dimanche 12 avril 2026

Le chemin de la mer. Conte bref.

Un goéland éphémère, 
une colline ébouriffée, 
la lueur des réverbères 
et tant d’autres reflets. 
 
Le printemps… On en rêve, on l’attend, on le chante. Par bonheur ou par accident ? Parfois précoce, parfois capricieux, il se montre puis se retire, comme pour tester notre patience. On l’attend, promesse tenue ou promesse trahie.
Au fond, le printemps est autant une saison qu’un état d’esprit. L’accouplement du corps et de l’esprit. Il peut surgir à n’importe quel moment de l’année. Il est illusion, désert ou jardin d’Éden, abondance ou précarité.
Comme l’hiver ou l’automne, il n’est pas ce qu’il dit être, mais ce que nous voulons qu’il soit.
Dans ce printemps des années 1970-80, sur les chantiers du treizième arrondissement de Paris, l’air est moins doux. Dans les vestiaires des grandes tours en construction, haine, violence et amitié circulent à marches forcées.
On gratte, on ponce, on rebouche, on maçonne. On tire les câbles. On soude le cuivre. Pendant que mes mains travaillent, mon esprit s’échappe. Dans ma tête, je peins la mer. Elle scintille comme un immense ruban ondoyant. Elle est loin, et pourtant obsédante. Ses vagues ondulent sur mon corps jusqu’à plus soif. Je suis le noyé qui revient.
J’ai l’impression de vivre dans un asile. Je suis le jeune qui refuse de larbiner pour les anciens, si on ne le respecte pas. D’égal à égal, mon grand ! Tu es peut-être plus fort, mais au bout du compte, nous serons deux.
Les hostilités commencent à sept heures trente. Cinq minutes de retard et c’est une demi-heure retirée de la paie. Le Petit Soldat du système veille. C’est un bon chef. Il est juste, dit-on.
La tension ne retombe jamais vraiment. Un mot de travers, un regard mal compris, un supporter contrarié, un Yougo nostalgique, un Arabe méfiant, un Espagnol privé de son cante jondo… et tout peut exploser. En une seconde, une bouteille, un couteau, une fourchette, le malaxeur de peinture, deviennent des armes.
La suite est banale : police, menottes, ambulance, commissariat. Pourtant, on licenciait rarement pour une bagarre. On changeait simplement de chantier, parfois de boîte. Le travail ne manquait pas. Il suffisait de « traverser la rue » pour en trouver. 
À midi, nos repas sont assaisonnés d’odeurs de sueur, de peinture, de poussière et de solvants. Mais l’ambiance n’est pas toujours mauvaise. Il arrive même que la franche camaraderie prenne le dessus. On rit, on plaisante. On raconte des blagues. On parle de cul, maladroitement. 
Les boîtes commencent aussi à faire la guerre au pinard sur les chantiers. Sacrilège ! Calva, pastis et picrate faisaient partie de la joie de vivre. L’alcool a une dialectique, certes absconse, mais on se comprend. Les pisse-vinaigre d’en haut veulent réduire la consommation, voire la supprimer, alors que chez eux, il y a ça et autre chose. Pour certains, c’est déjà une guerre. 
Je parle souvent tout seul. C’est le moment où je me trouve en bonne compagnie. Je ripoline des plinthes, des portes, des murs. Je suis seul et j’aime ça, la solitude. On me met souvent à la finition. A ce qu’il paraît, je suis « un bon ».
