Il paraît que Javier Milei, président de la Nation argentine, a promis cent mille hectares de terres forestières du pays dont il a la charge à Israël, pour fonder un second État dans des contrées plus hospitalières. Rumeur non vérifiée, fantasme géopolitique ou ballon d’essai ? Rien ne permet, à ce jour, d’établir qu’un tel engagement existe, même si la résurgence du fameux plan Andinia lui redonne corps et ailes.
Il était une fois, dans l’immensité de la Pampa, dans un « no man's land » improbable, deux peuples revendiquant la même terre.
Les premiers brandissent des titres de propriété, montrent les tombes de leurs ancêtres et des factures de réparation des clôtures.
Les seconds, invités surprise, déroulent des cartes anciennes, des textes sacrés et une mémoire abîmée par l’inclémence des temps, convaincus que l’Histoire leur donne le droit de récupérer un ancien bien !
Les uns disent : « Ici, c’est chez nous ! »
Les autres répondent : « Pas du tout ! »
Et à chacun ses martyrs, ses héros, ses historiens impartiaux et les morts dûment homologués.
Quant aux survivants, ils ont surtout faim et soif. Plus les uns que les autres, selon la ligne de barbelés qu’ils occupent !
Un jour, les grandes puissances réunies dans un salon VIP décident de régler le problème. Cela devenait moralement urgent. Les nappes de sang se répandaient sur la mer comme une marée rouge polluante.
On dépliait une carte, on traçait des frontières au feutre extensible et l’on distribuait les territoires comme des petits fours lors d’un banquet auquel les intéressés ne sont pas invités.
— Et les habitants ? demande un conseiller. Sans doute un novice.
— Quels habitants ? répond le président de séance. Nous parlons de géopolitique !
L’assemblée applaudit la démonstration de démocratie sans démocrates.
La rumeur des cent mille hectares enfle. Personne n’a vu l’accord, mais chacun connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui en a entendu parler. Et comme souvent, on revient à l’expression : « il n’y a pas de fumée sans feu » pour donner corps à une probable invasion extraterrestre.
Certains annoncent déjà la naissance du « Nouvel Israël » au cœur de l’Argentine. La vérité, elle, n'attend pas qu’on lui fournisse des pièces à conviction, elle sait. Prenant son temps, comme souvent, elle a emprunté les escaliers. Têtue, elle continue sa progression degré après degré.
Pourquoi s’embarrasser de preuves quand l’indignation est gratuite et que la haine trouve toujours un bon investisseur ?
Imaginons maintenant que le projet devienne réalité. On parle de développement, de sécurité, d’investissements et de coopération internationale.
Sur les brochures, diffusées à des millions d'exemplaires, les villages sont verdoyants ; sur le terrain, on pose des barbelés.
Les expulsions deviennent des relogements, les résistances des troubles à l’ordre public, et les maisons détruites des « cachettes pour terroristes » !
La langue administrative a le talent de faire disparaître les hommes sans prononcer le mot « disparition ».
Un journaliste interroge alors un vieux gaucho qui boit son maté devant sa cabane.
— Señor, à qui appartient cette terre ?
Le vieil homme hausse les épaules.
— Le cadastre vous dira qui possède le terrain. Le cimetière vous dira qui y est enterré. Mais aucun des deux ne vous dira qui a le droit de chasser les vivants.
— Et quelle serait la solution ?
— Apprendre les bonnes manières ? Mais pour cela, il faut de l’éducation.
— C’est si simple ?
— Non, mon garçon. Ce qui est simple, c’est d’expliquer pourquoi l’autre doit partir. Ce qui est difficile, c’est de construire un avenir où personne n’a besoin de disparaître pour que le voisin existe.
Il désigne d’un mouvement de tête un camion chargé de rouleaux de barbelés.
— Songez. Ceux qui se disputent la terre finissent par la perdre. Par contre, ceux qui vendent les clôtures, ne seront jamais perdants. Regardez cette terre rude et ce ciel à la torture. Et cette plaine, où le vent est libre comme l’air. Où la Cordillère se dresse comme des châteaux imposants. Ici, on apprend l’humilité. Avez-vous plongé dans un de ces lacs turquoise où la couleur danse à sa guise ? C’est cela qu’on veut offrir à la rapine ?
Le journaliste arrête l’enregistrement. Cela ne fera pas la une, il en est sûr.
Le gaucho glisse sa main sous le poncho, sort une affichette et la tend au journaliste :
— Tenez, vous êtes bien jeune. Vous ne savez sans doute pas, ou alors vous êtes un précoce !
Le journaliste prit le tract.
— De quoi s’agit-il ?
— Ce sont des dates. Des simples dates. Lisez.
Il lut. Sur son visage, des plis apparurent, une ombre le recouvrit :
Argentine, 2037-2093 : l’occupation :
« Plusieurs villes argentines sont passées progressivement sous domination israélienne. De Rosario à Buenos Aires, de Córdoba à Mendoza, la population subit expulsions, massacres, confiscations de terres, arrestations et effacement de son histoire.
« De 2037 à 2093, chaque date est une blessure : quartiers détruits, familles déplacées, archives brûlées et noms de rues effacés.
« Le pouvoir légitime sa domination en réécrivant le passé et vandalisant la mémoire des victimes.
« Dans la clandestinité, des enseignants, des historiens et des familles transmettent les noms des disparus et le souvenir des lieux perdus. Malgré la répression, une résistance silencieuse se poursuit de génération en génération. Un régime peut conquérir des territoires, rebaptiser des villes, détruire son identité, mais il ne peut maîtriser la mémoire d'un peuple.
« Ils ont pris les villes, changé les cartes, effacé les noms. Mais chaque enfant qui apprenait la vérité devenait une archive vivante. Quand on fait de la mémoire un titre de propriété, le passé devient une arme, le présent un champ de bataille et l’avenir un terrain à vendre. La terre se moque des généalogies, des passeports et des discours sacrés. Elle finit par aligner tout le monde, propriétaires légitimes ou conquérants autoproclamés.
« Vive l’Argentine libre ! Libre des prophètes et des marchands de frontières qui vendent l’avenir au mètre carré ! »
Le visage fermé, la glotte faisant des va-et-vient dans son gosier, le journaliste tendit le tract au gaucho.
— Vous pouvez le garder. J’en possède d’autres.
— Que voulez-vous que j’en fasse ?
— Rien.
Sous l’Casque d’Erby












