lundi 20 juillet 2026

Mondial de foot : on ne dissimule plus, on étale.

Fini le mondial de foot. Que le gagnant ait mérité sa victoire finale n’enlève rien au parfum de corruption qui éclabousse la compétition (vidéo du jour).
Les compétitions sportives s’enchaînent comme des rites avec lesquels l’on célèbre moins l’excellence que l’imposture. À chaque record, à chaque médaille, à chaque victoire, la même pestilence monte vers la table des sacrifices, tandis que l’on foule aux pieds la dignité du sport.
On ne dissimule plus l’ordure, on la célèbre. Nous assistons à une liturgie avec laquelle la fraude n’est plus un scandale, mais une constante. Dopage, manipulations, influences occultes ne sont pas des erreurs accidentelles, mais les fondations mêmes du spectacle. On met en place des technologies modernes (écrans de contrôle, etc.) pour pallier la défaillance humaine, elles révèlent le puits sans fond de la corruption.
Conditionné à confondre le vrai avec le vraisemblable, le public applaudit avec la même ferveur qu’il conspuait hier. Parce que le sport reflète fidèlement l’état d’une civilisation et la manière dont on gouverne les peuples. Lorsqu’il se dégrade, c’est qu’une société entière est déjà compromise. 
Les stades sont les cathédrales d’un culte dont le dieu est un pickpocket. 
Pendant ce temps, les prêtres de la vertu débitent leurs sermons. Ils invoquent l’éthique, la transparence, le respect, tout en administrant des systèmes dominés par l’opacité, les intérêts privés, les calculs financiers et les compromis permanents. 
Le langage ne sert plus à dire le juste, mais à rendre le faux acceptable. Ce que l’on voit dans les stades se retrouve en dehors, sur le terrain politique, où ce qui compte, c’est le truandage. Ainsi, l'on voudrait encore que les peuples adhèrent aux valeurs qu’on leur récite lors de cérémonies officielles. Quelles valeurs, au juste ? Celles pour lesquelles tant d’hommes sont envoyés mourir, tant de familles brisées, tant de sacrifices consentis ?
Liberté, justice, mérite, égalité… que reste-t-il de ces mots lorsqu’ils deviennent les slogans d’un monde qui récompense le mensonge et traque la vérité ? 
Le drame n’est même plus que les élites trichent : elles l’ont toujours fait. Le scandale est dans le fait que les peuples aient appris à considérer la fraude comme naturelle. 
Une civilisation ne meurt pas quand les escrocs triomphent ; elle meurt lorsque les personnes honnêtes cessent de s’en indigner. 
Alors les records continueront de tomber, les hymnes de retentir, les feux d’artifice d’illuminer les cérémonies d’ouverture, et les foules repartiront satisfaites d’avoir été trompées encore une fois.
Cela nourrira quelques débats, suscitera des affrontements entre partisans, dans un esprit que l’on dira, bien sûr, purement passionnel. 
Les empires s’effondrent le jour où ils cessent d’éprouver de la honte. 
Ce n’est pas demain la veille. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 18 juillet 2026

Pourquoi l’euro numérique n’est pas le bon plan.

