dimanche 17 mai 2026

Permis de vérité : La lettre de Sam.

 

L’absolu n’existe pas. Nous le savons. En revanche, l’imagination ignore les limites. Elle fonce, c’est sa raison d’être. 
Nous pouvons empiler projets, idées, utopies — le mur du réel, c'est du béton. Cruel. Inerte. Inébranlable. 
Figurative ou abstraite, la lumière conserve la même fragilité. Son intensité varie selon les esprits. Elle éclaire ou aveugle, sans demander la permission. 
Comme en musique, chaque partition est une symphonie secrète. Elle se joue dans le silence des âmes. 
Coco-bel-œil, mon hibou — voisin nocturne, confident carnivore — me le répète entre deux coups de bec crochu : 
— Le regard n’existe pas. Illusion optique. On ne voit que ce que le cerveau autorise. 
On frappe à la porte. Une lettre. Le pouls s’emballe. Je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
L’enveloppe est posée sur la table. Le carnet d’adresses s’ouvre tout seul. Le téléphone bipe : occupé. Ou coupé ? 
Je m’agite. Je rumine. Le sordide trouve toujours un chemin praticable. Je n’aime pas les boîtes aux lettres. Ni ceux qui portent des nouvelles. Elles sont trop souvent mauvaises. Celle-ci l’est. Évidemment. Comme si elle n’avait pas pu se perdre. 
Je suis là, à me faire un sang d’encre. À espérer — ridicule — que ce qu’on m’annonce soit un canular. Une de ces blagues cruelles que les amis s’autorisent parfois. Sam ! Qui aurait pu le croire ? Quel merdier ! 
Sam le magnifique. Le tombeur. Le guerrier de la séduction. Le Conquérant. Le funambule des conquêtes amoureuses. 
Sa lettre est là. Je l’ai lue jusqu’à que chaque mot, rougit au fer de la peur, brûle ma chair. Jusqu’à que chaque élément, quittant l’anonymat des étagères, ne vienne toucher le heurtoir de ma porte. 
Voici, ce qu’il écrit : 
Cher Ami, 
Je viens de commettre l’irréparable. Avant d’entreprendre les démarches qui s’imposent, je t’écris. Pas dans l’intention d’excuser un acte qui mérite opprobre, mais pour te dire combien je cherche encore à comprendre ce que j’ai fait. 
Ton amitié m’est chère. 
Pendant des années, mon personnage « public » ne laissait rien filtrer de mon moi occulte. Celui qui, nuitamment, colonisait ma folie. Avec le jour, cette part obscure laissait la place au personnage souriant et équilibré que tout le monde aimait et enviait !
Le silence n’ouvre-t-il pas la porte à des démons que seul le diable commande et agite ?
Peu à peu cet état a remplacé le guignol grotesque que je donnais l’impression d’être. Je sombrais corps et biens. 
Il est étrange, comment la machine la plus sophistiquée peut se dérégler sans crier gare. La perte de mon job, ma vie de couple, la famille, les amis, la société, ce mur indestructible que la monde bâtit pour empêcher la lucidité. Un mur sans horizon. 
Mon engagement politique ? Quel engagement ? Quelle politique ? Une distraction, tout au plus. Une manière de me duper sans être dupe. Un acte immoral qui mettait mon ego au-dessus des banalités conviviales.
Le statut de la femme ? Ce fumeux féminisme ? De la rigolade ! Si mon silence prenait la parole, une fois dans sa vie, aucun avocat ne plaiderait ma cause. Aucun esprit ne m’accorderait de circonstances atténuantes.
Le tiers-monde dont j’étais le fier paladin ? La seule vue d’un basané inculte et agressif me répugne au plus haut degré. Les comprendre, dites-vous, les bien-pensants ? Peut-être. Mais pas les excuser. Prendre leur défense était un jeu d’enfants, pas un acte héroïque comme vous le pensiez.
Quelle crédulité ! Une manière habile de jubiler intérieurement. 
Ah, les fanatiques de la cause ! Ceux-là, je m’arrangeais pour séduire leurs femmes – quand elles étaient appétissantes – pendant qu’ils péroraient dans des assemblées minables. 
Sauver le monde ! J’avais la certitude de les baiser deux fois. 
Cela fait deux heures, cher ami, que Joëlle gît sur la moquette. Je l’ai proprement étranglée. Ni ses convulsions, ni son regard exorbité, n’ont pu arrêter un acte dont la colère et la haine étaient le moteur. J’ai recouvert son corps avec une couverture. Sauf la tête. 
Depuis le bureau, je ne vois que ce visage et ces yeux fixant, je ne sais quel point obscur du plafond. 
Que s’est-il passé ? Tout allait bien. 
À notre retour de soirée, nous avons commencé à nous étreindre, avec de plus en plus de fougue, nous avons roulé sur la moquette et quand j’ai réalisé, tout était fini. 
J’ai peur ! Je ne t’en voudrais pas si tu gardais le silence. Signé Samuel. 
J’avais fait abstraction du jour, du mois, de l’année, du siècle. Je n’étais qu’une boule de perplexité dans un océan démonté. 
Je téléphonais partout. À mon lieu de travail, pour prétexter une « mauvaise nouvelle ». Oh, l’édulcorant ! 
Je téléphonais aux amis communs. J’espérais des réponses qui ne viendraient jamais.
Certains amis sont venus. Ils ont lu. Relu. 
Des têtes révulsées se regardaient entre elles. On sentait une colère sourde. Une haine viscérale se fraie un chemin balisé dans leurs esprits. 
Une ordure qui cachait un jeu criminel inexcusable ! 
Personne n’a rien proposé. Les couples n'osaient pas se regarder. 
Les « amis » sont partis sans bruit. Personne n’a touché aux biscuits. 
J’ai relu la lettre une dernière fois. Elle ne disait plus rien. Elle ne demandait plus rien. 
J’ai pensé à la mère de Samuel. J’ai composé le numéro. 
— Allô ? — Bonjour… c’est moi. 
— Ça va, toi ? La voix était claire et enjouée. 
Samuel n’est pas là. Ne quitte pas, je te passe Joëlle. Elle a un truc à te dire. 
Le temps s’est arrêté. Il n’y avait plus ni mur, ni lumière, ni regard. Seulement cette voix qui continuait de parler, quelque part, dans un monde dans lequel rien ne s’était encore produit. 
J’ai raccroché. 
Depuis, le 1ᵉʳ avril, je n’ouvre jamais le courrier. Je me coupe du monde. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 15 mai 2026

