| Source image |
Entre deux soupirs bien cambrés,
Au bout d’une plaine desséchée,
Une voix anonyme timbre,
Un message d’éternité.
Ils sont nombreux les poètes espagnols que j’aime, de León Felipe à Antonio Machado, mais García Lorca demeure à jamais celui qui a ouvert les portes de l’épiderme au monde invisible de l’émotion.
Il court sur les réseaux en ce quatre-vingt-dixième anniversaire de son exécution un narratif consternant sur sa mort. Le poète aurait payé de sa vie la satire trop précise et cruelle de La casa de Bernarda Alba, ou pire, aurait été livré à la meute réactionnaire par de prétendus « amis de gauche » poussés par une obscure vengeance.
Cette « version historique » relève de ces histoires farfelues sur laquelle le plus endurci des complotistes n’oserait apposer son sceau. Elle cherche à distiller dans l’ignorance collective l’une des pages les plus noires du nationalisme ibérique, la transformant en simple règlement de comptes privé ou en trahison de la gauche. Même si cette dernière n’est pas exempte de reproches dans bien des domaines, il ne faut pas pousser l'analyse vers de telles aberrations, sous peine de plonger dans le ridicule absolu.
L’assassinat de Lorca n’a pas une cause unique. Il naît du croisement de facteurs politiques, sociaux et personnels qui, dans le climat de terreur instauré à Grenade dès le soulèvement de juillet 1936, firent de lui la cible idéale.
Intellectuel de premier plan engagé à gauche, soupçonné sans aucune preuve de franc-maçonnerie et assumant son homosexualité, il incarnait tout ce que les nationalistes haïssaient. Dans une ville où la répression s’abattait sans discernement sur les républicains, les syndicalistes et les esprits libres, sa notoriété n’était pas une protection, mais un danger.
Le 16 août 1936, il y a quatre-vingt-dix ans, un groupe armé mené par Ramón Ruiz Alonso, ancien député de la CEDA devenu un des acteurs de la terreur locale, se présente au domicile des frères Rosales, où Lorca s’était réfugié. Eux-mêmes phalangistes, ils s’opposent en vain à son arrestation. Il est à noter que Lorca comptait des amis dans toutes les couches politiques de la société espagnole, la poésie dépassant le clivage politique. Ruiz Alonso, qui a participé à la dénonciation, le livre aux forces insurgées. Deux ou trois jours plus tard, entre le 17 et le 19 août, le poète est fusillé entre Víznar et Alfacar, aux côtés d’un maître d’école, Dióscoro Galindo, et de deux anarchistes, Francisco Galadí et Joaquín Arcollas. Aucun procès. Aucune formalité. Juste l’application brutale d’un système de terreur politique qui allait durer des décennies.
Les rivalités locales et les querelles anciennes entre la famille García et le clan Roldán-Alba, nourries de tensions agraires, d’héritages disputés et de jalousies bourgeoises, étaient certes réelles, mais insuffisantes pour provoquer délation et exécution. La casa de Bernarda Alba, écrite peu de temps auparavant, s’inspirait en effet de voisins de sa mère et de figures connues de la microsociété granadine. Ces références à peine voilées ont certes pu raviver des rancunes. Mais transformer la pièce en cause directe de l’exécution, ou imaginer une conspiration d’amis de gauche vengeurs, reste une extrapolation sans fondement. Aucune preuve ne soutient cette thèse. Elle appartient au domaine de l’absurde.
En définitive, Federico García Lorca a été assassiné par le système de terreur mis en place par les nationalistes. Ce système a trouvé à Grenade des relais et des dénonciateurs mus autant par la haine politique que par des hostilités personnelles. Les rancunes locales ont existé, elles ont même pu accélérer le destin du poète. Mais elles n’ont fonctionné que parce qu’un appareil de répression les a rendues possibles et les a armées.
Ni la pièce, ni de prétendus amis de gauche n’ont commandité sa mort.
C’est le nationalisme en armes qui l’a tué. Il faut l’assumer !
Sous l'Casque d'Erby