L’euro numérique fait partie de ce rêve dystopique que les élites imposent progressivement pour le contrôle total des peuples anesthésiés par la propagande.
Ce projet de monnaie électronique porté par la Banque centrale européenne (BCE), dont l’officialisation est prévue pour 2029, sera le coup de grâce porté à une démocratie en état de mort clinique. Ses défenseurs y voient la modernisation des paiements, sorte d’auxiliaire aux billets de banque, et un moyen pour l’Europe de rester « indépendante » face aux géants américains ou asiatiques du paiement privé.
L’idée de convoquer à la barre les mastodontes chinois et américains pour nous faire avaler la pilule s’avère aussi efficace que le charmeur de serpents impressionnant les passants en dictant par les sons du pungi le comportement à observer à des serpents venimeux !
Derrière le récit de la modernité et de la souveraineté européenne, on distingue très bien la concentration du pouvoir monétaire entre les mains d'une institution technocratique, avec la possibilité de conditionner, tracer, restreindre l'usage de la monnaie au-delà du simple échange commercial !
L'euro numérique matérialise un changement profond dans le rapport entre l'État, la monnaie et les libertés individuelles. Nous avons affaire à un modèle de contrôle totalitaire. 
La disparition des pièces et des billets reste le dernier rempart de l’anonymat. Contrairement à une carte bancaire ou à une application informatique, payer en liquide ne laisse aucune trace numérique. Demander la garantie « absolue » que le cash ne sera jamais supprimé au profit du tout-numérique est une bonne chose, mais elle est insuffisante pour conserver ne serait-ce qu’un chouïa de liberté. La liberté, c'est d'avoir le choix. Une transition forcée vers le numérique nous oblige à abandonner les espèces.
L'argent physique est nécessaire pour préserver la liberté d'achat et notre liberté tout court. Le risque d’une monnaie sous contrôle absolu n’est plus une simple théorie du complot, mais une réalité. S'agissant d'un outil informatique, un euro numérique permet à un État technocratique — ce qui est de plus en plus le cas — et aux apprentis sorciers de restreindre ou de bloquer notre argent en un clic. 
Imaginons le scénario au moment d’acquitter une opération quelconque : limitation de certains achats, imposition d'une date de péremption sur l'argent ou le gel immédiat des comptes, le tout symbolisé par un doigt pressant une touche fatidique à l’autre bout de la chaîne d’esclavage : autant de scénarios d'anticipation angoissants, dignes des pires films de science-fiction. 
Sans parler des endroits où nous serons autorisés à faire nos achats et ceux que la Machine aura proscrits ! Acheter, oui, mais pas n’importe où, ni chez n’importe qui ! 
En résumé, l'euro numérique n'est pas un simple outil technologique de plus : c'est un projet qui interroge fortement sur notre vie privée et notre liberté économique. 
Le meilleur moyen de s’y opposer est de rester informé, de continuer à utiliser l'argent liquide au quotidien pour en garantir la survie. 
Arrêtons l’achat d’une baguette chez le boulanger avec la « carte bancaire ».
Ce qui paraît commode aujourd’hui, ce sont les barreaux que nous fixons aux murs des futures prisons.
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

jeudi 16 juillet 2026

Mon 14 juillet


La Bastille. Une forteresse médiévale bâtie pour défendre Paris, devenue au fil du temps une prison d'État. 
Le 14 juillet 1789, elle n'abrite plus que sept détenus : quatre faussaires, deux malades mentaux et un gentilhomme enfermé à la demande de sa famille. Quant à la garnison, quelques Invalides et des soldats suisses, elle s'accommode d'une routine que rien ne semblait devoir interrompre… jusqu'à ce que l'Histoire frappe à la porte. 
On raconte encore que le peuple vint délivrer les victimes du despotisme. La réalité est plus prosaïque : les assaillants cherchaient surtout la poudre qui y était entreposée. Les prisonniers, eux, pesaient que dalle dans l'affaire. Il n'y avait ni geôle bondée d'innocents, ni cortège de martyrs politiques attendant leur libération, comme au Chili en particulier et Amérique latine en général, ce que des propagandistes zélés tentent de nous faire croire. 
Voltaire connut aussi la Bastille. Brillant comme il était, il sut transformer ce séjour de pacha — il partageait souvent le repas avec le gouverneur du lieu — en épisode glorieux de sa légende personnelle. Comme fréquemment avec le patriarche de Ferney, le talent littéraire se chargea d'arranger la vérité : les vessies devenaient des lanternes pour peu qu'elles servent son intérêt personnel. L’icône de la liberté d’opinion avait quelques cadavres dans le placard. Nul n’est parfait, n’est-ce pas ? 
La Bastille n'était déjà plus qu'un symbole. Et c'est précisément ce symbole que l'on renversa. Depuis lors, le mythe a pris le dessus sur les faits. 
Drôle de symbole, au fond. Drôle de prise. Et drôle de fête nationale. Car le 14 juillet ne marque pas seulement la chute d'une vieille forteresse ; il ouvre aussi la voie à une nouvelle élite, composée de bourgeois, d'hommes d'affaires, de financiers et d'armateurs, qui remplace progressivement l'ancienne aristocratie sans faire disparaître les rapports de domination et les inégalités criantes. 
Alors, si c'est bien cela que l'on célèbre chaque 14 juillet, qu'on le dise franchement. Mais qu'on cesse de présenter cette journée comme le triomphe sans nuances de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. 
Les frontons des bâtiments publics portent une promesse ; l'histoire, elle, raconte une réalité infiniment plus complexe. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 11 juillet 2026

