dimanche 26 avril 2026

Pourpre rétinien. Conte bref.


 
Giclées d’encre sur le pupitre, 
L’école danse
des tangos de haine. 
 
Au bout du compte… y a-t-il un compte au bout ? Les derniers rangs sont-ils vraiment ce que la réputation leur prête ?
Le bord de la marge serait-il une passerelle vers l'inconnu ? Une taxe prélevée sur ta peau pour un futur compromis ? 
Le brouhaha m’empêche de comprendre. Je ne capte rien. Jésus, j’en ai entendu parler. On en parle beaucoup. À la maison. Dans la rue. À l'Église. Dans les lupanars. J’ai besoin de savoir qui il est, d’où il vient, où il me conduit. Quel est son message. 
Impossible d’écouter avec ce barouf. Fils de Marie et de Joseph, mais aussi fils de Dieu. Le gars a l’air gentil. Pas du genre à chercher des poux dans la tête. Je ne comprends rien. Il va falloir que je me bouge si je veux faire ma première communion. 
Question de dignité. « Pauvres, mais dignes », répète ma mère, qui a déjà tout préparé pour la cérémonie. Elle m’a trouvé un costume d’officier de l’aviation, grade de sous-lieutenant, couleur écru, avec des chaussures vernies. La classe. 
Le curé tente de se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles en haussant le ton. Sa voix devient sonore, puis menaçante. Rien n’y fait. Au milieu du vacarme, je crois comprendre que Jésus, Marie et Joseph forment une sorte de famille recomposée. Impossible de dire ça à Don Serafino, le curé du barrio, chargé de décider si je suis digne de recevoir la première communion. Je demande à mon pote Juan Oliva de m’expliquer. Il est aussi paumé que moi, avec une différence, il ne s'interroge pas, c'est comme ça, qu'il dit, l'air convaincu. 
Nous, notre religion, c’est le foot. Lui, c’est le Barça, moi, c’est le Real. 
Dans les derniers rangs, là où j’étais, il y avait Yassine. Mes parents étaient parfois invités chez les siens. C’était mon ami. Yassine était un conteur né. Quand il racontait un film, il devenait à lui seul le producteur, le scénariste, le metteur en scène et l’acteur principal. Un prodige. Les cours, l’orthographe, l’histoire d’Espagne, Christophe Colomb et la découverte des Amériques — tout cela le laissait froid. Il n’aimait que le cinéma. Une fascination qu’il partageait fiévreusement. 
Une école de quartier. Soixante-cinq élèves, et pas vraiment de quartier. Un mélange hétéroclite d’âges et de niveaux. 
Antonio Torres, qui prenait la suite du curé — lequel prenait la fuite plus qu’il ne s’en allait — avait le visage de celui qui sait. Il débitait sa litanie avec la certitude tranquille de quelqu’un qui sent que la guerre est perdue d’avance. Obstinément. C’est dans la durée que la lumière jaillit, devait-il penser. 
Nous apprenions à répéter. Pour rêver, il fallait se battre, alors que nous ne connaissions rien à l’art de la guerre. 
Quand Yassine racontait Ben-Hur, il devenait à lui seul l’attelage et Ben-Hur. La poussière de l’arène se déposait sur les pupitres et personne ne doutait de l’issue de la course. Ben-Hur gagnait toujours. 
Parfois, quand il faisait durer le suspense, nous le pressions d’en finir. De ne pas oublier que le héros triomphe toujours à la fin. Et qu’il obtient le baiser de l’héroïne. Le baiser sur lequel s’incruste à l’écran l’inaltérable The End. 
Don Francisco, le remplaçant de Don Antonio Torres, tombé malade, n’était pas commode. Il avait la gifle facile et la férule au diapason. Les noms tombaient de ses lèvres comme la foudre fend un tronc d’arbre. 
Étrange maladie, celle de Don Antonio Torres. Dans le quartier des murmures où il habitait, on disait que deux gardes civils sont venus le chercher de bon matin pour l’emmener au « dispensaire ». Personne ne savait — ou ne voulait savoir — combien de temps durerait sa « maladie ». 
Quand Don Francisco appelait un nom, on savait qu’il allait pleuvoir des coups. La vue des cahiers le rendit fou. Le regard désorbité. Et lorsqu’il tomba sur celui de Luis, il frôla la syncope, congestionné, le visage aussi rouge qu’un plant de tomates mûres pour la vente. 
Luis avait la passion du dessin. Sous la question « Comment tu vois la Vierge ? », il avait esquissé, très grossièrement, un corps de femme au ventre énorme. À l’intérieur, ce qui devait être Jésus : une caricature d’enfant au sourire d’oreille à oreille, les bras en croix, suspendu par un fil au nombril. 
La scène fut terrible. Don Francisco lui tomba dessus. Pendant un mois, personne ne revit Luis à l’école. 
Chapelet en main, Don Francisco continua de hurler sur une classe qui ne faisait déjà plus cas de son hystérie. 
Dehors, le soleil jetait sur la mer des paillettes d’or, cependant que Tony et moi plongions dans l’eau tiède de la Méditerranée. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mercredi 22 avril 2026

