On dit que l’histoire est cyclique. Que le pire se répète à intervalles réguliers. Faisons en sorte de rompre le sortilège.
Enclaves espagnoles en Afrique du Nord bien avant la création du Maroc par l’empire colonial, Ceuta et Melilla ne cèdent pas sous la pression d’une armée, mais sous le poids de notre déni.
La crise de juillet l’a prouvé jusqu’à l’absurde : réduire l’assaut simultané de dizaines de milliers de personnes à une simple urgence humanitaire ou à un banal incident frontalier relève de l’aveuglement politique.
On n’ouvre pas une frontière aussi verrouillée sans que le pouvoir marocain ne tourne délibérément la clé. Rabat n’a nul besoin d’envoyer des chars quand il lui suffit de croiser les bras. Tout comme l’Espagne n’a que le petit doigt à bouger pour sectionner le câble qui traverse le détroit depuis Tarifa et alimente le Maroc en électricité !
En léguant la garde de ses portes à un voisin souverain, l'Europe s’est condamnée — rien n’est naïf avec elle — à subir un chantage diplomatique permanent, transformant le désespoir humain en monnaie d'échange sur le Sahara et les subsides de Bruxelles. Est-ce si innocent de la part d’une UE qui nous promettait la fin des conflits entre les peuples si on votait pour elle ?
Pendant que l’exécutif espagnol brille par son incroyable absence et le cynisme incroyable de ses représentants, la fracture interne s’agrandit. La colère populaire qui déferle jusqu'au rassemblement prévu ce 2 septembre n'est plus un simple mouvement d'humeur : elle est le symptôme violent d'un État dépassé, voire complice. Car le piège tendu est plus vaste, plus vicieux. Nous subissons une guerre hybride intégrale dont le véritable champ de bataille n'est pas le grillage d'El Tarajal, mais l'esprit même des citoyens.
Dans cet écosystème du chaos, chaque image et chaque rumeur alimentent une polarisation politique destructrice. Les passeurs encaissent les bénéfices, les rivaux régionaux se frottent les mains et les démagogues exploitent la brèche sans même avoir besoin de se concerter.
L'objectif ultime n'est pas de conquérir un territoire, mais d'user l’Espagne de l'intérieur, d’écarter toute capacité de réaction rationnelle et de dresser les compatriotes les uns contre les autres. L’erreur du PSOE, aux yeux d’une part croissante de l’opinion, est double : avoir gouverné comme si le pays finirait par accepter les décisions qui lui sont imposées, et avoir parié sur une lassitude générale qui conduirait, une fois encore, à la résignation.
Mais la résignation n’est pas infinie.
Face à un choc sécuritaire et politique de cette ampleur, la division constitue déjà une défaite en puissance. L’histoire espagnole rappelle, avec une force tragique, ce qui peut arriver lorsque l’adversaire politique cesse d’être un compatriote pour devenir un ennemi intime. Il ne s’agit pas de prétendre que l’Espagne de 2026 est celle de 1936. Les contextes sont différents. Mais la mécanique de focalisation mérite d’être regardée en face : une société qui ne sait plus se parler est vulnérable.
À Ceuta hier, à Melilla dans une suite logique, le danger ne réside donc pas seulement dans ce qui franchit le grillage. Il réside dans ce que la crise fait franchir à la société elle-même : la frontière entre le désaccord et la haine, entre l’inquiétude légitime et la panique, entre la critique du pouvoir et la destruction de toute confiance collective.
La question n’est pas seulement de savoir qui tire profit de la crise. La véritable question est de savoir combien de temps l’Espagne acceptera de se laisser enfermer dans les réflexes, les divisions et les aveuglements que ses adversaires — quels qu’ils soient — n’ont même plus besoin de créer eux-mêmes.
Il leur suffit désormais de les regarder prospérer.
Sous l’Casque d’Erby