Mondial de foot : Les Masques Tombent au Cirque de l’Oncle Sam

Pas besoin de masques : ils ont été jetés au feu depuis longtemps. 
Sur les pelouses standardisées du grand cirque américain, il ne reste qu’un spectacle nu, obscène, parfaitement assumé. Plus personne ne fait semblant. Le football n’est plus un jeu : c’est une mécanique. Une industrie qui broie, qui draine, qui exhibe. Le grand tout-à-l’égout des sociétés modernes.
Dans les tribunes, la procession des bêlants s’avance, docile et ravie de l’être. On tond, on encaisse, on recycle. Dans les salons comme dans les fan-zones, la lumière bleutée des écrans tatoue les visages. Le moment est déclaré historique. À défaut de l’écrire, on le célèbre. 
Trois images, deux slogans, une illusion prémâchée : voilà le menu. 
Sur le terrain, rien ne se joue. Tout s’exécute. La partition est connue d’avance. L’arbitre n’arbitre plus : il valide. Derrière lui, la machine tourne à plein régime, réglée au poil près. Qu’un acteur hésite, qu’un geste échappe au script, et la sanction tombe, nette, immédiate, sans appel. Il n’y a pas d’erreur ; il n’y a que des écarts corrigés. 
Puis la meute rugit à l’injustice. Étrange spectacle qu’une foule enfermée dans un stade, convaincue d’assister à l’imprévisible alors qu’elle acclame le scénario. Au-dessus de cette farce, les puissances distribuent les rôles, tranchent, désignent. Le terrain n’est plus qu’un prolongement de leurs volontés. Les cartons pleuvent comme des décrets. Le rouge qu’on attribue ou qu’on ôte arbitrairement devient une manière de gouverner. Le football mène décidément à tout, surtout au pire. 
Le drame n’est pas que le personnage de Kafka se prenne pour un gros insecte ; le drame est que les autres finissent par le croire. 
Et puis il y a le récit. Cette fable grotesque qu’on injecte à doses massives pour maquiller la combine. On raconte des exploits, des renaissances, des destins. On fabrique du miracle avec du mensonge industriel. Les dés ne sont pas seulement pipés : ils sont coulés en lingots avant même que la partie ne commence. 
Alors surgit le vainqueur, impeccable, inévitable, trop parfait pour être vrai. Le nouveau Messi. L’immortel. Celui qui marche sur les eaux, ouvre la mer et conduit les foules vers la terre promise. 
Il flotte au-dessus du désastre général comme une évidence programmée. Tout s’effondre en silence. Les autres croyaient jouer ; ils n’étaient que les figurants d’une démonstration soigneusement mise en scène. 
Le football n’a pas été corrompu : il a été vidé. Remplacé par son double, plus rentable, plus docile, plus facilement exportable. Un décor sans profondeur où l’incertitude, cette vieille promesse du sport, a été méthodiquement effacée. Et le public applaudit encore. Parce qu’une addiction n’a pas besoin de vérité pour prospérer. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 9 juillet 2026

Que tombe la pluie ! Conte de circonstance.

— C'est sec, dit le premier druide. 
Le second gratta la mousse d'un menhir, soucieux de l’éclat du granit. 
— C'est pire que sec. Les grenouilles demandent de l'eau en bouteille. Mais sans les bouchons attachés. Quelle idée ! 
Autour d'eux, les ruisseaux ressemblent à de fines lianes, les potagers font grise mine et les fontaines toussent un filet maigrichon. 
Le Grand Druide lève les yeux vers un ciel d'un bleu insolent. 
Le vert des clairières prend une teinte de paille digne du Midi. Il ne manque plus que les cigales ! 
— Les incantations ? 
— Déjà faites. On a même convoqué le barde avec son répertoire à faire tomber des grêlons. Sans effet ! 
— Les danses autour des menhirs ? 
— Trois fois. 
— Les galettes en offrande ? 
— Mangées. Elles étaient succulentes. Le ciel n’a pas accouché d’un nuage. 
Un long silence s'ensuivit. 
— Les politiques ? demande enfin un jeune druide. 
Il apprendra avec le temps. 
Le Grand Druide soupire. 
— Ils ont créé une commission sur l'humidité. Une autre sur la gouvernance des nuages. Ils étudient la possibilité d'envisager des pistes de réflexions. Des Think tanks, qu’ils nomment cela. 
Les druides se regardent. Puis l'un d'eux, après une longue bolée de cidre, pour adoucir les canaux, fortement irrigués par l’hydromel, pose son verre avec gravité. 
— Et si on faisait venir François Hollande ? 
Personne ne rit. Les plus anciens échangent un regard inquiet, mais non dépourvu d’intérêt. 
— Tu es sûr de vouloir employer… cette méthode-là ? 
— Avons-nous vraiment le choix ?  L’effet pluviogène est des plus efficaces ! 
Le Grand Druide ouvre lentement un vieux grimoire dont les pages sentent la lande humide. Il lit :  
« En cas de sécheresse exceptionnelle, faire discourir François Hollande. Les premiers nuages apparaissent après vingt minutes. Les pluies deviennent régulières au bout d'une heure. Au-delà de deux heures, prévoir bottes, cirés et sacs de sable. » 
Le silence retombe. Puis le Grand Druide referme le livre. 
— Envoyez l'invitation. 
Trois jours plus tard, l'ancien président prend place devant les habitants réunis sur la grande place. 
— Mes chers compatriotes…  L'heure est grave.
À la troisième minute, un nuage est apparu. À la douzième, le vent a fraîchi. À la vingt-septième, une première goutte s'écrase sur le nez du Grand Druide. 
Au bout d'une heure, les ruisseaux chantent de nouveau. Au bout de deux, les Bretons retrouvent enfin leur météo. 
On raconte qu'il fallut interrompre poliment la conférence avant la troisième heure.
Personne ne souhaitait connaître les conséquences d'une troisième heure de conférence.
Les anciens assurent que nul n'a jamais osé vérifier ce qui se passe après trois heures de discours !
Excès de prudence ou crainte réelle ? 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