Le séisme qui vient

 
Lorsque deux gangs se disputent le pavé d’une métropole, derrière le vacarme des armes se joue une réalité simple : le contrôle de l’extorsion. La violence n’est qu’une mise en scène. Elle fige les témoins, discipline les victimes et organise le silence. 
Alors la caisse enregistreuse peut reprendre son ding obsessionnel. 
En politique, le décor change, pas la logique. Les costumes sont mieux taillés, le langage plus châtié, mais l’instinct demeure celui du percepteur avec son calibre. La loi remplace la balle dum-dum : elle entre par décret et ressort en cratère social. 
On s’affronte en tribunes, on jure l’incompatibilité, on surjoue la rupture.
Pur cinéma ! Les foules ont toujours aimé le spectacle — et celui-ci est permanent.
Dans les coulisses pourtant, tous partagent le même convoi : un train de privilèges tiré par ceux qui n’y monteront jamais. 
Alors la morale s’adapte. On la plie, on la reformule, on s’en absout. Le bourreau devient fréquentable, parfois même « présidentiable ». Les médias dessinent déjà, à longueur d’antenne, le portrait du prochain élu. 
L’hypocrisie — voire le cynisme — n’est plus une faute : c’est un savoir-faire. Elle s’exerce, se perfectionne, jusqu’à donner au privilège l’apparence du naturel.
L’injustice, tant qu’elle ne déborde pas sur le seuil, n’est qu’un dossier de plus dans la pile. On la classe, on la signe, on l’enterre. L’oubli absout, l’abstraction protège. Le sang ne trouble que ceux qui le voient, comme ces agriculteurs témoins de l’abatage des cheptels pour des raisons que personne n’explique et qui finissent par se pendre dans l'indifférence. 
La machine, elle, continue. Les uns peinent, attendent, espèrent encore. Ils se rendent aux urnes, persuadés que ce geste ouvrira peut-être les portes du paradis civique. Que leur vote les sauvera d'eux-mêmes. 
Les autres prélèvent, arbitrent, reconduisent. La dîme circule, lestée de mépris. 
Mais quelque chose est en train de céder. Le pays est trop calme, comme le ciel avant l’orage. Lentement, presque imperceptiblement, les fondations travaillent. Les lignes se fissurent. Ce qui tenait par l’habitude commence à trembler. 
Et vient le moment où l’excès n’a plus d’issue, où l’équilibre rompt. C’est un séisme. Un séisme dont personne ne mesure encore la magnitude. 
Quelqu’un a dit récemment que, lorsque cela « pétera », à côté, 1789 ressemblera au jeu télévisé Intervilles
Ce jour-là, le discernement disparaîtra. Ce n’est plus qu’une question de temps. 
 
Sous l’Casque d’Erby

dimanche 19 avril 2026

Au Rat qui dégueule. Conte bref.


