lundi 1 juin 2026

Affaire Zapatero : Le crépuscule d'une icône socialiste

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L’affaire Zapatero n'est pas qu'un simple dossier judiciaire pour la gauche espagnole ; elle incarne un symbole politique particulièrement infamant. 
Longtemps présenté comme la figure la plus respectable du socialisme ibérique — arborant ce visage d’ange offrant des parcelles de paradis à tout-va —, José Luis Rodríguez Zapatero se trouve au cœur d’une tempête non paradisiaque. 
Une enquête le vise pour trafic d’influence, blanchiment et corruption en bande organisée, notamment autour du sauvetage public de la compagnie aérienne Plus Ultra, à capitaux vénézuéliens. Les faits imputés remontant à la peu glorieuse période de la pandémie. 
Maudite pandémie et maudits effets secondaires !
De quoi plonger la « paroisse » socialiste dans un sérieux trou d'air. Il faut dire que ladite paroisse est déjà largement érodée par des scandales à répétition et par un exercice du pouvoir très éloigné des vertus qu'elle prêchait pour y accéder. 
Au-delà de la nature des accusations, c’est le portrait dressé par les enquêteurs qui frappe les esprits. On y découvre un ancien chef de gouvernement qui, une fois les clés du pouvoir rendues, aurait émargé des sommes considérables sur son très grand réseau d'influence politique, en Amérique latine en général et au Venezuela en particulier. 
La justice s’efforce de démêler un labyrinthe de sociétés et de circuits opaques, pour déterminer si cette influence a servi à orienter des décisions publiques et à détourner des fonds. À vouloir s'y retrouver, on en perd son latin ! 
La dimension « entreprise familiale » achève de donner à ce scandale une tournure proprement crapuleuse. Les juges passent au crible des flux financiers suspects qui auraient profité à Zapatero lui-même, mais aussi à une société dirigée par ses propres filles. Rien n’est trop beau pour les fifilles à papounet ! 
Les indices s'accumulent — Hercule Poirot y laisse ses cellules grises — évoquant des mouvements de capitaux transitant par des sociétés écrans à l’étranger. 
Qui dit écran... Dit écran !
Pour l'opinion publique, le récit d’un système d’influence institutionnalisé autour de l'ancien dirigeant prend corps. Pour les socialistes, en revanche, on temporise, priant le très haut pour que le pire n'advienne : il ne s'agirait que d'une enquête « inachevée », reposant sur des soupçons qui restent à prouver devant les tribunaux, disent-ils en croisant très fortement les doigts ! 
C’est bien connu, il faut de bonnes preuves — ou un bon appât — pour attraper le pesket ! Le véritable problème pour l'actuel chef du gouvernement, Pedro Sánchez, c’est que cette affaire s'ajoute à une cascade de procédures judiciaires qui cernent déjà son entourage politique et familial.
Dans l'esprit d'une grande partie des Espagnols, ce dossier n’est plus une anomalie isolée, mais le énième symptôme d’une dérive globale des héritiers de feu Karl Marx. Même en l’absence de condamnation définitive, l’effet corrosif est profondément toxique — ce qui semble être le propre du monde politique en général, et des socialistes au pouvoir en particulier. 
Le choc est également historique. Depuis la transition démocratique espagnole, jamais un ancien président du gouvernement n’avait fait l’objet d’une telle enquête pénale. Voir le nom de Zapatero associé à des perquisitions, des saisies et des auditions, constitue un traumatisme politique majeur, surtout pour les électeurs qui lui avaient naïvement accordé leur confiance. 
Pour l’heure, la présomption d'innocence demeure. Les prisons regorgent d'innocents aux mains pleines. 
Mais, Zapatero, nie en bloc toute irrégularité et martèle que les sommes perçues proviennent d’activités de conseil parfaitement légales. Quand on voit le nombre de comptes en son nom propre ou via des sociétés écrans, ou, encore, au nom de sa femme, on peine à imaginer qu'il soit victime d'un complot des forces réactionnaires venues du passé pour lui pourrir la vie !
Malheureusement pour lui — et pour le contribuable —, le mal est bien là. L'ancien dirigeant qui a incarné pendant des années une gauche réformiste, propre et épargnée par les affaires, voit son nom définitivement accolé aux mots « commissions occultes », « sociétés écrans » et « comptes à l'étranger ». Tout le mal que l’on reproche au capitalisme cannibale et au pouvoir profond ! 
En politique, ce genre d'association d'images est dévastateur. Et le verdict de l'opinion publique tombe toujours bien avant celui des tribunaux. 
En espérant que ces derniers ne décrètent pas un non-lieu, pour « faute de preuves » ! 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

