vendredi 2 octobre 2026

Perversité narcissique en Ibérie

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Le traité d'amitié franco-espagnol a surtout servi de prétexte à des règlements de comptes entre ennemis politiques, bien plus qu'à une quelconque hostilité envers la France. Il s'inscrit sur fond d'invasion de Ceuta : en juillet-août 2026, entre 50 000 et 70 000 personnes ont franchi en quelques jours la frontière marocaine, la majorité étant rapidement retournée. L'opposition dénonce un épisode d'invasion orchestrée face à l'inertie du gouvernement de Pedro Sánchez, tandis que celui-ci parle seulement de « crise migratoire soudaine ». 
Cette passivité a déclenché des manifestations et des marques de soutien dans toute l'Espagne, où on y voit de la haute trahison. 
Alors qu'Emmanuel Macron débarquait à Madrid pour sceller des accords, panser ses plaies politiques et jouer les héros de Top Gun, le Sénat espagnol a rejeté le texte négocié avec l'exécutif. Une gifle parlementaire pour Pedro Sánchez, un camouflet pour sa politique européenne et une petite fessée pour le président français, venu chercher une consécration diplomatique qui lui a finalement échappé. 
Macron attendra avant de parader ! Quand deux pervers narcissiques sont à la manœuvre, cela ne peut que faire des étincelles, même si tous deux font tout pour relativiser le bruit de la claque ! 
Derrière ce vote se joue avant tout l'affrontement entre la majorité socialiste et l'opposition conservatrice, rien que nous n'ayons déjà vu maintes et maintes fois dans l'arène politique. Le Parti populaire (PP) conteste certaines dispositions du traité, à commencer par la participation de ministres français à des réunions gouvernementales espagnoles, tandis que Vox (équivalent espagnol du RN) y voit l'occasion de dénoncer les orientations européennes et environnementales de Sánchez. 
Faut-il pour autant y voir une poussée d'hostilité anti-française ? Pas du tout. Les relations économiques, diplomatiques et stratégiques entre les deux pays demeurent étroites. Le rejet parlementaire ne traduit pas une remise en cause de l'amitié franco-espagnole. Le véritable enjeu est politique : il s'agit d'affaiblir Pedro Sánchez en contestant l'un des symboles de sa politique européenne.  Dans un climat intérieur tendu, le traité devient un instrument de confrontation. La droite espagnole affiche sa fermeté face au gouvernement, tandis que Sánchez dénonce un blocage préjudiciable à la coopération européenne. 
Lors de leur rencontre, les deux dirigeants ont affiché la volonté de préserver les relations franco-ibériques. Le message est aussi simple que la gifle est vexante pour les protagonistes : les désaccords parlementaires espagnols ne sauraient compromettre les liens entre les deux États. 
En définitive, cet épisode relève d'un bras de fer de politique intérieure plutôt que d'une crise bilatérale. Il rappelle combien les relations internationales servent de terrain d'affrontement partisan lorsque le gouvernement en place est fragilisé. L'amitié entre Paris et Madrid reste intacte, même si Emmanuel Macron n'a pas obtenu la vitrine politique qu'il espérait. 
Quant à Sánchez, il a intérêt à s'atteler aux problèmes de Ceuta plutôt qu'à agiter des écrans de fumée, tous aussi foireux les uns que les autres. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