Un village, c’est un désert. Pas le désert de carte postale. Un désert râpé, fendu comme des vieilles semelles de godasses. Un désert qui sent fort le temps arrêté.
On n’y crève pas de soif. On crève d’avoir soif. 
Le monde tient là-dedans : trois rues, quelques platanes, un clocher qui bégaie l’heure et réveille le touriste quand il ne fait que son boulot. Vingt corps. Des milliards d’âmes compressées dans un espace miniaturisé. Heureuses d’avoir échappé à l’enfer des villes. 
Ici, on touche les gens du doigt, délicatement, comme on testerait des piles usées ou un fil électrique dénudé. 
— Tu marches encore, toi ? On rit. 
On s’emmerde. 
Puis, on rit à force de s’emmerder. 
Et on recommence. 
Idiot ? Non. Humain. 
La grande noria du rien. On tourne. Silence, ça tourne. Un film sans metteur en scène. Même les chiens ont arrêté d’aboyer. Ils s’économisent. 
L'oued, à midi, c’est une poêle. Ça sent la roche cramée. L’air tremble comme un mirage. Pas une brise. Dieu transpire dans son habit blanc. Inutile d’aller plonger dans l’océan. Même la tête au fond de l’eau, on transpire à grosses gouttes.
Le seul coin d’ombre : chez Casimir. Comment ai-je atterri ici ? Et eux ? 
Bar. Restaurant. Refuge climatique. Le Louvre local, avec les reproductions de tableaux de « Maître » courant le long des murs pour s’évader. 
Roi du coq au vin et du lambris bruni par les ans. Lui, ça fait longtemps qu’il a fini de transpirer.
Casimir est un nonchalant qu’il ne faut pas énerver. Il manie le nerf de bœuf comme d’autres le katana. Il en faut pour le dégonder. Sinon, le cœur sur la main. Combien de repas gratuits offerts discrètement à des gens sans argent ?
Il laboure les côtes des mauvais payeurs ou trop entreprenants avec sa moitié comme il ferait revenir des morceaux de coq à la poêle. 
Un jour, un habitué trop imbibé confond le tiroir-caisse avec l’urinoir public. Une étourderie qu’il paya cash, avec intérêts. 
La recette du jour baignait dans l’urine de Jean de Flandre, un gars du Nord. Le Nord avait des marées dont Casimir ne voulait pas dans sa montagne. 
Casimir avait parachevé le métier de cuisinier à l’armée. Enfant, il montra des dispositions pour l’art culinaire et sa maman lui transmit son savoir. 
Libéré, il revint, racheta une bâtisse abandonnée pour trois francs six sous, la retapa de ses propres mains et ouvrit le restaurant, proposant des « menus du terroir ». 
À vingt-cinq ans, il était fort et robuste comme un jeune chêne. C’est en déblayant des grabats qu’il croisa le regard de Gisèle, la Locomotive. Jeune, appétissante, disponible. Coup de foudre. Après la première décharge de sérotonine, ils comprirent qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Cour rapide et efficace. Mariage pour le meilleur et pour le pire.
Parfois le coq de Casimir ressemblait à du lapin. Le lapin ne ressemblait à rien. Surtout pas à du coq au vin. On mangeait quand même. 
Un coup ça sentait la garenne, un coup le poulailler. C’était le seul rade à des kilomètres. Donc l’étoilé du coin. 
Un soir de septembre, les touristes s’évaporèrent comme des mirages. Il resta la tribu. Les permanents. Les condamnés à perpète.
Quelqu’un — artiste, salaud, poète, quelqu'un qui voulait de l'ambiance, va savoir  — accrocha sur l’enseigne un vieux drap tagué : AU RAT QUI DÉGUEULE. 
Chef-d’œuvre orthographique et gastrique. 
Au début, personne ne leva les yeux. Ici, on regarde ses chaussures. Le ciel, c’est pour les optimistes.
Pourtant, un drap tagué en rouge, se remarque. 
Puis les passants virent. Et rirent. Un rire franc, gras, joyeux. Un rire comme ça, ça se répand comme traînée de poudre. Ce fut la fête au village d’après saison. 
La Locomotive sortit. Visage rouge brique, respiration de chaudière. La ménopause, qu’elle disait quand ça chauffait trop. Elle leva la tête et lut. Du rouge brique au violet lie-de-vin. Silence. On aurait entendu cuire un pois chiche sur le calcaire. 
Puis l’explosion. 
Pas une crise de nerfs. Un crack boursier. La fin du monde en tablier. 
Elle beugla, tempêta, promit des morts, des pendaisons, l’intégralité de l’Ancien Testament se lisait sur son visage. 
Tout le monde jubilait. Enfin du spectacle. 
Parce qu’au fond, à quoi servirions-nous si nous n’étions pas le clown de quelqu’un ?
Aujourd’hui le rat. Demain Casimir. Après-demain, toi.
Dans le désert, il faut bien que quelqu’un fasse rire les pierres. Sinon, on entendrait le vide.
Et le vide, ça sanglote. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 
 

mercredi 15 avril 2026

Silence. On la ferme !

Humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant des chaînes plus douces aux pieds.



On se bat pour du travail comme des chiens sur un os rongé. Pour une miette, on s’arrache les dents. On lèche les vitrines, pendant que tout pourrit : la rue, l’air, les esprits.
On cherche un peu de chaleur dans un monde glacial. Ça chauffe partout — les marchés, les machines, la colère — mais ça brûle toujours là où il ne faudrait pas.
Les banques engraissent comme des truies insatiables, se gavant de la sueur et de l’angoisse de milliards de couillons et de chiffres qui pullulent comme des rats. On croit que la vie tient dans une poignée de biftons !
On se bat pour soi. Pour le voisin. Pour un mot que tout le monde mâche, mais que personne n'ose vivre : liberté. Ça aussi, c’est du papier !
Salut. À la prochaine. On est en République. C’est écrit sur la façade, donc probablement vrai. C’est ainsi qu’on le décante. C’est ainsi qu’on le martèle. 
C’est le paradoxe des temps : jamais, nous n’avons eu autant d’outils pour hurler, comprendre, contester. Tout est dans la paume, au bout des doigts. Et pourtant, rien ne bouge. Des millions de cerveaux branchés pour une paralysie générale. L’humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant à cor et à cri des chaînes plus douces aux pieds.
La nuit, je me réveille trempé. Le cauchemar respire à côté de moi. Il est tout agité. Je saute du lit, j'allume une clope comme une balise dans le noir de la conscience. J'ouvre la porte. Un peu d’air ! Même lui est vicié.
Dans le noir, le monde s’esquisse en version brouillonne. Un renard couine derrière un buisson. Sans doute un jeune qui appelle sa mater. La Voie lactée me fait de l’œil, un signe de complicité.
Entre l’heure du laitier et celle du café noir, le monde hésite. La beauté est une promesse fragile ; la laideur, elle, se paluche tranquillement.
Tout menace de sortir de la route. Ça ne tient qu’à un fil. Les idées s’entrechoquent comme des cailloux dans une boîte en fer. Plus ils sont nombreux, plus ça pèse et moins c’est bruyant.
Gauche, droite, centre, envers... on cherche un angle, un refuge. Un trou de rat. Moi, j’y suis. Et toi ? 
Le néant, lui, s’organise à merveille. Reste la question, nue : comment résister à un tsunami ? Il ne négocie pas, il écrase et il emporte. Point. Tout heureux d’y avoir échappé, quand c’est le cas. 
Pendant ce temps, on prépare des listes. Des dossiers. De l’algorithme. Le fichier criminel pour le manant qui ose dire « Non ».
Non à la machine. Non à la marche forcée. Aujourd'hui, refuser est un délit.
Alors, on verra bien. Qui pliera. Qui disparaîtra. Et qui aura encore assez de souffle pour cracher au visage du rouleau compresseur. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 12 avril 2026

Le chemin de la mer. Conte bref.

Un goéland éphémère, 
une colline ébouriffée, 
la lueur des réverbères 
et tant d’autres reflets. 
 