Charlie contre l’apocalypse

Week-end. Déjà ! De l’ascension ! Ce n’est pas rien ! 
Encore une formule passe-partout, qu’on dégaine quand Dieu lui-même n’a rien d’autre à faire. Et Dieu sait, si... 
Comme si le temps filait plus vite que les illusions occidentales. 
On n’est pas grand-chose. 
Il suffit d’ouvrir la boîte à manip pour comprendre que l’humanité persiste à confondre civilisation et concours Lépine de l’horreur : l’Ukraine… Gaza… l’Iran après le Venezuela, les haines recyclées sous emballage diplomatique… les crimes contre l’humain commis avec la régularité d’un train suisse et l’indignation calibrée d’un service après-vente au top niveau. 
Le monde rétrécit. On étouffe. 
Si je devais résumer l’époque par une image, ce serait celle-ci : la banalisation du mal maquillée en conférence de presse. 
Week-end. On se détend ! Profitons-en, heureux citadins. Le niveau de malignité ayant dépassé les capacités de stockage du cerveau humain, même les révolutionnaires professionnels hésitent désormais à protester : trop risqué pour leur prochaine manifestation sponsorisée par « Plus fort que moi, tu meurs » ! 
Le conseil d’un ami : « Restez chez vous, regardez la téloche, mangez des saloperies et informez-vous juste assez pour entretenir l’angoisse sans compromettre la digestion. » 
Il me revient à la mémoire cette histoire peu banale survenue en terre australienne sur la disposition de l’être vivant à surmonter les épreuves. 
Une noble Dame, Jacinta Rosewarne, avait eu l’idée lumineuse de laisser traîner dans son garage deux choses absolument incompatibles : son petit chien Charlie… et de l’éthylène glycol. 
Pour ceux qui ignorent les raffinements de la chimie moderne, l’éthylène glycol est ce liquide délicieux qu’on trouve dans les radiateurs automobiles et qui transforme rapidement tout organisme vivant en dossier médico-légal. 
Charlie, terrier maltais (illustration) manifestement porté sur les expériences interdites, en a lampé une rasade. 
Fin du chien, pensait-on. Mais nous parlons de l’Australie. Là-bas, entre les serpents mortels, les araignées psychopathes, un climat extrême et les kangourous boxeurs, la médecine a un rapport très particulier avec l’alcool. 
Les vétérinaires, appelés à la rescousse dans un éclair de génie slave sous climat océanique, se sont souvenus que la vodka pouvait neutraliser les effets du poison. 
On a donc mis le chien sous perfusion de vodka. Et ça a marché ! 
Charlie a survécu. Mieux : il remue désormais la queue avec l’enthousiasme d’un député découvrant une caisse noire oubliée. 
Quant à sa maîtresse, noble Dame Jacinta Rosewarne, elle refuse à présent de se séparer d’une bouteille de vodka. Elle en a tout un stock à portée de gosier. 
« Au cas où », dit-elle, un verre posé sur un ouvrage d'Aleksandre Sergueïevitch Pouchkine ! 
Ils sont forts, ces Russkofs ! 
Après la Crimée, les voilà en train d’annexer l’Australie sans tirer un seul coup de feu. 
Pendant ce temps, l’ONU a adopté une résolution pour interdire les radiateurs automobiles. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