vendredi 25 septembre 2026

L'animal politique sans masques

Pixabay
Temps extrêmes, météo déchaînée : il y a les pour, les contre et les indécis. Le tout orchestré par les mains fermes de la Matrice, dont l’homme politique n’est que le servile exécutant. 
L'animal politique est quelqu’un qui voudrait être bon, lutter pour son prochain avec amour et désintéressement. Accordons-lui le bénéfice du doute. Mais ça, c'est la théorie, le rêve, la série à l’eau de rose que plus personne n’a envie de regarder. La belle image d’Épinal qui a accompagné tous ceux qui, un jour, ont décidé de se mettre au « service des autres ». 
En réalité, s'il s'est engagé dans la carrière politique, c'est parce qu'il en a flairé la « bonne affaire ». Ayant très vite compris la portée de ces privilèges, il a découvert qu'il n'y a rien de plus sûr pour quiconque souhaite s'adonner à ce que le vol et la tromperie ont de plus rentable et de mieux protégé : une carrière d'homme public. 
Entrer en politique ne signifie pas seulement accéder au pouvoir. Cela veut dire entrer dans un monde de privilèges, de prébendes, d'influences et de silences. Voilà pourquoi l'opposition entre les candidats n'a pas pour objet la lutte pour des valeurs fondamentales comme l'honneur, mais la seule conquête du pouvoir et l’épanouissement personnel. 
C'est un monde dans lequel les responsabilités se diluent, les promesses s'oublient et les erreurs deviennent de simples accidents vite effacés. Cela offre des droits et l'impunité, quoi que l'on fasse — et quoi qu'il en coûte aux peuples. L'homme politique peut se tromper, mentir, trahir ses promesses, changer de discours ou servir ses propres intérêts tout en proclamant défendre ceux des autres, tout en conservant intacte la dignité qu'il s'attribue lui-même. 
Le pouvoir a cette capacité de protéger ceux qui l'exercent, même lorsqu'ils ne méritent plus la confiance qui leur a été accordée. L'animal politique apprend vite que le pouvoir ne permet pas seulement de commander : il permet aussi de se justifier. Lorsqu'il découvre que le mot « service » peut devenir un alibi pour accéder aux privilèges, la vocation se confond alors avec l'ambition. 
L'homme qui disait vouloir lutter pour son prochain finit par lutter pour son poste. Celui qui parlait de sacrifice apprend à jouir des avantages de la fonction. Celui qui promettait de représenter les autres finit par ne représenter que lui-même. Ainsi, peu à peu, le rêve se transforme en métier, le métier en carrière et la carrière en un mécanisme d’autoprotection. 
C'est là le plus triste chez l'animal politique : il a commencé en voulant être bon et a fini par découvrir que, dans les sphères du pouvoir, il n'est plus nécessaire de l'être. Alors que le citoyen ordinaire répond de ses actes, l'homme public dispose de moyens extraordinaires pour échapper aux conséquences des siens. 
Le pouvoir, lorsqu'il cesse d'être un instrument au service du bien commun, devient alors un repaire de ruffians au service de la Matrice. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

lundi 21 septembre 2026

Les Renards Futés tirent le rideau

Les Renards Futés
Quand des amis baissent les bras, épuisés par un poids devenu insupportable, leur douleur est aussi la mienne. Pas besoin d’imaginer ce qu’ils ressentent : leur souffrance me touche et résonne en moi, à des degrés moindres, car j'ai connu cette même épreuve et ce sentiment d’impuissance, de découragement et de colère. 
Après les « Moutons enragés », c’est au tour des « Renards Futés » de mettre un genou à terre. Une fois de plus, c’est bien plus qu’un simple blog qui disparaît : c’est une voix qui s’éteint, une énergie qui s’essouffle et un pan entier du monde des luttes qui s'efface à un moment crucial.
Derrière ces engagements, des femmes et des hommes ont donné sans compter : leur temps, leurs nuits, leurs forces, et une part importante d’eux-mêmes. Il faut des convictions profondes et un courage rare pour porter un combat et œuvrer pour l’intérêt général sans jamais chercher de reconnaissance ni de profit — contrairement à ceux qui ont fait de la politique un commerce lucratif et du pays dont ils ont la charge, une ruine. 
C’est ce qui me bouleverse le plus : voir des personnes sincères, animées par le désir de faire bouger les lignes, finir broyées par l'épuisement et la disproportion des moyens face à un adversaire puissant et impitoyable. 
Leur abandon me fait mal. Au-delà des débats, il y avait là une passion et des êtres humains qui refusaient de rester simples spectateurs. Voir des amis renoncer, c’est partager leur fatigue, leur désillusion et leur peine. 
Et quand une voix comme la leur s’éteint, c’est une partie de nous tous qui sombre dans le silence. 
 