Le printemps… On en rêve, on l’attend, on le chante. Par bonheur ou par accident ? Parfois précoce, parfois capricieux, il se montre puis se retire, comme pour tester notre patience. On l’attend, promesse tenue ou promesse trahie.
Au fond, le printemps est autant une saison qu’un état d’esprit. L’accouplement du corps et de l’esprit. Il peut surgir à n’importe quel moment de l’année. Il est illusion, désert ou jardin d’Éden, abondance ou précarité.
Comme l’hiver ou l’automne, il n’est pas ce qu’il dit être, mais ce que nous voulons qu’il soit.
Dans ce printemps des années 1970-80, sur les chantiers du treizième arrondissement de Paris, l’air est moins doux. Dans les vestiaires des grandes tours en construction, haine, violence et amitié circulent à marches forcées.
On gratte, on ponce, on rebouche, on maçonne. On tire les câbles. On soude le cuivre. Pendant que mes mains travaillent, mon esprit s’échappe. Dans ma tête, je peins la mer. Elle scintille comme un immense ruban ondoyant. Elle est loin, et pourtant obsédante. Ses vagues ondulent sur mon corps jusqu’à plus soif. Je suis le noyé qui revient.
J’ai l’impression de vivre dans un asile. Je suis le jeune qui refuse de larbiner pour les anciens, si on ne le respecte pas. D’égal à égal, mon grand ! Tu es peut-être plus fort, mais au bout du compte, nous serons deux.
Les hostilités commencent à sept heures trente. Cinq minutes de retard et c’est une demi-heure retirée de la paie. Le Petit Soldat du système veille. C’est un bon chef. Il est juste, dit-on.
La tension ne retombe jamais vraiment. Un mot de travers, un regard mal compris, un supporter contrarié, un Yougo nostalgique, un Arabe méfiant, un Espagnol privé de son cante jondo… et tout peut exploser. En une seconde, une bouteille, un couteau, une fourchette, le malaxeur de peinture, deviennent des armes.
La suite est banale : police, menottes, ambulance, commissariat. Pourtant, on licenciait rarement pour une bagarre. On changeait simplement de chantier, parfois de boîte. Le travail ne manquait pas. Il suffisait de « traverser la rue » pour en trouver. 
À midi, nos repas sont assaisonnés d’odeurs de sueur, de peinture, de poussière et de solvants. Mais l’ambiance n’est pas toujours mauvaise. Il arrive même que la franche camaraderie prenne le dessus. On rit, on plaisante. On raconte des blagues. On parle de cul, maladroitement. 
Les boîtes commencent aussi à faire la guerre au pinard sur les chantiers. Sacrilège ! Calva, pastis et picrate faisaient partie de la joie de vivre. L’alcool a une dialectique, certes absconse, mais on se comprend. Les pisse-vinaigre d’en haut veulent réduire la consommation, voire la supprimer, alors que chez eux, il y a ça et autre chose. Pour certains, c’est déjà une guerre. 
Je parle souvent tout seul. C’est le moment où je me trouve en bonne compagnie. Je ripoline des plinthes, des portes, des murs. Je suis seul et j’aime ça, la solitude. On me met souvent à la finition. A ce qu’il paraît, je suis « un bon ».
Pendant ces heures, je parle à mon compagnon le plus fidèle : mon goéland bien aimé. Le roi de l’éther ! En réalité, c’est un fou de Bassan. Un sacré pêcheur ! Quand il plane au-dessus de moi, je lui raconte mes pensées. 
Aujourd’hui, il est agité. Ça chagrine sous la coiffe. 
— J’ai beaucoup de choses à raconter, dit-il d’emblée. Drôle de pays, drôle de climat. Tu m’as entraîné ici un mois de décembre. Quelle odeur ! Quelle douleur. Et pas de mer… enfin si : la Seine. Parlons-en. En la survolant, j’ai cru voir un reflet. Une belle pièce, ai-je pensé. J’ai plongé. Mauvaise idée : c'étaient les rayons d’une roue de vélo. Je me suis retrouvé le bec coincé. J’ai cru mourir. 
Je lui fais remarquer que décembre a tout de même ses charmes : les lumières, les préparatifs des fêtes, les gens affairés. 
— Quelle idée de venir ici ! Moins onze degrés ! Au lieu de lécher les vitrines, trouve-toi un manteau. 
— Je dois tenir. C’est le prix à payer si je veux revenir au pays. 
— Revenir ? On ne revient jamais. Le passé n’arrête jamais de s’éloigner. 
Il décrit la ville : du béton, de l’asphalte, des clapiers, un canal gris qu’on appelle la Seine. Même sous le ciel bleu, elle reste grise. Les oiseaux eux-mêmes ne font que passer, hormis les habitués. Heureusement, un jour, un pigeon voyageur s’est posé près de lui.
 — Bonjour, a dit l’oiseau. Comme il n’y avait personne d’autre, il a répondu. Le pigeon se nommait Ivan. Géographe, disait-il. 
Habitué à traverser les climats et les paysages en quelques battements d’ailes. Il transportait du courrier d’un point à un autre, sans frontières ni douanes. 
Voyant mon fou de Bassan mal en point, Ivan décida de l’aider. Il lui montra la route de la mer. 
Ensemble, ils prirent leur envol. Ivan avait du mal à monter ; le fou de Bassan le prit sur son dos. Il devint son guide, son GPS. 
Ils suivirent la Seine jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la mer pour laver son eau sale.
Quel vol ! Quelle liberté ! La mer n’était pas vraiment celle qu’il connaissait. Des dunes, des herbes maigres plantées comme des piquets, des chiens pressés. Pourtant, malgré tout, il se sentit étrangement heureux. 
C’est là, au bord de cette mer inconnue, qu’il prit congé d’Ivan, le remerciant d’un coup d’aile affectueux et lui souhaitant bonne route. 
Il connaissait la route du retour. 
Des années plus tard, il reprit la route au point où il l'avait laissée, en quittant Ivan. Il se mit à la longer en direction de l’ouest.
Le paysage s’offrait désormais à lui dans une splendeur qu’il n’avait jamais soupçonnée. Le soleil répandait une lumière neuve, douce et dorée, qui effaçait jusqu’au souvenir du sombre mois de décembre où il avait posé le pied dans ce pays pour la première fois. 
C’est en poussant une aile enthousiaste qu’il découvrit l’archipel des Sept-Îles — et, parmi elles, l’île aux Oiseaux, havre de vie et d’abondance. Il y trouva chaleur humaine et de la vraie nourriture !
Il s’y établit, et jamais plus il ne prononça les mots « retour au pays »
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 9 avril 2026

