entre sa vivacité délicate et sa férocité. Il l’avait vue à l’œuvre. Depuis, il la regardait autrement.
— Il faut le faire vite, dit-il. Pas de discours, comme au cinoche. Regarde Alba. Qu’elle est belle !
— Alba ?
— C’est le nom que j’ai donné à l’hermine.
Jean regarda cette chose délicate, puis Anton.
— Et après ? Je veux dire… après le boulot ?
— Un bon repas entre amis, de bonnes bouteilles. Faire la fête. Mais avant, je veux seulement rester seul avec lui. Sans témoin.
— Seul… Pour quoi faire ?
Anton sourit.
— Lui dire quelques mots. Ce sera bref.
Jean soupira.
— Je ne comprends pas ton obsession. L’enfer, le paradis, la guerre, la paix… Le bien, le mal. J’ai fait la guerre pour le « bien », m’avait-on convaincu. C’est l’endroit où l’on fait et voit le plus de mal. Et quand elle s’arrête, le mal vous manque.
— Tu comprendras plus tard. J’en ai besoin. Pour la suite. C’est mon barda !
Il se leva.
— C’est quand on veut. Ça n’a que trop duré.
La nuit était tombée depuis longtemps. Le jour n’allait pas tarder à se lever. Ils longèrent la prairie vers les bois. Temps doux.
Comme convenu, Jean fit demi-tour et s’éloigna. Anton s’engouffra sous terre en ouvrant une trappe recouverte de mousse. Le réduit sentait la terre humide et le champignon. Un photophore jetait sur les murs une lueur tremblante.
L’homme était installé dans un fauteuil roulant dont les roues avaient disparu. Hirsute. Sans perruque. Son air supérieur l’avait quitté. Il pissait la trouille et le manque.
Anton s’approcha, une petite bouteille d’eau minérale à la main.
— Avez-vous soif ?
L’autre fit oui de la tête.
— Savez-vous qui je suis ?
— Bien sûr, monsieur le Guide suprême, le contrôleur des âmes !
— À l’heure qu’il est, toutes les forces de police du continent…
Anton leva une main.
— Vous savez, dans votre cas, le continent est petit. Sachez que, parmi ceux qui cherchent, beaucoup font seulement semblant. D’autres sont là pour les heures supplémentaires. Pour saisir une promo en grande surface. S’offrir un week-end de rêve… Faire le plein sans avoir la peur au ventre pour nourrir la famille. Ou pour retrouver de nouvelles couleurs…
Le Guide suprême le regardait sans comprendre. Sans ses Ray-Ban, il perdait de sa superbe.
— Mais que gagnez-vous à me retenir ? Une rançon ? Vous voulez de l’argent ?
— Non.
— Alors quoi ?
Anton haussa les épaules.
— Rien. Enfin… presque. Mon prix n’a rien à voir avec l’argent.
Il s’accroupit devant lui.
— Mon prix n’est que consolation.
Le président resta immobile, accroché. Il n’avait plus la maîtrise.
— Mais pourquoi ?
— Parce que trop, c’est trop, dit Anton après un temps. Vous avez rendu beaucoup trop de choses périssables. À commencer par l’honneur.
— Vous croyez vraiment que ça changera quoi que ce soit ? Et puis, l’honneur, c’est quoi ?
Anton sourit.
— Une idée pas suffisamment explorée. Un rêve souillé par le viol.
Cette réponse surprit davantage l’homme que toutes les autres.
— Mais ce n’est pas matériel ! Alors pourquoi ? Quelle est votre vraie motivation ?
Anton se dressa.
— Pour une fois, il n’y aura pas de discours.
— Vous ne savez pas ce que vous faites ! Les conséquences…
— Je connais les conséquences.
Anton fixa le fauteuil.
— Vous quittez ce monde. Lui continuera sa course vers son destin. Sans vous aujourd’hui. Sans moi plus tard.
Il se pencha légèrement.
Un clac sec résonna dans le réduit. La rencontre de la balle et de l’os du crâne rompit brusquement le silence.
Anton resta immobile une seconde, le bras encore tendu. L’odeur de la poudre se mêla à celle de la terre humide. Son cœur battait fort, puis ralentit. Il rangea l’arme.
Dehors, des branches craquèrent dans les bois. Des oiseaux effarouchés s’envolèrent. L’herbe était humide ; ça sentait fort la cueillette. Quel endroit ensorcelant.
Anton resta un moment sans bouger. Des murmures lui parvenaient. L’univers des esprits gravitait tout autour sans qu’il en aperçoive l’ombre.
Il se sentait tout chose, puis il sourit. Comme si le monde lui avait rendu un peu du bonheur perdu.
Au fond de la prairie, à l’opposé, Alba leva un cou périscopique. Elle avait le museau plein de sang. D’un bond, elle disparut dans l’enchevêtrement des broussailles.
Le ciel était limpide. Venant de l’ouest, le son d’une cloche se fit entendre. C’était le signe qu’il allait pleuvoir.
Un vol d’oiseaux migrateurs filait plein sud.
Sous l'Casque d'Erby