 

jeudi 28 mai 2026

Vivre et Mourir


Qu’il tonne, 
que ça sature, 
que le bitume fonde, 
le terminus approche, 
Tout le monde descend ! 
C’est gravé dans le marbre, 
hurlé par les klaxons, 
aboyé dans les cafés, 
craché par les bouches du métro, 
inutile de surabonder : 
On va tous crever ! 
Alors, on empiffre les secondes. 
On veut du choc, 
du velours, 
du prodige en barre. 
On veut du plein régime, 
du fort, 
du pur, 
du violent, 
du « par ici le magot » ! 
En attendant le crash, 
on pille les stocks, 
on s’injecte la peur 
par intraveineuse, 
on braque des illusions, 
on siffle les bouteilles, 
on fait dans les calcifs. 
On expectore de la fumée, 
On crache en l’air, 
pour mieux s’asperger. 
On devient usuriers de la chance, 
en jouant des coudes. 
On accumule la trouille, 
il faut que ça douille. 
On se remplit, 
on se gave, 
on surdose... 
Mais l’échéance est là, 
tatouée dans l’os.  
On va mourir ! 
On meurt déjà ! 
Mais vivre ? 
C’est pour quand ? 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

lundi 25 mai 2026

Entre deux rives — et autres défis silencieux. Conte bref


Juste là. À la lisière. Dans cet entre-deux flou que les frontières humaines ne savent pas nommer, elle. 
Haute, majestueuse, insolente, elle me regarde. Me défie dans son immuable certitude. Vue d’ici, on dirait une île en attente d’être habitée. Un diamant noir posé sur l’eau transparente. 
Je la fixe à mon tour. Elle n’est pas si loin. Mais juste assez pour me faire douter. Je sais flotter, pas vraiment nager. Pas comme mes copains qui l’atteignent dans des clapotis insolents, les bras larges, sûrs d’eux, comme si Neptune était leur copain de virée. 
En vérité, je n’aime pas les groupes, ni les sports d’équipe. J’évite de nager en leur compagnie. La mer, c'est du sérieux. On ne joue pas avec elle. 
En ville, pendant les sorties en groupe, je reste toujours à la lisière. Avec eux. Sans eux. C’est ma règle. 
Il est tôt. L’air est doux, tiède, avec cette odeur de sel, de paille et de pierre chaude qui s’annonce lourd. Le bitume commence à s’attendrir sous les pneus. 
En face, assez loin quand même, mon rocher de Gibraltar. Mon issue de secours. Mon diamant noir. Mon défi du jour, mon bout de monde. Mon Penn Ar Bed, comme disent les amis bretons. 
Je pose mes affaires sur le sable volcanique de cette plage déserte. Je garde mes sandales en plastique ; la chaleur brûle trop vite la plante des pieds. Mes parents m’ont interdit de me baigner seul. J’ai répondu qu’il n’y avait aucun danger : pas de requins ici. Peut-être des murènes. Mais les murènes vivent dans les trous. Il faut juste ne pas les déranger.
Avant d’entrer dans l’eau, je me retourne. Sur les hauteurs, deux ou trois ânes avancent, chargés jusqu’au silence. Des paysans marocains vont troquer des denrées côté espagnol. Parfois, ils se font rançonner par des légionnaires. On dit que c’est rare. Ou que ce n'est pas vrai. Moi, je les ai vus faire. 
Je plonge. La fraîcheur me saisit les chevilles, puis le bas ventre. La morsure est brève. Je fais quelques brasses pour chauffer le corps. Je me lance. Le rivage s’éloigne vite. Les voix des rares baigneurs qui arrivent parviennent comme des échos qui tombent du ciel. 
Si la fatigue vient trop tôt, je sais faire la planche. Je n’aime pas ça, cette façon d’abandonner mon poids à la mer, mais ça repose. Je sens mon cœur cogner, régulier, obstiné. J’approche. Chaque mouvement compte. Chaque respiration a le goût du sel. J’ai horreur de boire la tasse. Je fais gaffe. 
À mon retour, j’irai chez tante Isa. Rien que cette idée me porte presque autant que mes bras. Un numéro, tante Isa. Connue dans tous les cercles de jeu de la ville, même ceux interdits aux femmes, elle perdait ce que son mari n’avait pas encore gagné. Pauvre oncle. Jamais une plainte. Il payait les créanciers sans broncher, avec la dignité fatiguée des hommes qui aiment trop. 
Je l’aimais, oncle Antonio. Un Catalan perdu dans le Sud, exilé de partout, même de lui-même. Et Isa, parfois lucide, pleurait, hurlait son désespoir, s’en voulait à mort, jurait que c’était fini, chaque fois que l’argent manquait. Puis, dès l’accalmie, elle repartait à l’assaut des citadelles du jeu, comme si la chance était une forteresse qu’elle finirait par prendre à mains nues. 
Il m’a fallu une demi-heure pour atteindre la belle. Mes bras brûlaient. Mes jambes étaient lourdes. Les yeux me piquaient. Quand enfin mes doigts ont touché la pierre saillante, j’ai senti ma joie. Je me suis hissé, me suis allongé, ventre contre la roche chaude, enfin à moi. 
Vanné, le souffle court, mais heureux comme rarement. Le soleil commençait à grimper. La mer était belle à souffrir. Les éclats de lumière dansaient à sa surface, comme si le ciel s’était couché sur elle pour la faire briller. Ce sont ces instants de bonheur pur qui s’enguirlandent encore à la mémoire. 
Je suis la banque de mes propres souvenirs. 
C’est décidé. Au retour, je fais halte chez tante Isa. La mer, ça creuse. Elle n’est pas toujours pauvre. De temps en temps, elle revient avec un joli pactole. Et là, c’est Byzance : portes ouvertes, musique trop forte, elle adore – moi aussi – les tanguillos de Cadiz. Les casseroles font les chœurs. Parce que niveau cuisine, Tati s’y connaît. Rien que d’y penser, la salive monte à la bouche. Ses albondigas, nappées de sauce goûteuse… je n’en ai jamais mangé de pareilles. On n’a même pas besoin d’avoir faim pour craquer. 
Ses tortillas, dorées comme des couchers de soleil. Et son poulpe à la galicienne, tendre, épicé, l’odeur de grillé collée à la peau, qui envahit toute la maison, jusqu’au trottoir… Chez elle, même la misère avait bon goût. 
La plus pauvre des sœurs de ma mère était la plus riche de toutes. Pas que les autres aient été manchotes, loin de là. Mais Isa était excessive en tout. Et surtout dans l’amour qu’elle mettait dans ses assiettes. 
Ma roche mythique vaincue. Le ventre plein, je prenais le chemin du cinéma permanent. Isa, qui était dans un bon jour, m’avait allongé de quoi payer ma place au cinoche et m’avait gratifié d’un gros bisous pour la route. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