Pendant ces heures, je parle à mon compagnon le plus fidèle : mon goéland bien aimé. Le roi de l’éther ! En réalité, c’est un fou de Bassan. Un sacré pêcheur ! Quand il plane au-dessus de moi, je lui raconte mes pensées. 
Aujourd’hui, il est agité. Ça chagrine sous la coiffe. 
— J’ai beaucoup de choses à raconter, dit-il d’emblée. Drôle de pays, drôle de climat. Tu m’as entraîné ici un mois de décembre. Quelle odeur ! Quelle douleur. Et pas de mer… enfin si : la Seine. Parlons-en. En la survolant, j’ai cru voir un reflet. Une belle pièce, ai-je pensé. J’ai plongé. Mauvaise idée : c'étaient les rayons d’une roue de vélo. Je me suis retrouvé le bec coincé. J’ai cru mourir. 
Je lui fais remarquer que décembre a tout de même ses charmes : les lumières, les préparatifs des fêtes, les gens affairés. 
— Quelle idée de venir ici ! Moins onze degrés ! Au lieu de lécher les vitrines, trouve-toi un manteau. 
— Je dois tenir. C’est le prix à payer si je veux revenir au pays. 
— Revenir ? On ne revient jamais. Le passé n’arrête jamais de s’éloigner. 
Il décrit la ville : du béton, de l’asphalte, des clapiers, un canal gris qu’on appelle la Seine. Même sous le ciel bleu, elle reste grise. Les oiseaux eux-mêmes ne font que passer, hormis les habitués. Heureusement, un jour, un pigeon voyageur s’est posé près de lui.
 — Bonjour, a dit l’oiseau. Comme il n’y avait personne d’autre, il a répondu. Le pigeon se nommait Ivan. Géographe, disait-il. 
Habitué à traverser les climats et les paysages en quelques battements d’ailes. Il transportait du courrier d’un point à un autre, sans frontières ni douanes. 
Voyant mon fou de Bassan mal en point, Ivan décida de l’aider. Il lui montra la route de la mer. 
Ensemble, ils prirent leur envol. Ivan avait du mal à monter ; le fou de Bassan le prit sur son dos. Il devint son guide, son GPS. 
Ils suivirent la Seine jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la mer pour laver son eau sale.
Quel vol ! Quelle liberté ! La mer n’était pas vraiment celle qu’il connaissait. Des dunes, des herbes maigres plantées comme des piquets, des chiens pressés. Pourtant, malgré tout, il se sentit étrangement heureux. 
C’est là, au bord de cette mer inconnue, qu’il prit congé d’Ivan, le remerciant d’un coup d’aile affectueux et lui souhaitant bonne route. 
Il connaissait la route du retour. 
Des années plus tard, il reprit la route au point où il l'avait laissée, en quittant Ivan. Il se mit à la longer en direction de l’ouest.
Le paysage s’offrait désormais à lui dans une splendeur qu’il n’avait jamais soupçonnée. Le soleil répandait une lumière neuve, douce et dorée, qui effaçait jusqu’au souvenir du sombre mois de décembre où il avait posé le pied dans ce pays pour la première fois. 
C’est en poussant une aile enthousiaste qu’il découvrit l’archipel des Sept-Îles — et, parmi elles, l’île aux Oiseaux, havre de vie et d’abondance. Il y trouva chaleur humaine et de la vraie nourriture !
Il s’y établit, et jamais plus il ne prononça les mots « retour au pays »
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 9 avril 2026