mardi 12 mai 2026

Chronique d'une poussière d'État : Le Hantavirus

Le hantavirus tombe vraiment à point nommé, s’insérant avec une précision chirurgicale entre l’affaire Epstein, verrouillée par un silence de plomb, et le fracas des barils du côté d’Ormuz. 
Ce nouvel avatar de la dictature sanitaire — et de la dictature tout court —  est, nous dit-on, transmis par certains rongeurs via des poussières contaminées par leurs urines ou leurs excréments. Va savoir où l’envie les prend ! 
C’est bien connu, le citoyen moderne respire quotidiennement des quantités industrielles de fiente de rat, que ce soit en attendant son RER, en s’entassant dans un bus, ou en faisant la queue dans les couloirs aseptisés des cliniques et des hôpitaux. On en inhale probablement des boisseaux entiers au Pôle Emploi, à la Caf ou dans les bureaux du percepteur, ces lieux où l'on se sent déjà naturellement comme un rat pris au piège. 
Ce virus malicieux provoque de fortes fièvres, des douleurs musculaires et, parfois, des atteintes rénales ou respiratoires graves. Soit, très exactement, le tableau clinique qui frappe n'importe quel Français au moment de découvrir sa facture de gaz, son avis d'imposition ou le prix du litre de carburant : on s’étouffe, on tremble, et on a mal aux reins dès qu'il s'agit de payer les produits de première nécessité. 
Le hantavirus n'est finalement qu'une métaphore budgétaire appliquée à la virologie. Même si les contaminations humaines restent plus rares qu’une promesse électorale tenue et surviennent surtout lors du nettoyage de lieux fermés infestés — granges, caves ou cabanons — il nous faut désormais serrer les fesses avec une vigueur olympique. Car derrière le moindre buisson, derrière chaque mouton de poussière sous le buffet, peut se terrer la particule assassine, la déjection terroriste prête à bondir sur les alvéoles pulmonaires. 
La prévention repose donc sur l’aération — allez donc prendre l’air sur le bord de mer, c'est gratuit (pour l'instant) — le port de protections digne d’un démineur, et notamment l’évitement absolu du balayage à sec. Sur ce dernier point, les autorités préconisent l’utilisation intensive de l’aspirateur, dont toute une gamme de modèles high-tech, capables d'aspirer votre âme en même temps que la poussière, est disponible sur les plateformes discount. 
En somme, si vous ne succombez pas à la fièvre hémorragique, vous finirez ruiné par l'achat d'un appareil ménager ou étouffé par vos factures. 
Dans tous les cas, le système gagne, et la souris danse. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 10 mai 2026

Les nuages ne promettent rien. Conte bref.