samedi 23 mai 2026

L'Hallux Valgus de la République : chronique légère contre l’incarcération des lacets

Pixabay
Selon des experts qui n’avaient sans doute rien de mieux à faire que de renifler des chaussettes, l’humanité souffre d’un mal incurable : faire entrer des cathédrales dans des boîtes d’allumettes.
Pareil avec la politique.
La gauche, la droite… c’est le même cordonnier sadique qui décide de la pointure.
Ils arrivent sur les planches comme des comiques de scène en fin de droits, chauffent la salle à coups de promesses, et dès que les projecteurs s’éteignent, on se retrouve seul avec un technicien dépressif et une claudication républicaine. 
C’est le Festival de Cannes banalisant ou cachant les délits sexuels sous le tapis. C'est tout juste si les victimes ne sont pas les coupables !
Le système, c’est le moule universel. Que vous ayez le pied égyptien, le grec fier de son moignon qui dépasse, ou le pied carré — ce militant discipliné, nourri au grain et à l’exclusion doctrinale —, le bureau climatisé de l’administration a tranché : vous rentrerez dans du 40 standard ! 
Et si ça dépasse, on taille !
On vend ce supplice comme on nous vend Internet : « C’est pour votre confort, pour votre sécurité ! ».
Tu parles ! Chaque pas, chaque clic est une empreinte que des marchands de données ramassent avec la dévotion d'un fétichiste en manque de symboles. 
On nous surveille avec la tendresse d’un contrôleur fiscal qui vient de débusquer un compte aux Bahamas caché dans la chaussette gauche d’un cul-de-jatte ! 
Le citoyen moderne, grand naïf, cherche désespérément une semelle orthopédique pour supporter le bitume social et un VPN pour masquer ses verrues numériques. 
Aujourd'hui, les fournisseurs de réseaux privés sont les nouveaux podologues de l’angoisse. Orwell ne disait rien d’autre. Ils font leur beurre sur notre peur de finir déchaussés devant le grand serveur central. 
Regardons les choses en face : raquer pour un VPN quand on est déjà fiché, traqué et géolocalisé, c’est comme demander une cellule avec moquette pour ne pas avoir froid aux pieds. On n'achète pas la liberté, on achète la version molletonnée de notre captivité.
Restent les indociles, les unijambistes du système, les Bretons têtus qui refusent de payer pour deux godasses quand ils n'ont qu'une jambe, et tous ceux qui voient bien que l'Internet « libre » est devenu un péage à ciel ouvert où l'on taxe même vos soupirs. 
On est en train de danser le « Pied-bot Tango du monde » ! 
Alors, soyons fous, soyons utopistes : exigeons le sur-mesure ! Un monde dans lequel l’on ne s’excuse plus d’avoir le gros orteil qui part à gauche ou le talon qui refuse de suivre la marche. Un monde dans lequel l’on aurait enfin chaussure à son pied… et le droit sacré de marcher hors des clous, sans laisser des traces de pas sur le serveur du voisin. 
En attendant, continuons de boiter. Ça donne un genre. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