Loi Yadan : Quand la critique devient suspecte

Alors que le débat public se tend, les frontières entre la critique politique et la parole interdite semblent se brouiller. Derrière des intentions dites « protectrices », se joue une question plus grave. 
Une démocratie commence à vaciller lorsqu’un pouvoir décide que certaines critiques deviennent inacceptables. Non pas parce qu’elles seraient fausses ou haineuses, mais simplement parce qu’elles dérangent. À cet instant, le débat est sous surveillance. 
À une époque où l’on dénonce le fascisme à tout propos, il faudrait peut‑être commencer à interroger l’État lui‑même. L’histoire enseigne que les libertés ne disparaissent presque jamais d’un coup : elles sont peu à peu grignotées par des lois présentées comme nécessaires, morales ou protectrices. Derrière ces paravents, c’est souvent la tentation du contrôle qui se profile — celle de définir ce qu’il est permis de penser ou de dire. 
C’est dans ce climat que s’ouvre le débat autour de la loi dite Yadan. Présentée officiellement comme un instrument destiné à lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme — combat évidemment nécessaire — elle suscite pourtant beaucoup inquiétudes, s’agissant en la circonstance de priver l’opinion de tout avis négatif concernant l’État d’Israël. Car au-delà de l’intention affichée, on y voit une dérive potentielle : celle d’une législation qui donne à une communauté particulière une influence déterminante sur des questions qui concernent l’ensemble de la nation. 
Voter cette loi, c’est mettre l’acte de propriété de tout un pays entre les mains d’une communauté. Une démocratie ne peut se permettre que l’équilibre entre l’intérêt général et les intérêts particuliers soit fragilisé. 
Une démocratie adulte n’a pas peur de la critique : elle s’en nourrit. Le danger surgit quand le pouvoir trace des lignes rouges, quand certaines paroles sont écartées non parce qu’elles sont violentes, mais parce qu’elles contredisent un consensus imposé. 
Le malaise démocratique que beaucoup ressentent aujourd’hui vient précisément de là : l’impression que l’espace du débat se rétrécit, que certains sujets deviennent intouchables, et que la liberté d’expression se transforme en liberté conditionnelle. 
La liberté d’expression ne vaut que si elle protège aussi les voix qui dérangent. La démocratie ne meurt pas seulement quand on interdit de parler. Elle commence à disparaître dès que l’on installe la peur de parler. 
Et lorsqu’une société en arrive là, c’est toujours qu’un seuil dangereux a déjà été franchi. Pétition ou pas, cette loi est dangereuse ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

mardi 7 avril 2026

Le Liban, ce poème qui refuse de mourir

Pixabay
Il est des guerres qui dépassent les cartes, les alliances et les discours grossiers des empires médiatiques.
Celle qui brûle aujourd’hui le Moyen-Orient appartient à ces catastrophes qu'on écrit avec l’encre inexorable des tragédies antiques.
Ceux qui ont engagé cette « nouvelle guerre » contre l’Iran connaissent le prix : des milliers de vies englouties dans le silence des ruines, des villes rayées des cartes, des générations condamnées à redessiner ce que la violence détruit en quelques heures avec un narratif emprunté à la fiction messianique. 
Certaines guerres ne cherchent plus la victoire, mais la ruine. Une ruine calculée, méthodique, nécessaire à l’avènement d’un nouvel ordre conçu loin des peuples qui en subiront les terribles conséquences. 
Dans cette logique terrifiante, ce ne sont jamais les décideurs qui paient, mais les peuples — ceux qui n’ont ni voix dans les décisions, ni refuge contre la mitraille. 
Parmi ces peuples, il en est un qui saigne depuis si longtemps que le monde a fini par considérer sa blessure comme une fatalité de l’histoire : Le Liban. 
Petit pays posé entre montagne et mer, comme un fanal fragile au bord de la Méditerranée. Terre minuscule par sa géographie, immense par ce qu’elle a offert à l’esprit humain. C’est là que Khalil Gibran a laissé s’élever une parole qui traverse les langues et les continents comme une prière. C’est là que la voix de Fairouz a porté l’aube et la nostalgie jusqu’aux profondeurs de l’âme orientale (cf. vidéo du jour). Et c’est là que Beyrouth, ville blessée et lumineuse, s’est relevée mille fois de ses cendres — chaque renaissance plus fragile, mais aussi plus obstinée. 
On a tant détruit Beyrouth qu’elle a fini par apprendre l’art mystérieux de la résurrection.
Mais sous le ciel de plomb, quelque chose persiste : l’odeur entêtante du café qui s’échappe des cuisines au matin, la musique qui glisse entre les balcons, les conversations murmurées dans les nuits sans électricité, mais pleines d’une lumière que rien ne peut éteindre. 
Le Liban est un poème qu’on tente d’effacer sans y parvenir. Sa tragédie n’est pas seulement celle des bombes. Elle est aussi celle de l’habitude. À force de voir ce pays tomber et se relever, le monde s’est habitué à sa douleur. Elle est devenue une rumeur lointaine dans le tumulte des crises contemporaines. On oublierait que derrière les chiffres il y a des visages. Des mères qui attendent. Des enfants qui apprennent à rire au milieu des décombres. Des exils interminables. Des vieillards qui racontent encore le Beyrouth d’autrefois comme on raconte une légende dont personne ne peut oublier la beauté. 
Et malgré tout, la ville demeure. 
Face à la mer, Beyrouth se dresse comme une prière verticale, adressée au ciel et à la conscience des hommes. Elle rappelle que la dignité d’un peuple ne disparaît pas avec ses immeubles ni avec ses ports détruits. 
La guerre ne brise pas l’âme libanaise, elle la révèle. Car lorsque tout s’effondre — les maisons, les certitudes, les promesses — il reste une vérité plus profonde. Au Liban, elle tient dans un vers de Gibran : « La douleur sculpte le cœur pour qu’il puisse contenir davantage de joie. » 
Peut-être est-ce là le secret de ce peuple : transformer la blessure en beauté, la perte en dignité, le désespoir en lumière. 
Le Liban demeure fragile et pourtant indestructible. Beauté tragique au cœur du tumulte du monde. Un rappel précieux de ce que l’humanité doit protéger avant toute chose : la mémoire, la dignité et la lumière. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
 