Sous le Casque d’Erby 
 
 

dimanche 20 septembre 2026

Consolation - Conte bref

Anton K. avait toujours eu un faible pour ce vieux rocking-chair qu’une ex avait abandonné en le quittant. Elle avait quitté tant de choses, ce jour-là. Comme pour le marquer, à la manière dont on marque une bête. Le punir par le souvenir. Après une faible résistance, il avait accepté. Avec sa maison en rondins au milieu des bois, son porche et les animaux qui venaient humer son voisinage, Anton s’était attaché à cette vie comme on s’attache à une idée dont on découvre la nouveauté. 
Être seul n’est pas un hobby. Les affaires du monde ? Il les observait de loin. Il avait fini par s’en détacher, tout en conservant de solides animosités. Chaque descente en ville pour s’approvisionner était devenue un supplice. Ce qu’il voyait et entendait alimentait sa frustration autant que son choix de vivre à l'écart. Il rentrait avec l’envie de tout envoyer promener et quelques pensées qu’il préférait garder pour lui. Parfois, il se demandait en souriant si se faire enlever par des extraterrestres n’était pas la bonne idée : une autre vie, d’autres mœurs… 
Assis à ses côtés, Jean, ami d’enfance venu régler quelques détails, observait Anton. Il songeait au colis qui l’avait conduit jusque-là. Jean était un Ardéchois pur jus : peu de mots, juste assez de gestes pour rester en accord avec ce qu’il pensait. 
— Ça devient intenable, dit Jean. Attendre… Courir… Stresser… Au fait, t’as le bonjour de toute la bande. Elle prépare la virée. 
— Les dernières nouvelles m’ont mis en rogne. Quelle passivité ! Le pays se meurt. On le tue… Et ça ronque ! 
— C’est un sale piège. Je ne sais pas si nous en sortirons… 
— Es-tu sûr de vouloir le faire ? On pourrait laisser tomber. Lâcher le tout en pleine nature, dans une gorge infranchissable… et ciao ! 
— Ce n’est pas toi qui… Jean s’interrompit. 
— Rien que d’y songer, j’ai une bouffée de colère qui remonte. J’éprouve même un plaisir pervers. 
— Qu’est-ce qui freine, alors ? 
— Je n’ai jamais fait ça. Malgré toute ma hargne. Le penser, le dire, c’est une chose. Le faire… 
Anton laissa sa phrase en suspens. 
— Maintenant, tout est prêt, reprit Jean. C’est là, dans le coffre. Le vin est tiré… Silence. Au fond du jardin, une hermine montra son pelage de neige. Elle avait pris l’habitude de faire ses civilités avant la grande orgie nocturne. Anton aimait le contraste entre sa vivacité délicate et sa férocité. Il l’avait vue à l’œuvre. Depuis, il la regardait autrement. 
— Il faut le faire vite, dit-il. Pas de discours, comme au cinoche. Regarde Alba. Qu’elle est belle ! 
— Alba ? 
— C’est le nom que j’ai donné à l’hermine. 
Jean regarda cette chose délicate, puis Anton. 
— Et après ? Je veux dire… après le boulot ? 
— Un bon repas entre amis, de bonnes bouteilles. Faire la fête. Mais avant, je veux seulement rester seul avec lui. Sans témoin. 
— Seul… Pour quoi faire ? 
Anton sourit. 
— Lui dire quelques mots. Ce sera bref. 
Jean soupira. 
— Je ne comprends pas ton obsession. L’enfer, le paradis, la guerre, la paix… Le bien, le mal. J’ai fait la guerre pour le « bien », m’avait-on convaincu. C’est l’endroit où l’on fait et voit le plus de mal. Et quand elle s’arrête, le mal vous manque. 
— Tu comprendras plus tard. J’en ai besoin. Pour la suite. C’est mon barda ! 
Il se leva. 
— C’est quand on veut. Ça n’a que trop duré. 