mardi 19 mai 2026

Chine : Trump et la grammaire diplomatique

La richesse se trouve non dans la prétention de détenir des vérités définitives,
mais dans l'art d'ouvrir des questions, d'ébranler des fausses évidences et
d'aller vers une humilité intellectuelle plus profonde.
 
Quand Donald Trump foule le sol chinois, la mise en scène est totale. Entre tapis rouges interminables et fastes impériaux, la « société du spectacle » s’exprime dans toute sa splendeur. 
À l’instar de son cinéma, la mise en scène chinoise est aussi légendaire que sublime pour le regard. Ne boudons pas le plaisir cinématographique. 
Mais derrière cette diplomatie de vitrine, le malaise affleure, à Washington comme à Pékin. Car Trump n’est pas un président comme les autres : c’est un style. Celui d’un homme d’affaires qui substitue à la grammaire feutrée de la géopolitique la logique frontale et la dureté de la transaction commerciale. De quoi se casser les dents en conjectures.
Ni un idéologue fasciste, ni un stratège classique, comme on le désigne hâtivement, Trump s’est posé en urgentiste d’une Amérique affaiblie, prêt à employer des méthodes brutales afin d’enrayer sa faillite économique. Une vision contestable, et politiquement interpellante, illustrant une ambiance « chaotique ». Provoquer le chaos pour asseoir ses propres prérogatives, tel est son credo.  
Pour la Chine, le choc fut immédiat. Là où prévalait une rivalité économique structurée, Trump a imposé une confrontation ouverte. Droits de douane massifs, imprévisibilité stratégique, alternance de compliments et de critiques envers Xi Jinping : il a fait du paradoxe un outil politique « performant ». 
Depuis qu’il est aux commandes, les dépenses en salive ont augmenté de manière exponentielle. Cette instabilité, en rupture avec les codes de la diplomatie chinoise fondée sur la durée et la maîtrise, a nourri une méfiance durable. 
À cela s’est ajouté le dossier taïwanais, point de friction majeur, ravivé par des gestes perçus à Pékin comme des provocations. Ce qui n’a rien d’étrange quand on connaît Donald Trump. 
Mais qui pour douter que Taïwan est un territoire chinois ? 
La rupture s’est cristallisée avec la pandémie. En désignant le « Chinese virus », Trump a franchi un seuil symbolique, transformant une tension stratégique en affrontement quasi identitaire dans l’opinion publique chinoise. Dès lors, il n’incarne plus seulement un partenaire difficile, mais une figure hostile, oscillant entre caricature et menace.
Pourtant, derrière cette personnalisation, une réalité s’impose : la rivalité sino-américaine dépasse largement les individus. Trump n’est que le révélateur le plus spectaculaire. 
À suivre, la visite de Poutine dans ce même pays, pour donner à la salive, la saveur épicée qui est la sienne dans un contexte explosivement maîtrisé. 
N’oublions pas qu’il n’y a pas si longtemps, les occidentaux avaient fait de Poutine le diable en personne ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

dimanche 17 mai 2026

Permis de vérité : La lettre de Sam.