Loi Yadan : Quand la critique devient suspecte

Alors que le débat public se tend, les frontières entre la critique politique et la parole interdite semblent se brouiller. Derrière des intentions dites « protectrices », se joue une question plus grave. 
Une démocratie commence à vaciller lorsqu’un pouvoir décide que certaines critiques deviennent inacceptables. Non pas parce qu’elles seraient fausses ou haineuses, mais simplement parce qu’elles dérangent. À cet instant, le débat est sous surveillance. 
À une époque où l’on dénonce le fascisme à tout propos, il faudrait peut‑être commencer à interroger l’État lui‑même. L’histoire enseigne que les libertés ne disparaissent presque jamais d’un coup : elles sont peu à peu grignotées par des lois présentées comme nécessaires, morales ou protectrices. Derrière ces paravents, c’est souvent la tentation du contrôle qui se profile — celle de définir ce qu’il est permis de penser ou de dire. 
C’est dans ce climat que s’ouvre le débat autour de la loi dite Yadan. Présentée officiellement comme un instrument destiné à lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme — combat évidemment nécessaire — elle suscite pourtant beaucoup inquiétudes, s’agissant en la circonstance de priver l’opinion de tout avis négatif concernant l’État d’Israël. Car au-delà de l’intention affichée, on y voit une dérive potentielle : celle d’une législation qui donne à une communauté particulière une influence déterminante sur des questions qui concernent l’ensemble de la nation. 
Voter cette loi, c’est mettre l’acte de propriété de tout un pays entre les mains d’une communauté. Une démocratie ne peut se permettre que l’équilibre entre l’intérêt général et les intérêts particuliers soit fragilisé. 
Une démocratie adulte n’a pas peur de la critique : elle s’en nourrit. Le danger surgit quand le pouvoir trace des lignes rouges, quand certaines paroles sont écartées non parce qu’elles sont violentes, mais parce qu’elles contredisent un consensus imposé. 
Le malaise démocratique que beaucoup ressentent aujourd’hui vient précisément de là : l’impression que l’espace du débat se rétrécit, que certains sujets deviennent intouchables, et que la liberté d’expression se transforme en liberté conditionnelle. 
La liberté d’expression ne vaut que si elle protège aussi les voix qui dérangent. La démocratie ne meurt pas seulement quand on interdit de parler. Elle commence à disparaître dès que l’on installe la peur de parler. 
Et lorsqu’une société en arrive là, c’est toujours qu’un seuil dangereux a déjà été franchi. Pétition ou pas, cette loi est dangereuse ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