La nuit était tombée depuis longtemps. Le jour n’allait pas tarder à se lever. Ils longèrent la prairie vers les bois. Temps doux. Comme convenu, Jean fit demi-tour et s’éloigna. Anton s’engouffra sous terre en ouvrant une trappe recouverte de mousse. Le réduit sentait la terre humide et le champignon. Un photophore jetait sur les murs une lueur tremblante. 
L’homme était installé dans un fauteuil roulant dont les roues avaient disparu. Hirsute. Sans perruque. Son air supérieur l’avait quitté. Il pissait la trouille et le manque. Anton s’approcha, une petite bouteille d’eau minérale à la main. 
— Avez-vous soif ? 
L’autre fit oui de la tête. 
— Savez-vous qui je suis ? 
— Bien sûr, monsieur le Guide suprême, le contrôleur des âmes ! 
 — À l’heure qu’il est, toutes les forces de police du continent… 
Anton leva une main. 
— Vous savez, dans votre cas, le continent est petit. Sachez que, parmi ceux qui cherchent, beaucoup font seulement semblant. D’autres sont là pour les heures supplémentaires. Pour saisir une promo en grande surface. S’offrir un week-end de rêve… Faire le plein sans avoir la peur au ventre pour nourrir la famille. Ou pour retrouver de nouvelles couleurs… 
Le Guide suprême le regardait sans comprendre. Sans ses Ray-Ban, il perdait de sa superbe. 
— Mais que gagnez-vous à me retenir ? Une rançon ? Vous voulez de l’argent ? 
— Non. 
— Alors quoi ? 
Anton haussa les épaules. 
— Rien. Enfin… presque. Mon prix n’a rien à voir avec l’argent. Il s’accroupit devant lui.
— Mon prix n’est que consolation. 
Le président resta immobile, accroché. Il n’avait plus la maîtrise. 
— Mais pourquoi ? 
— Parce que trop, c’est trop, dit Anton après un temps. Vous avez rendu beaucoup trop de choses périssables. À commencer par l’honneur. 
— Vous croyez vraiment que ça changera quoi que ce soit ? Et puis, l’honneur, c’est quoi ?
Anton sourit. 
— Une idée pas suffisamment explorée. Un rêve souillé par le viol. 
Cette réponse surprit davantage l’homme que toutes les autres. 
— Mais ce n’est pas matériel ! Alors pourquoi ? Quelle est votre vraie motivation ? 
Anton se dressa. 
— Pour une fois, il n’y aura pas de discours. 
— Vous ne savez pas ce que vous faites ! Les conséquences… 
— Je connais les conséquences. 
Anton fixa le fauteuil. 
— Vous quittez ce monde. Lui continuera sa course vers son destin. Sans vous aujourd’hui. Sans moi plus tard. 
Il se pencha légèrement. 
Un clac sec résonna dans le réduit. La rencontre de la balle et de l’os du crâne rompit brusquement le silence. 
Anton resta immobile une seconde, le bras encore tendu. L’odeur de la poudre se mêla à celle de la terre humide. Son cœur battait fort, puis ralentit. Il rangea l’arme. 
Dehors, des branches craquèrent dans les bois. Des oiseaux effarouchés s’envolèrent. L’herbe était humide ; ça sentait fort la cueillette. Quel endroit ensorcelant. 
Anton resta un moment sans bouger. Des murmures lui parvenaient. L’univers des esprits gravitait tout autour sans qu’il en aperçoive l’ombre. Il se sentait tout chose, puis il sourit. Comme si le monde lui avait rendu un peu du bonheur perdu. 
Au fond de la prairie, à l’opposé, Alba leva un cou périscopique. Elle avait le museau plein de sang. D’un bond, elle disparut dans l’enchevêtrement des broussailles. Le ciel était limpide. Venant de l’ouest, le son d’une cloche se fit entendre. C’était le signe qu’il allait pleuvoir. 
Un vol d’oiseaux migrateurs filait plein sud.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