mardi 7 juillet 2026

Confiscation des biens des personnes physiques ou morales.


L'expression consacrée selon laquelle « il n'y a pas de fumée sans feu » signifie qu'une rumeur, une accusation ou un soupçon trouvent souvent leur origine dans un fait réel, sans que celui-ci corresponde nécessairement à la vérité tout entière. Elle traduit une forte probabilité, non une certitude.
On écarte volontiers cet adage au nom de la prudence ou de la rigueur juridique. Pourtant, il exprime une intuition née de l'expérience : certaines dérives ne surgissent pas de nulle part. Elles s'annoncent, se devinent, se préparent. Il arrive que la fumée précède le feu, comme le ciel noir annonce l'orage.
Ainsi en est-il du danger selon lequel les ministères de l'Intérieur et de l'Économie pourraient, de concert, priver des personnes physiques ou morales de leurs biens ou de leurs revenus au motif d'une prétendue « incitation à la haine », sans décision préalable d'un tribunal. 
À ce jour, cela n'existe pas dans le droit français. Mais l'inquiétude ne naît pas du néant. Elle s'alimente de l'extension progressive des pouvoirs administratifs et des multiples régimes dérogatoires instaurés au fil des années au nom de la lutte contre le terrorisme, le séparatisme ou les ingérences étrangères.
La tentation est permanente, pour un pouvoir gagné par la logique de l'exception, d'élargir toujours davantage son champ d'action. 
Lorsqu'un État s'habitue à gouverner par l'urgence, le risque existe que les garanties judiciaires deviennent des obstacles plutôt que des protections. L'individu cesse alors d'être un sujet de droit pour devenir une chose. 
La loi du 24 juin 2024 relative aux saisies et confiscations n'a pas supprimé l'intervention du juge en matière de confiscation pénale, certes. Mais il n'en demeure pas moins que le droit français connaît déjà des mécanismes de gel administratif des avoirs, décidés conjointement par le ministre de l'Économie et le ministre de l'Intérieur, sans autorisation judiciaire préalable.
Ces mesures sont officiellement réservées à des faits précis : financement du terrorisme, participation à des activités terroristes ou, plus récemment, certaines formes d'ingérence étrangère. Mais une question essentielle demeure. Qui décide qu'une personne relève de ces catégories ? Sur quels éléments repose cette appréciation ? Quel est le niveau de preuve exigé avant que des conséquences aussi lourdes soient imposées ?
Et surtout, quelles garanties protègent effectivement le citoyen contre l'erreur, l'arbitraire ou l'instrumentalisation politique Le gel des avoirs de citoyens russes suite à des sanctions liées au conflit ukrainien en est l'exemple le plus courant. 
Pouvons-nous, dès lors, envisager une telle éventualité concernant des citoyens français ou membres de l'UE pour avoir exprimé leur sympathie à l'égard de la Russie ? Ou pour dénoncer la dérive totalitaire des régimes dits démocratiques ? Qui pour nourrir les listes noires ?
Rien n’est plus aisé que d'accuser. Je peux, par exemple, affirmer que mon voisin est borgne alors qu'il possède deux yeux parfaitement sains. L'affirmation ne crée pas la réalité. Pourtant, lorsque l'accusation émane de l'autorité publique, elle peut produire des effets immédiats bien avant qu'un juge ne se prononce. 
Dans un État de droit, la puissance publique ne doit jamais disposer d'un pouvoir de sanction reposant principalement sur sa propre appréciation. Car dès lors que l'administration devient à la fois celle qui soupçonne, celle qui qualifie et celle qui sanctionne, la frontière entre la protection des libertés et leur restriction devient dangereusement mince. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 5 juillet 2026