mardi 7 avril 2026

Le Liban, ce poème qui refuse de mourir

Pixabay
Il est des guerres qui dépassent les cartes, les alliances et les discours grossiers des empires médiatiques.
Celle qui brûle aujourd’hui le Moyen-Orient appartient à ces catastrophes qu'on écrit avec l’encre inexorable des tragédies antiques.
Ceux qui ont engagé cette « nouvelle guerre » contre l’Iran connaissent le prix : des milliers de vies englouties dans le silence des ruines, des villes rayées des cartes, des générations condamnées à redessiner ce que la violence détruit en quelques heures avec un narratif emprunté à la fiction messianique. 
Certaines guerres ne cherchent plus la victoire, mais la ruine. Une ruine calculée, méthodique, nécessaire à l’avènement d’un nouvel ordre conçu loin des peuples qui en subiront les terribles conséquences. 
Dans cette logique terrifiante, ce ne sont jamais les décideurs qui paient, mais les peuples — ceux qui n’ont ni voix dans les décisions, ni refuge contre la mitraille. 
Parmi ces peuples, il en est un qui saigne depuis si longtemps que le monde a fini par considérer sa blessure comme une fatalité de l’histoire : Le Liban. 
Petit pays posé entre montagne et mer, comme un fanal fragile au bord de la Méditerranée. Terre minuscule par sa géographie, immense par ce qu’elle a offert à l’esprit humain. C’est là que Khalil Gibran a laissé s’élever une parole qui traverse les langues et les continents comme une prière. C’est là que la voix de Fairouz a porté l’aube et la nostalgie jusqu’aux profondeurs de l’âme orientale (cf. vidéo du jour). Et c’est là que Beyrouth, ville blessée et lumineuse, s’est relevée mille fois de ses cendres — chaque renaissance plus fragile, mais aussi plus obstinée. 
On a tant détruit Beyrouth qu’elle a fini par apprendre l’art mystérieux de la résurrection.
Mais sous le ciel de plomb, quelque chose persiste : l’odeur entêtante du café qui s’échappe des cuisines au matin, la musique qui glisse entre les balcons, les conversations murmurées dans les nuits sans électricité, mais pleines d’une lumière que rien ne peut éteindre. 
Le Liban est un poème qu’on tente d’effacer sans y parvenir. Sa tragédie n’est pas seulement celle des bombes. Elle est aussi celle de l’habitude. À force de voir ce pays tomber et se relever, le monde s’est habitué à sa douleur. Elle est devenue une rumeur lointaine dans le tumulte des crises contemporaines. On oublierait que derrière les chiffres il y a des visages. Des mères qui attendent. Des enfants qui apprennent à rire au milieu des décombres. Des exils interminables. Des vieillards qui racontent encore le Beyrouth d’autrefois comme on raconte une légende dont personne ne peut oublier la beauté. 
Et malgré tout, la ville demeure. 
Face à la mer, Beyrouth se dresse comme une prière verticale, adressée au ciel et à la conscience des hommes. Elle rappelle que la dignité d’un peuple ne disparaît pas avec ses immeubles ni avec ses ports détruits. 
La guerre ne brise pas l’âme libanaise, elle la révèle. Car lorsque tout s’effondre — les maisons, les certitudes, les promesses — il reste une vérité plus profonde. Au Liban, elle tient dans un vers de Gibran : « La douleur sculpte le cœur pour qu’il puisse contenir davantage de joie. » 
Peut-être est-ce là le secret de ce peuple : transformer la blessure en beauté, la perte en dignité, le désespoir en lumière. 
Le Liban demeure fragile et pourtant indestructible. Beauté tragique au cœur du tumulte du monde. Un rappel précieux de ce que l’humanité doit protéger avant toute chose : la mémoire, la dignité et la lumière. 
 
Sous l'Casque d'Erby