mardi 15 septembre 2026

Crise migratoire : l’Europe sans contrôle

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L'Union européenne veut-elle vraiment contrôler ses frontières, ou a-t-elle ouvertement permis leur perméabilité ? Entre politiques contradictoires, annonces « humanitaires » et décisions impossibles à appliquer, Bruxelles évite de mettre en cause des choix contestables. Quand les arrivées augmentent, la réponse consiste à répartir les migrants entre États membres, au nom de la « solidarité européenne ». Répartir n'est pas contrôler. Déplacer un problème d'un pays à l'autre ne fait baisser ni les flux, ni les tensions que ces arrivées suscitent. Une politique migratoire repose sur une règle simple : savoir qui entre, pour quelles raisons et dans quelles conditions, tout en assurant, lorsque la loi est transgressée, l’application ferme des expulsions. 
C’est ainsi que les États organisaient les migrations de travail au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de reconstruction, avec des quotas destinés à maîtriser les flux sans déstabiliser le pays d'accueil. 
Le dire n'a rien de xénophobe et ne remet pas en cause le droit d'asile. Un État de droit contrôle ses frontières, instruit les demandes qu'on lui adresse, applique les décisions rendues. Une démocratie cesse de fonctionner quand ses règles demeurent lettre morte.
L'Europe ne peut pas non plus demander aux pays de transit, au Maroc notamment, d'absorber les conséquences de sa politique migratoire. La coopération avec ces États est nécessaire, à condition qu'elle soit réciproque. On ne peut pas indéfiniment cacher sa responsabilité. Il faut aussi regarder sans tabou l'influence que certaines ONG, fondations et organisations militantes exercent sur le débat. L'empathie ne doit pas remplacer la politique publique. Tout comme l'indignation ne remplace pas le débat démocratique. Elle vient quand celui-ci a déserté les cercles officiels. 
Quand les populations ont le sentiment que les frontières échappent à tout contrôle, que certaines décisions ne sont jamais appliquées et que leurs inquiétudes sont mises hors-jeu d'avance, la défiance s'installe et les fractures se creusent. 
Ceuta, Lampedusa avant elle, d'autres points de passage en Méditerranée, ces épisodes rappellent que la science-fiction est largement dépassée. 
Il est temps de sortir des postures et de regarder les faits. Accueillir quand le droit l'exige. Intégrer quand c'est possible. Refuser lorsque les conditions légales ne sont pas réunies. Et appliquer les décisions prises. 
Pour toutes ces raisons, la question européenne ne peut plus être éludée. Et pour ceux qui jugent l'Union européenne incapable de maîtriser ses frontières et de décider elle-même de sa politique migratoire, entre autres décisions tout aussi discutables, le Frexit apparaît comme la voie politique la plus sage. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

vendredi 11 septembre 2026

Un fascisme d’avance

« Je suis antifasciste et je le serai toujours. »
 
Magnifique. Deux illuminés, un calicot et une certitude absolue. Qu’il est long le chemin qui va de l’orteil à l’occiput ! 
Les élections approchent et, déjà, nous assistons à l'échauffement des jockeys, affublés de casaques flamboyantes, et à de paris audacieux. Pour l'instant, pas question de galoper : c'est du trot monté. Toute autre allure risquerait de conduire directement à l'épuisement et à la disqualification. 
Temps poisseux. Visibilité nulle. Le départ n’est cependant pas retardé. La liste des participants n’est pas encore close. Ligne d’arrivée aléatoire. Va y avoir de la casse ! 
Petite question aux gars de la pancarte : qui décide qui est fasciste et qui ne l'est pas ? Inutile d’insister, c’est bouché ! 
Avec les présidentielles les turbulences idéologiques à zéro balle sont à la fête. Mais ça peut s’avérer payant ! L'illuminé de toujours, qui considère comme fasciste quiconque ne pense pas comme lui, joue au policier de la pensée. Quiconque ose un ressenti personnel est en danger. 
Le délégué syndical, soudain investi de pouvoirs inquisitoriaux, soucieux des subsides que l'État lui octroie et craignant pour son avenir lustre son index. 
Le chef de parti, qui distribue des cartes de démocrate depuis son bureau à qui le mérite, selon des critères toujours douteux, compulse le dictionnaire des bonnes mœurs. Il suffit que le questionnement ne corresponde pas au vôtre pour que, par magie, l'étiquette s'imprime sur votre front, comme un code barre ! 
Tout cela a un avantage conséquent : si c'est moi qui décide qui est fasciste, j'aurai toujours un fascisme d’avance sur vos pensées. 
Démocratiquement pratique ! 
Le débat (quel débat ?) entre gauche et droite est faussé depuis que des malins ont décrété qu'il existait dans l’échiquier politique traditionnel un gouffre entre les deux faces d'une même pièce. Amener l’électeur à le croire contribue à la floraison des gogos par tous les temps ! 
Pourtant, prenez une pièce d'un euro (un de nos francs anciens égal un euro, la belle arnaque!), retournez-la autant que vous voulez : elle aura toujours la même valeur, quelle que soit la face qui apparaît — à condition, bien sûr, que le cours de la Bourse se comporte correctement. 
Voter à gauche parce qu'on croit que la gauche est vraiment ce qu'elle prétend être est aussi peu fiable qu'un pneu crevé en pleine montagne. 
En réalité, il y a un seul dupe : le naïf à qui l'on a fait croire que, là-bas au loin, après avoir traversé plusieurs vies et autant de morts, il existe un terrain luxuriant où il pourra creuser un trou, s'y glisser et attendre que le voile évanescent du « paradis socialiste » recouvre pour toujours l’horreur des dénis. 
Requiesce in pace ! 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