Marre d’être heureux. La formule plaît, évidemment. Les sourires suivent, comme prévu. Certains lèvent un sourcil, s’étonnent, hésitent à demander si je plaisante. 
Je ris. Mieux vaut ça que l’inverse. La mécanique fonctionne très bien. 
J’ai toujours aimé les phrases toutes faites. Elles tiennent debout toutes seules, impeccables, repassées de frais. Rien à expliquer. Rien à défendre. Quand on me reproche la facilité, je réponds par une autre formule. J’en ai même quelques-unes en réserve, pour varier un peu. Dix fois par jour, on me demande si ça va : il faut bien renouveler le stock.
« On a vu pire » marche généralement très bien. Personne ne demande jamais quand.
C’est un peu comme les blagues médiocres qui ponctuent les soirées : elles sont si mauvaises que tout le monde attend le moment exact où il faudra rire. Ça occupe, ça ne coûte rien et surtout ça évite les conversations sérieuses. J’ai toujours fui les grands engagements, les promesses de lendemains lumineux, l’espoir sous plastique.
C’est sans doute pour ça que je préfère les nuages. Ils ne discutent pas. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ils passent, s’attardent parfois plusieurs jours, puis disparaissent quand le vent décide enfin de les pousser ailleurs. Ils n’expliquent rien. Et si ça dérange quelqu’un, ils s’en moquent.
Les étoiles me font le même effet. Leur lumière nous atteint alors qu’elles sont mortes depuis longtemps. Nous ne sommes pas grand-chose. Pourtant, certains continuent de se bercer d’immortalité. 
Les nuages, eux, vivent sous toutes les formes : montagnes, collines, plaines, mers suspendues, tapis de soie, pelotes de laine. De quoi tricoter une vie entière — pulls, écharpes, chandails sans fin. Une immortalité qui ne réclame rien. 
De temps en temps, certaines formes me rappellent le voisin d’en face, celui dont les chants avinés suffisent à ruiner toute tentative de réflexion philosophique. Dès qu’il s’agit de pérorer, Achille répond toujours présent, à n’importe quelle heure. 
Toute chose a son contraire. Le vent, par exemple. En Bretagne, il existe en plusieurs versions : fort, têtu, humide, mordant. Il ramène les nuages aussi vite qu’il les emporte. Une vraie fête foraine. Un vent iconoclaste qui décoiffe tous ceux qui se prennent un peu trop au sérieux. Le vent, c’est comme la mer : mieux vaut le laisser tranquille. Il mène sa vie. 
En une journée, il peut disperser les formes du voisin aux quatre coins du ciel, juste pour lui faire voir du pays. Ce qui, dans son état habituel, ne change pas grand-chose. 
On dit que les voyages enrichissent. Achille est donc immensément riche : du bistrot à chez lui, puis de chez lui au bistrot. Ses croisières surpassent les nôtres ; on le croit volontiers. 
Un jour où il partait marcher le long du littoral avec sa véritable moitié, nous avons échangé quelques mots. Au moment de partir, sans raison particulière, il a lancé : 
— Dans la vie, il faut savoir être l’exacte moitié de sa moitié. 
Il avait dit ça d’un ton solennel. Il avait probablement ses raisons. 
Le voisin mitoyen, lui, déteste tout ce qui dépasse. Sa haie est taillée au cordeau, sa pelouse au millimètre, ses comptes rangés comme des soldats. Sa voiture, sa maison, sa femme, son jardin, son crédit, sa télévision : rien ne doit déborder. 
Le moindre imprévu déclenche chez lui un barrage d’injures et de menaces. 
Il pratique l’abstinence comme on surveille un coffre-fort. Boire, fumer, chanter, danser ? Inutile. Dangereux, même. Suspect. 
Il préfère les colonnes de chiffres aux pas de danse. 
Ces derniers temps pourtant, ses colonnes vacillent. Mondialisation, emprunts, pourcentages : ses certitudes tremblent sur leurs bases. Il dort mal. Mange peu. Il a même arrêté d’aller à la messe, affirmant que Dieu s’était mal positionné sur les marchés. 
On raconte qu’on l’a vu récemment un verre à la main. Le mélange du diable. 
Parfois, il rêve tout haut : l’Afrique, l’Australie. Sa femme, qui ne demande que ça l'encourage aussitôt. Bora-Bora, Haïti. Elle voit large. Lui évoque surtout ces destinations pour remplir les silences, en attendant qu’on apporte les plats au restaurant. 
— C’est dégueulasse, dit-il en parcourant le menu. T’as vu les prix ? Six mois de boulot pour qu’ils se prélassent sous les cocotiers. 
Il fait allusion au commerce saisonnier. Il commande des œufs mayonnaise, un steak-frites et une carafe d’eau du robinet, bien décidé à ne jamais remettre les pieds dans cette gargote. Il ne laisse pas de pourboire. 
De retour chez lui, satisfait malgré tout, il se couche avec le sentiment d’avoir remis un peu d’ordre dans le monde. 
Au-dessus du toit, un nuage passe. 
Il ne promet rien. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