dimanche 5 avril 2026

Le rêve s’était trompé d’adresse.

Création IA

La musique dansait en moi comme les feuilles tremblent sous le vent. 
Mais d’où venait ce vent ? Quelle force le poussait jusqu’à la porte, soulevait les rideaux, faisait vaciller la flamme des bougies ?
Tu connais cette musique ? 
Moi, je n’ai pas de genre. Mon corps les connaît tous. C’est un juke-box. Il ne choisit pas : il répond. Il sait seulement ce qui l’apaise, ce qui le soulage, ce qui l’emporte comme une amante sûre d’elle. Ce qui le fait pleurer d’émotion.
Celle qui me tient aujourd’hui m’attache au piquet de mes agitations. Elle tourne, s’éloigne, revient, pose ses lèvres sur les miennes. Effleure et m’affleure. J’entends sa respiration. Nos rythmes se confondent. Puis tout s’arrête. Tout devient silence.
Le monde se fige, va se loger dans un repli de l’âme. Comme si l’on tentait de peindre le temps. De le lire en braille. Pour que chacun comprenne enfin le sens des saisons. 
Avant de rêver la vie, il faut la respirer. La toucher à tâtons, comme un aveugle qui éclaire l’obscurité à chaque objet rencontré. 
Mais avant que la musique ne se taise, il y eut le cinéma. Les petits cinémas de quartier, ces antichambres de l’évasion, un billet pour l’infini.
J’y aurais laissé ma peau pour gagner ma place. Quatre pesetas la séance continue. On entrait quand on voulait. On restait des heures. Parfois de douze heures jusqu’au bout de la nuit. J’ai encore dans les yeux, le picotement et le flash de la lumière crue à la sortie. Je sortais lessivé : les yeux gonflés, les jambes engourdies, le ventre vide — mais heureux. Les mondes s’entrechoquaient dans ma tête dans un carambolage monstre. 
L’Apolo. L’Astoria. L’Avenida. Le Cervantès — du plus chic au plus cher. 
Quatre pesetas et le monde se dépliait comme une carte aux trésors. Quatre pesetas pour toucher les confins du rêve. Assis sur une chaise de bois ou de fer, tordu dans le « poulailler », au pied de l’écran, le cou cassé, les cervicales au supplice, c’était le paradis !
Quelle vie ! Je n’ai depuis, jamais autant voyagé. Quatre pesetas pour voir les confins ! C’était une affaire !
La terre devenait nuage. L’espace, ivresse. C'était l'époque où je voulais devenir aviateur ! La rétine passait son temps à s’éblouir, n’obéissant qu’à son addiction. Je n’avais besoin de rien d’autre. Tout était dans mon assiette. Un festin !
Avant les films, il fallait subir les actualités : Franco, toujours Franco — notre Guide, notre Timonier. Puis enfin Tarzan, bondissant de liane en liane, torse nu, invincible. Tous les animaux, même les plus féroces, étaient ses potes. Quand il appelait, ils venaient tous à la rescousse. Ça, c'est de l’amitié ! 
Ou l’homme aux colts d’or. Ou Nemo et ses vingt mille lieues sous les mers. 
Eux, au moins, échappaient à tout. 
Pour ces quatre pesetas, j’aurais tout fait : travailler, mentir, voler, rendre service. Juste pour entrer. Chanter. Danser. Vivre plus grand que moi.
Le temps était mon allié, mon complice. 
J’avais le temps d’avoir le temps.
Et puis arriva Un homme, une femme
Interdit aux moins de dix-huit ans. Ça m’a chagriné au plus haut point. Je n’avais pas l’âge. Pas encore. J’ai triché. J’avais le corps en feu, des pensées roses plein la peau. Une véritable éclosion cutanée. 
Trop grand pour moi, le costume ? Ne vous inquiétez pas, je vais grandir plus vite que le calendrier !
Je faisais la queue, j’essayais de paraître plus vieux, je me glissais derrière les grands du quartier. J’étais grand pour mon âge. J’entre. Ouf !
Et je sors abîmé. 
Comme dans un brouillard. 
L’histoire me cogne au front avec insistance. Tout ça — interdit aux dix-huit, torride — me laisse perplexe. Qu’ont-ils vu qui m’a échappé ? 
Dans le silence après la dernière réplique, quelque chose continue de battre. Pourtant, je n’entends rien. Si ce battement est le bruit d’un train qui s’éloigne, c’est cher payé. 
Un homme. 
Une femme. 
Une gare. 
Un pays où la mer arrive à regret. Sans étincelle. Sans chaleur. Absente d’elle-même. 
Du froid partout. Une atmosphère à flanquer le bourdon pour toujours et à jamais. Du smog dans la passion. Un amour qui refroidit plus qu’il ne réchauffe. Voilà tout. 
Plus tard — beaucoup plus tard — le costume m’allait enfin. Dans un autre pays, on le diffusait dans un ciné-club. La projection était suivie d’un débat. La plaie !
C’était l’âge d’or de la grattouille occipitale. 
J’aurais dû rester avec ma première version. 
Le rêve s’était encore une fois trompé d’adresse. 
 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