dimanche 6 septembre 2026

Gaston dans ses œuvres - Conte bref


La petite place ovale des marronniers est noire de monde. C’est la haute saison touristique, « l’invasion de criquets pèlerins ». Gaston n’aime pas ça : il y donne libre cours à sa mauvaise humeur. D’un catastrophisme lyrique, il tire à la balle dum-dum sur le moindre fait, comme s’il s’agissait des derniers soubresauts d’une humanité en perdition. Avec Gaston, les coïncidences n’existent pas. Ne lui parlez pas de hasard ! Tout est planifié par des esprits pervers n’ayant que le mal pour viatique. Derrière chaque coïncidence, il voit une stratégie. Une machination dans la moindre zone blanche du réseau internet. Chaque toussotement du Wi-Fi est un acte calculé pour empêcher la parole libre. C’est Sodome, Gomorrhe et pandémonium ! 
Il est attablé avec Fonfon — Alphonse dans le civil : un ancien ouvrier métallo, placide, légèrement vachard — il en a mis de l’eau dans son vin —, mais moins que Gaston. S’il aime le côté excessif de son ami (signe de bonne santé mentale), il refuse de le suivre dans ses éclats. Il ne cherche pas à avoir raison : il veut sagement éviter que la pause café ne vire à la commission d’enquête parlementaire. 
Petit échange à bâtons rompus sur la fin du monde qui, selon les cas particuliers, peut arriver à n’importe quel moment et à n’importe avec une imprévisibilité métronomique.
GASTON — On est foutus. 
ALPHONSE — Bonjour à toi aussi. Bien dormi ? (Au serveur) Un café, s'il vous plaît.
GASTON — Je suis sérieux. 
ALPHONSE — C’est justement ce qui m’inquiète. J’ai rêvé... 
GASTON — Le système avance. 
ALPHONSE — Quel système ?  
GASTON — Celui qu’on n’ose pas nommer.  
ALPHONSE — Ah. Il ne vieillit pas. 
GASTON — Tu te moques.  
ALPHONSE — Jamais. Je fais gaffe.  
GASTON — Regarde autour de toi.  
ALPHONSE — Je ne fais que ça. Mais de temps en temps, je dois jeter un œil à mon assiette.  
GASTON — Rien ne te choque ? 
ALPHONSE — Si. Le prix du beurre.  
GASTON — Je parle de la société ! 
ALPHONSE — Elle aussi est chère.  
GASTON — Les mots ont changé.  
ALPHONSE — Les mots changent depuis qu’ils existent. Même les Académies ne peuvent rien contre eux.  
GASTON — Certains mots sont comme des armes. Ça tue !  
ALPHONSE — Raciste, fasciste, extrémiste… Je ne dis plus antisémite, ça pourrait coûter cher. Tout est dans le dictionnaire.  
GASTON — Exactement.  
ALPHONSE — Il faut admettre que ça se vend bien.  
GASTON — Ils servent à faire taire.  
ALPHONSE — Souvent.  
GASTON — À exclure.  
ALPHONSE — Pléonasme.  
GASTON — Donc tu le reconnais !  
ALPHONSE — Je reconnais, oui, mais je me prends pas la tête.  
GASTON — Tu minimises.  
ALPHONSE — Non. Je trouve qu’il fait beau. Que l’été incite à la décontraction. Regarde ces femmes dans ces robes… Rien que de les regarder, j’ai l’impression de me promener au paradis.  
GASTON — Tu ne comprends pas l’époque. Tu refuses de la regarder en face. On est loin du paradis, ici !  
