L’absolu n’existe pas. Nous le savons. En revanche, l’imagination ignore les limites. Elle fonce, c’est sa raison d’être.
Nous pouvons empiler projets, idées, utopies — le mur du réel, c'est du béton. Cruel. Inerte. Inébranlable.
Figurative ou abstraite, la lumière conserve la même fragilité. Son intensité varie selon les esprits. Elle éclaire ou aveugle, sans demander la permission.
Comme en musique, chaque partition est une symphonie secrète. Elle se joue dans le silence des âmes.
Coco-bel-œil, mon hibou — voisin nocturne, confident carnivore — me le répète entre deux coups de bec crochu :
— Le regard n’existe pas. Illusion optique. On ne voit que ce que le cerveau autorise.
On frappe à la porte. Une lettre. Le pouls s’emballe. Je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
L’enveloppe est posée sur la table. Le carnet d’adresses s’ouvre tout seul. Le téléphone bipe : occupé. Ou coupé ?
Je m’agite. Je rumine. Le sordide trouve toujours un chemin praticable.
Je n’aime pas les boîtes aux lettres. Ni ceux qui portent des nouvelles. Elles sont trop souvent mauvaises. Celle-ci l’est. Évidemment. Comme si elle n’avait pas pu se perdre.
Je suis là, à me faire un sang d’encre. À espérer — ridicule — que ce qu’on m’annonce soit un canular. Une de ces blagues cruelles que les amis s’autorisent parfois.
Sam ! Qui aurait pu le croire ? Quel merdier !
Sam le magnifique. Le tombeur. Le guerrier de la séduction. Le Conquérant. Le funambule des conquêtes amoureuses.
Sa lettre est là. Je l’ai lue jusqu’à que chaque mot, rougit au fer de la peur, brûle ma chair. Jusqu’à que chaque élément, quittant l’anonymat des étagères, ne vienne toucher le heurtoir de ma porte.
Voici, ce qu’il écrit :
Cher Ami,
Je viens de commettre l’irréparable. Avant d’entreprendre les démarches qui s’imposent, je t’écris. Pas dans l’intention d’excuser un acte qui mérite opprobre, mais pour te dire combien je cherche encore à comprendre ce que j’ai fait.
Ton amitié m’est chère.
Pendant des années, mon personnage « public » ne laissait rien filtrer de mon moi occulte. Celui qui, nuitamment, colonisait ma folie. Avec le jour, cette part obscure laissait la place au personnage souriant et équilibré que tout le monde aimait et enviait !
Le silence n’ouvre-t-il pas la porte à des démons que seul le diable commande et agite ?
Peu à peu cet état a remplacé le guignol grotesque que je donnais l’impression d’être. Je sombrais corps et biens.
Il est étrange, comment la machine la plus sophistiquée peut se dérégler sans crier gare.
La perte de mon job, ma vie de couple, la famille, les amis, la société, ce mur indestructible que la monde bâtit pour empêcher la lucidité. Un mur sans horizon.
Mon engagement politique ? Quel engagement ? Quelle politique ? Une distraction, tout au plus. Une manière de me duper sans être dupe. Un acte immoral qui mettait mon ego au-dessus des banalités conviviales.
Le statut de la femme ? Ce fumeux féminisme ? De la rigolade ! Si mon silence prenait la parole, une fois dans sa vie, aucun avocat ne plaiderait ma cause. Aucun esprit ne m’accorderait de circonstances atténuantes.
Le tiers-monde dont j’étais le fier paladin ? La seule vue d’un basané inculte et agressif me répugne au plus haut degré. Les comprendre, dites-vous, les bien-pensants ? Peut-être. Mais pas les excuser. Prendre leur défense était un jeu d’enfants, pas un acte héroïque comme vous le pensiez.
Quelle crédulité ! Une manière habile de jubiler intérieurement.
Ah, les fanatiques de la cause ! Ceux-là, je m’arrangeais pour séduire leurs femmes – quand elles étaient appétissantes – pendant qu’ils péroraient dans des assemblées minables.
Sauver le monde ! J’avais la certitude de les baiser deux fois.
Cela fait deux heures, cher ami, que Joëlle gît sur la moquette. Je l’ai proprement étranglée. Ni ses convulsions, ni son regard exorbité, n’ont pu arrêter un acte dont la colère et la haine étaient le moteur. J’ai recouvert son corps avec une couverture. Sauf la tête.
Depuis le bureau, je ne vois que ce visage et ces yeux fixant, je ne sais quel point obscur du plafond.
Que s’est-il passé ? Tout allait bien.
À notre retour de soirée, nous avons commencé à nous étreindre, avec de plus en plus de fougue, nous avons roulé sur la moquette et quand j’ai réalisé, tout était fini.
J’ai peur ! Je ne t’en voudrais pas si tu gardais le silence. Signé Samuel.
J’avais fait abstraction du jour, du mois, de l’année, du siècle. Je n’étais qu’une boule de perplexité dans un océan démonté.
Je téléphonais partout. À mon lieu de travail, pour prétexter une « mauvaise nouvelle ». Oh, l’édulcorant !
Je téléphonais aux amis communs. J’espérais des réponses qui ne viendraient jamais.
Certains amis sont venus. Ils ont lu. Relu.
Des têtes révulsées se regardaient entre elles.
On sentait une colère sourde. Une haine viscérale se fraie un chemin balisé dans leurs esprits.
Une ordure qui cachait un jeu criminel inexcusable !
Personne n’a rien proposé. Les couples n'osaient pas se regarder.
Les « amis » sont partis sans bruit. Personne n’a touché aux biscuits.
J’ai relu la lettre une dernière fois. Elle ne disait plus rien. Elle ne demandait plus rien.
J’ai pensé à la mère de Samuel. J’ai composé le numéro.
— Allô ?
— Bonjour… c’est moi.
— Ça va, toi ? La voix était claire et enjouée.
Samuel n’est pas là. Ne quitte pas, je te passe Joëlle. Elle a un truc à te dire.
Le temps s’est arrêté. Il n’y avait plus ni mur, ni lumière, ni regard.
Seulement cette voix qui continuait de parler, quelque part, dans un monde dans lequel rien ne s’était encore produit.
J’ai raccroché.
Depuis, le 1ᵉʳ avril, je n’ouvre jamais le courrier. Je me coupe du monde.
Sous l'Casque d'Erby