vendredi 3 avril 2026

Le grand pressoir du monde

Il suffit d’un frisson sur la carte du monde pour que les prix s’envolent. 
À peine un diplomate hausse-t-il le ton qu’à l’autre bout du pays, les totems des stations-service s’affolent comme des baromètres fous. 
La fièvre monte à El Pao ! L’or noir s’embrase avant même d’avoir brûlé ; les marchés s’enfièvrent à la première dépêche — et aussitôt, la pompe, pompe son tribut. 
On prétend que tout cela relève des lois du marché, ces lois mystérieuses et indiscutables, que personne n’a jamais votées. Pourtant, ce n’est pas le pétrole qui manque ; c’est la décence. 
Ce qui s’impose à nous sous les dehors de la rationalité économique n’est qu’un théâtre d’ombres. La peur comme décor et l’avidité pour moteur. Comment croire que les stocks raffinés hier obéissent aux crises de demain ? La hausse n’attend plus la cause ; elle l’anticipe, la provoque presque. 
Le citoyen, lui, observe, impuissant, pendant qu’on lui raconte que tout cela est nécessaire, inévitable, mathématique. Et on lui désigne la cible ! N'importe laquelle de préférence. Il ne voit pas qu’au-dessus de lui travaille une autre géométrie : celle du profit, sans angles morts ni états d’âme. 
Dans ce grand pressoir du monde, c’est toujours le même fruit qu’on écrase : le peuple, citron de la finance moderne, qu’on presse, qu’on essore, et qu’on somme encore de sourire à la télé au nom de la croissance et des futurs « Mozart de la finance » !
Souvenons-nous : la crise sanitaire avait déjà ouvert la voie. Ce fut l’âge des « urgences » providentielles, où chaque décision arbitraire enrichissait un conglomérat et appauvrissait la foule. 
Aujourd’hui, la dette publique s’étire comme une cicatrice de cette anesthésie collective ; et pendant qu’on nous berce du discours du ruissellement, l’eau s’évapore avant d’avoir touché le sol. 
L’inflation, cette bête qu’on nous décrit indomptable, ne naît pas du hasard. Elle est fille de l’opportunisme, sœur de la connivence. Une mécanique aux gonds dorés, huilée par ceux-là mêmes qui, publiquement, feignent de la combattre. 
Le baril flambe, les profits jouissent, et le politique disserte. Mais derrière le pavillon de la conjoncture se cache toujours la même évidence : tout cela est voulu. 
Quand le cynisme devient système, il n’y a plus de crise, c’est une méthode ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