ALPHONSE — Je la comprends assez pour savoir qu’un imbécile n’a pas besoin de plan secret pour être ce qu’il est. Et j’en fais partie.  
GASTON — Avant, le pouvoir avait besoin de la force.  
ALPHONSE — Aujourd’hui aussi.  
GASTON — Aujourd’hui, il n’en a plus besoin.  
ALPHONSE — Pourquoi ? 
GASTON — Parce que nous nous surveillons nous-mêmes. 
ALPHONSE — Ça, c’est exact. Tu marques un point. On fait gaffe à ce qu’on dit. Du temps de l’Occupation c’était pareil, c’est mon vieil oncle qui le disait, quand il avait un coup dans la trompette. In vino veritas... 
GASTON — Tu vois ! 
ALPHONSE — J’ai dit « exact », pas « totalitaire ». 
GASTON — Tu joues sur les mots. C’est agaçant ! 
ALPHONSE — Certains. J’aime les mots. Ils révèlent des choses surprenantes. Ils sont des guides invisibles, tapis derrière les buissons de l’esprit. A la moindre étincelle, hop ! Ils allument un brasier !  
GASTON — Ils ont peur d’être jugés, eux aussi. D’être rejetés. Ce sont des condamnés en sursis. 
ALPHONSE — Tout le monde craint quelque chose. Ou quelqu’un. 
GASTON — Ça me donne la haine ! 
ALPHONSE — Depuis l’invention du fasciste imaginaire, tout le monde a son code barre, comme les produits de consommation.  
GASTON — Tu vois bien ! 
ALPHONSE — Je vois surtout qu'on a inventé un régime politique très efficace : la trouille. Celle de Gérard, à l'immeuble du port, quand il tourne sa clé deux fois. Il a même collé une caméra sur son balcon pour guetter les mouvements vicinaux, comme des oiseaux rares. 
GASTON — Il façonne les consciences.  
ALPHONSE — Ça m’en a tout l’air. 
GASTON — Il sélectionne ce que nous voyons. 
ALPHONSE — Difficile de dire le contraire. 
GASTON — Il nous enferme dans des bulles. 
ALPHONSE — Mais il faut reconnaître une chose.  
GASTON — Laquelle ? 
ALPHONSE — Avant Internet, il fallait acheter le journal pour être… mal informé. Maintenant, c'est gratuit. Que nous croyons ! 
GASTON — Tu es désespérant. Comment fais-tu pour garder ton calme ? 
ALPHONSE — Je regarde le défilé des femmes dans la rue. Le paradis ! 
GASTON — Et l’histoire ! 
ALPHONSE — Ah, l’histoire ! Je n’étais pas là ! 
GASTON — On efface notre mémoire. 
ALPHONSE — Qui ? 
GASTON — Eux. 
ALPHONSE — Qui, eux ? 
GASTON — Les effaceurs. Ceux qui te jurent qu'il fait soleil alors que tu te prends une saucée. 
ALPHONSE — Ça devient précis. 
GASTON — Ils pourrissent nos racines. 
ALPHONSE — Lesquelles ? 
GASTON — Les nôtres ! 
ALPHONSE — Les miennes ont du répondant. Elles creusent le sol en profondeur.
GASTON — Tu n’es jamais sérieux. Même quand tu en donnes l’impression. Tu regardes les robes pendant que le monde s’effondre.
ALPHONSE — Exactement. C’est ma contribution à la résistance. 
GASTON — Un jour, tu comprendras. 
ALPHONSE — Peut-être. Mais ce jour-là, j’espère que le café sera encore bon… et que les robes… Ah, les robes ! 
GASTON — Je t’envie. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
Pour info, la planche date de plus de 50 ans. 
C'était mes débuts comme archéologue attitré à un site.