mercredi 6 mai 2026

Inaltérable langue du Chaos

Le bruit court, enfle et se propage jusqu'à ce que l'origine se perde dans les limbes de l’oubli. On ne sait plus qui sème le vent, on ne récolte que le murmure. 
Les mots flottent, se dédoublent, se dissipent dans le brouillard confortable de la bonne conscience. 
On dit que le fracas d'une guerre n'est qu'un rideau tiré sur une autre, plus secrète. Que l'on agite des scandales comme des leurres pour que les mains agiles puissent, dans la pénombre, déplacer les montagnes et les peuples. 
On dit que l'incendie est allumé pour prévenir le déluge, nous ne sommes que les pièces d'un jeu qu’on fait tomber à dessein. 
On dit que détruire, c’est délivrer. Que frapper, c’est protéger. 
On dit que la bombe est l'embryon de la paix et non sa ruine. 
On dit qu'il existe une balance pour mesurer le prix du sang, que certaines vies pèsent plus lourd que d'autres, que certaines terres sont promises quand d'autres sont condamnées. 
On dit que la vérité est une cible mouvante, toujours ailleurs, toujours plus loin. On traque le serpent, mais on ne voit que sa mue. Alors, pour combler le vide, on invente des fables, on désigne des coupables, on maquille l'horreur. 
On dit à celui qui n'a rien que la guerre est une aubaine. Qu'elle transforme la misère en gloire. On lui promet un royaume céleste pour le prix de son sacrifice terrestre. Mais pendant qu'il attend son trône de nuages, c'est un enfer de boue et de fer qu’il vit au quotidien. 
On dit vouloir briser les chaînes des femmes, dans des régions dont on convoite la richesse, mais on ne fait que changer la cagoule du bourreau. On prétend libérer en tuant, on soigne en infectant, exerçant inlassablement la même domination sous le masque de la vertu. 
On dit que le sang qui coule aujourd'hui achète le repos de demain. On nous promet des paradis derrière chaque ligne de front. Mais les guerres s'accouplent et s'engendrent, formant une chaîne infinie où l'horizon de paix recule à chaque pas que l'on fait vers lui.
On dit. On colporte. On martèle. 
Finalement, ce vacarme n'a qu'un but : étouffer le silence. Ce silence redoutable où plus rien ne nous protège de la réalité. Ce moment où, débarrassés de nos excuses, nous sommes enfin forcés de regarder le monde en face. 
Tel qu'il est
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 1 mai 2026

1er mai : le panache de l’échec


La célébration des défaites ouvrières m’a toujours laissé un goût amer, une inquiétude persistante que le temps ne parvient pas à dissiper. Quelque chose, dans cette obstination à commémorer des naufrages comme s’il s’agissait de triomphes, me dérange profondément. 
Et pourtant. Et pourtant, nous en sommes les héritiers et les gardiens involontaires. 
Ces désastres nous sont présentés comme des victoires mythologiques, où l’ennemi — ce Moloch immortel — serait vaincu par la seule puissance de l’imagination. On ne renverse pas l’histoire par la noblesse de l’intention. 
Toutes les défaites ne se valent pas. Elles ne disent rien par elles-mêmes. Que l’on évoque Spartacus, la Commune, Kronstadt ou la Révolution espagnole de 1936, ce qui mérite d’être retenu n’est pas l’issue, mais les brèches ouvertes dans le canal de l’espoir. L’idée que cela était possible. Les ériger en icônes figées, c’est les pleurer sans les prolonger. 
« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » : telle semble être la devise de cette fascination pour les causes perdues. Elle brouille le sens même de l’engagement par l’esthétique du sacrifice.
Quant à Mai 68, difficile de ne pas y voir un maquillage habile, une agitation spectaculaire et un complot dont les manipulateurs ont su tirer profit. Pour les plus cyniques, ce fut une farce ; pour les plus lucides, une ruse de l’histoire — un piège tendu à ceux qui croyaient la faire, alors qu’ils ne faisaient que la décorer. 
Aujourd’hui, l’histoire recycle les vaincus en symboles inoffensifs ou en avertissements commodes. Sous le déploiement mécanique de banderoles aux couleurs passées, s’installe un vide saisissant. La mémoire tourne à vide, parle à des absents, tandis que les puissances en place observent ce théâtre avec ironie. 
À force de sacraliser l’échec, on oublie que lutter ce n’est pas témoigner de sa vertu dans la défaite, mais transformer le réel en justice et en légitimité. Il ne s’agit plus de « perdre avec panache », mais de retrouver l’exigence de la victoire et de l’honneur. 
Le 1ᵉʳ mai concentre à lui seul cette ambiguïté. Est-ce la commémoration des martyrs de Chicago, sacrifiés pour la journée de huit heures, ou l’affirmation d’une solidarité internationale conquérante ? Entre le muguet printanier, emblème d’une paix sociale tronquée, et le souvenir des fusillés de Fourmies, la frontière reste incertaine. 
Le 1ᵉʳ mai ne devrait être ni un jour férié concédé par le pouvoir, ni une simple veillée funèbre. Il rappelle que les droits ne sont jamais donnés, mais arrachés. 
S’il devient une fête inoffensive, il rejoint le musée des causes pétrifiées. S’il demeure une menace pour l’ordre établi, il retrouve sa fonction d’outil. Car la meilleure manière d’honorer les morts de Chicago n’est pas de pleurer leur disparition, mais de poursuivre leur combat.
 
Sous l’Casque d’Erby