La seconde colonne d’Hercule - Conte bref


Va. Écoute. Cherche. Doute. 
Plie tes certitudes en origamis et jette-les au vent. 
Un vent de hasard. Chaud. Froid. Violent. Un vent glacé venu des montagnes. 
Mon oncle Jésus — grand, sec, un peu voûté — portait une moustache qu’il soignait avec application. Et puis ce nez. Un tarin monumental. On ne voyait que lui dans la rue. On l’avait surnommé Cyrano. Je n’en ai compris le sens que bien plus tard. 
Il réglait la circulation pour la police municipale. Ça ne suffisait pas. Le pays sortait d’une grande misère, les cicatrices d’une guerre civile encore à vif. Il arrivait encore que la garde civile frappe aux portes et reparte avec l’homme de la maison. 
La peur élargissait les yeux et cousait les bouches. 
Le soir, après son service, il parcourait la ville avec une mallette d’objets disparates. Stylos, peignes, brosses, ciseaux, gadgets sans nécessité — de quoi séduire un comptoir fatigué. Il devenait représentant en articles divers. Il ne parlait ni de la guerre ni de l’endroit d’où il venait. Il disait seulement : « Avant. » Et puis : « Après. » 
Avant, les hommes riaient fort. Après, ils regardaient derrière eux. 
Dans la cuisine, il s’asseyait toujours à la même place. 
Ma tante Dolorès était souvent absente. « Des choses à faire », disait-elle. 
En vérité, elle aimait le meilleur ami de mon oncle. Ils se retrouvaient dans les hauteurs de la ville, dans des coins ombragés. Moi, j’allais partout. J’ai senti une douleur nette dans la poitrine quand je les ai vus s’embrasser. 
J’adorais ma tante. Elle buvait trop. L’ivresse l’apaisait. Entre deux eaux, son regard devenait du velours. Elle était belle. Douce avec moi. Parfois, on aurait dit qu’elle cherchait un peu de lumière dans l’oubli. 
La chaise grinçait sous le poids maigre de Jésus. Il retirait sa casquette, la posait près de l’assiette, l’alignait avec le bord de la table. Il aimait que les choses tombent juste. Peut-être parce que le reste ne tombait jamais au bon endroit. 
Dolorès servait la soupe sans un mot inutile. Mes cousins parlaient bas. On apprenait tôt à mesurer le volume des choses : le pain, le sucre, les paroles. Moi, j’étais volubile. Trop. Mon oncle disait à ma mère, à voix basse :
— Il va être temps qu’il quitte le pays. 
Parfois, quelqu’un manquait dans le quartier. On disait qu’il était « parti travailler ailleurs ». 
Mon oncle ne commentait pas. Il lissait sa moustache du pouce et de l’index. Geste précis. Presque solennel. Comme s’il redessinait une frontière invisible. 
Le dimanche, il cirait ses chaussures avec soin. Il polissait le cuir jusqu’à voir son reflet déformé dans la pointe effilée — ces chaussures italiennes qu’il aimait tant, au supplice élégant. Son nez surgissait dans la courbure sombre. Il en riait parfois. Un rire bref. Sec. Il n’ignorait pas son surnom. Il l’acceptait. 
Je crois qu'il aimait secrètement l'idée de Cyrano de Bergerac. Cela lui suffisait peut-être.
Les soirs de tournée, il rapportait des anecdotes minuscules : 
Un commerçant qui avait vendu son premier réfrigérateur ; une jeune femme hésitant entre deux peignes ; un enfant fasciné par des ciseaux.
Il racontait cela avec une tendresse discrète, surtout quand Dolorès était là. 
Mon oncle avait du courage. Il glissait les billets dans la poche intérieure de sa veste comme il enfouissait sa peur au fond de sa gorge — d’un geste souple et ferme. 
Un soir très tard, on frappa à la porte. Trois coups. Ni forts ni faibles. Juste assez pour que le cœur change de rythme. 
Dolorès leva les yeux. Lui posa sa cuillère. Lentement. On sentait la peur flotter dans l’air coupable de la nuit. 
Ce n’était qu’un voisin. 
Mais j’ai vu, dans cet instant suspendu, les années s’abattre sur son visage. Pas la guerre elle-même — son fantôme. 
Il se leva. Ouvrit. Parla normalement. Plaisantait presque. 
Quand il revint s’asseoir, sa moustache était parfaitement en place. 
Ce n’est pas la misère que je garde de lui. Ni la peur. Mais cette obstination tranquille à rester droit quand le vent traverse la maison. 
Mon oncle Jésus était la seconde colonne d’Hercule. 
 
Sous l'Casque d'Erby