mercredi 1 avril 2026

La Logique du Shaker

On secoue le tout. On mélange les martyrs en carton et les bourreaux en hologrammes, et on attend que la mousse monte.
Observons nos experts de salon, les stratèges en charentaises qui, entre deux gorgées de n’importe quoi, redessinent les frontières du monde sur un coin de nappe numérique. Pour eux, l’Histoire n'est qu'un algorithme bien dressé : il suffit de cliquer sur « J’aime » pour absoudre un massacre, ou sur « Partager » pour bombarder une capitale avec des certitudes foireuses.
Dans cette foire aux vanités, le plus dur n'est pas de mourir – après tout, c'est le métier des autres – mais de rester « branchés ».
L’indignation est devenue un produit de luxe, avec sa collection printemps-été (le keffieh en soie) et sa ligne automne-hiver (le drapeau bleu et blanc en photo de profil). 
L’ennemi, lui, change de visage selon l’éclairage des projecteurs.
Et pendant qu'on s'écharpe sur l'origine de nos malheurs actuels ou sur la pureté spirituelle des mollahs, le prix du gaz, lui, ne fait pas de métaphysique. Il explose.
On nous annonce le prochain acte : la Grande Fusion. Une alliance de l’Est, de l’Ouest, du Nord et du chaos, où l’on verra des dévots prier l’Intelligence Artificielle et des libertaires réclamer des chaînes plus douillettes aux chevilles et aux poignets. 
Voici maintenant le pitch du prochain épisode, qui commence à circuler sur les réseaux. Je salive rien qu’à l’idée de le partager : l’Iran serait aussi le berceau d’une grande conspiration mondiale, brassant cabales mystérieuses, sociétés occultes et satanistes de service, au service de Khazars infiltrés. Le tout servi avec un sérieux de circonstance par des esprits, on ne peut plus au courant.
Et, affolé par les révélations, l’esprit yoyote, encore et encore. Ça tient à si peu de choses, l’esprit : si l’Iran est le nouveau monstre qu’on décrit, que sont donc ses partenaires, Vladimir Poutine et Xi Jinping ? La cinquième colonne ?
Le rideau tombe, mais les spectateurs refusent de quitter la salle. Ils attendent le « post-générique », cette petite scène bonus où l’on nous expliquera que tout cela n’était qu’une vaste répétition générale pour un spectacle encore plus grandiose, plus bruyant, plus... terminal, en cours de tournage !
Car après tout, si la réalité est dans la manche de celui qui fait l’histoire, l’illusion, elle, est bien installée dans le cœur de ceux qui préfèrent le mirage au désert.
Mais, qu’on se le dise, tout ce merdier n’est pas la faute à Rousseau, pas plus qu’à Voltaire, tous deux blanchis dans cette misérable affaire. 
Tout ceci est la faute au 7 octobre, selon le narratif à la mode ! Sans lui, nous n’en serions pas là, parole de sioniste ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 29 mars 2026

La couleur de l’illusion

Image IA

Aux esprits des forêts intérieures.
 
Le ciel avait la couleur du mensonge. Un bleu trop pur. Presque complice. Comment lui résister ?
Un frisson d’euphorie me traversait. Pour un baiser d’elle, j’aurais défié le diable et ses démons.
Ainsi commencent certaines histoires. Entre le premier souffle et la dernière bougie s’étirent des fragments de monde : géographies incertaines, silences sans fil.
On se débrouille comme on peut : avec Dieu, les prêtres, les prophètes, les amis — ou le divan.
Tout a un prix.
Elle était belle. Dangereusement belle. Son corps aurait fait chanceler un dieu. Et lorsqu’un dieu vacille, il invente des légendes pour inventer la femme. 
Ses yeux, d’un éclat animal, semblaient savoir ce que j’ignorais encore. 
— Demain… regrettez-vous ? 
— On ne pose pas cette question avant. Ni même pendant. Après seulement, lorsque le vide demande à être comblé. 
Si elle avait su jusqu’où j’aurais pu aller pour elle…
Peut-être le savait-elle déjà. Je suis naïf.
Ce matin-là, quelque chose s’annonçait. Pas ce que l’on attend de la part d’un service administratif quelconque, non — autre chose. Quelque chose de non quantifiable.
Une tension familière tirait déjà les heures, comme un fil invisible. 
Nous parlions peu. Les mots ne sont pas toujours nécessaires. Quand nous nous embrassions, tout fondait — comme une glace sous la langue.
Ses silences envahissaient l’espace, pareils à la mer à marée haute. On croit pouvoir y marcher ; on perd pied. Ses mains, toujours fraîches, apaisaient le feu sous ma peau. 
— À quoi penses-tu ?, lui demandai-je. 
Elle sourit. Un sourire d’esquive. 
« Je m’appelle Elfi. Je vis dans la forêt. Là où la lumière hésite. Où les mots sont inutiles. Seul compte le bruissement qui nous traverse. Connais-tu le bannissement ? Sais-tu le poids des injustices ? » 
Puis la confidence devint silence. 
Parfois, on en sait assez. Ou l’on préfère ne pas savoir davantage. 
Je sentis pourtant une inquiétude sourde : la peur que le rêve s’effiloche, que mes mains quittent sa peau, que mes lèvres oublient le goût des siennes.
Un ami m’avait dit un jour : 
« Ceux qui sourient sans répondre sont dangereux. Ils vous laissent bâtir des châteaux de cartes, sachant qu’une brise suffira. » 
Mon château commençait à trembler.
Ce matin-là, le ciel était d’un bleu indécent. Un nouveau mensonge ?
On y marchait comme sur du sable mouillé : la surface brille, scintille… puis se dérobe.
Elle s’approcha de la fenêtre. La lumière ruisselait sur sa peau. Comme si la mer s’y était jointe pour intensifier l’éclat. Je suivais la courbe de son cou, la naissance de son épaule — territoire où toutes les dérives deviennent possibles.
Dans les reflets du crépuscule sur la vitre, il me sembla lire un avertissement. Le ciel envoie souvent des télégrammes aux vivants. Nous ne les lisons presque jamais, trop occupés que nous sommes à l’ignorer.
Nous flottions entre deux mondes. Et toujours ce bleu, déclinant toutes les nuances, profond, attirant.
Le sien me rappelait l’eau qui glisse dans la forêt : ce murmure doux, hypnotique, où l’on peut perdre la raison.
C’était avant la nuit — celle du geste irréparable, du secret trop lourd.
Je savais déjà que je me perdrais avec ou sans elle.
Et ce mot, enfin, dans ma main : 
— Regrettez-vous ?
Il avait la couleur de l’ivresse. Bleu comme le ciel qui avait tout vu. 
Mais le ciel mentait encore. 
Quand je baissai les yeux, le papier avait disparu. 
À la place reposait une feuille d’érable, fine et dorée, tombée de la forêt d’Elfi. Elle tremblait entre mes doigts comme une réponse. La lumière du matin s’y reflétait d’un éclat presque bleu — le même que celui du ciel, mais sans mensonge. 
On dit que certaines feuilles parlent du temps qui passe. De la beauté qui se transforme et la mélancolie liée au passage du temps.
Derrière moi, sa voix s’éleva, blessée : 
— Pourquoi m’as-tu menti ? 
Je me retournai. Une brise emporta les feuilles mortes vers la forêt. 
Je regardai ma main. Vide. 
La feuille s’était envolée, comme si la vérité refusait d’être apprivoisée. 
Et le ciel, enfin, se tut. 
D’un silence que la brise crut sincère. 
 
Sous l'Casque d'Erby