 

L’absolu n’existe pas. Nous le savons. En revanche, l’imagination ignore les limites. Elle fonce, c’est sa raison d’être. 
Nous pouvons empiler projets, idées, utopies — le mur du réel, c'est du béton. Cruel. Inerte. Inébranlable. 
Figurative ou abstraite, la lumière conserve la même fragilité. Son intensité varie selon les esprits. Elle éclaire ou aveugle, sans demander la permission. 
Comme en musique, chaque partition est une symphonie secrète. Elle se joue dans le silence des âmes. 
Coco-bel-œil, mon hibou — voisin nocturne, confident carnivore — me le répète entre deux coups de bec crochu : 
— Le regard n’existe pas. Illusion optique. On ne voit que ce que le cerveau autorise. 
On frappe à la porte. Une lettre. Le pouls s’emballe. Je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
L’enveloppe est posée sur la table. Le carnet d’adresses s’ouvre tout seul. Le téléphone bipe : occupé. Ou coupé ? 
Je m’agite. Je rumine. Le sordide trouve toujours un chemin praticable. Je n’aime pas les boîtes aux lettres. Ni ceux qui portent des nouvelles. Elles sont trop souvent mauvaises. Celle-ci l’est. Évidemment. Comme si elle n’avait pas pu se perdre. 
Je suis là, à me faire un sang d’encre. À espérer — ridicule — que ce qu’on m’annonce soit un canular. Une de ces blagues cruelles que les amis s’autorisent parfois. Sam ! Qui aurait pu le croire ? Quel merdier ! 
Sam le magnifique. Le tombeur. Le guerrier de la séduction. Le Conquérant. Le funambule des conquêtes amoureuses. 
Sa lettre est là. Je l’ai lue jusqu’à que chaque mot, rougit au fer de la peur, brûle ma chair. Jusqu’à que chaque élément, quittant l’anonymat des étagères, ne vienne toucher le heurtoir de ma porte. 
Voici, ce qu’il écrit : 
Cher Ami, 
Je viens de commettre l’irréparable. Avant d’entreprendre les démarches qui s’imposent, je t’écris. Pas dans l’intention d’excuser un acte qui mérite opprobre, mais pour te dire combien je cherche encore à comprendre ce que j’ai fait. 
Ton amitié m’est chère. 
Pendant des années, mon personnage « public » ne laissait rien filtrer de mon moi occulte. Celui qui, nuitamment, colonisait ma folie. Avec le jour, cette part obscure laissait la place au personnage souriant et équilibré que tout le monde aimait et enviait !
Le silence n’ouvre-t-il pas la porte à des démons que seul le diable commande et agite ?
Peu à peu cet état a remplacé le guignol grotesque que je donnais l’impression d’être. Je sombrais corps et biens. 
Il est étrange, comment la machine la plus sophistiquée peut se dérégler sans crier gare. La perte de mon job, ma vie de couple, la famille, les amis, la société, ce mur indestructible que la monde bâtit pour empêcher la lucidité. Un mur sans horizon. 
Mon engagement politique ? Quel engagement ? Quelle politique ? Une distraction, tout au plus. Une manière de me duper sans être dupe. Un acte immoral qui mettait mon ego au-dessus des banalités conviviales.
Le statut de la femme ? Ce fumeux féminisme ? De la rigolade ! Si mon silence prenait la parole, une fois dans sa vie, aucun avocat ne plaiderait ma cause. Aucun esprit ne m’accorderait de circonstances atténuantes.
Le tiers-monde dont j’étais le fier paladin ? La seule vue d’un basané inculte et agressif me répugne au plus haut degré. Les comprendre, dites-vous, les bien-pensants ? Peut-être. Mais pas les excuser. Prendre leur défense était un jeu d’enfants, pas un acte héroïque comme vous le pensiez.
Quelle crédulité ! Une manière habile de jubiler intérieurement. 
Ah, les fanatiques de la cause ! Ceux-là, je m’arrangeais pour séduire leurs femmes – quand elles étaient appétissantes – pendant qu’ils péroraient dans des assemblées minables. 
Sauver le monde ! J’avais la certitude de les baiser deux fois. 
Cela fait deux heures, cher ami, que Joëlle gît sur la moquette. Je l’ai proprement étranglée. Ni ses convulsions, ni son regard exorbité, n’ont pu arrêter un acte dont la colère et la haine étaient le moteur. J’ai recouvert son corps avec une couverture. Sauf la tête. 
Depuis le bureau, je ne vois que ce visage et ces yeux fixant, je ne sais quel point obscur du plafond. 
Que s’est-il passé ? Tout allait bien. 
À notre retour de soirée, nous avons commencé à nous étreindre, avec de plus en plus de fougue, nous avons roulé sur la moquette et quand j’ai réalisé, tout était fini. 
J’ai peur ! Je ne t’en voudrais pas si tu gardais le silence. Signé Samuel. 
J’avais fait abstraction du jour, du mois, de l’année, du siècle. Je n’étais qu’une boule de perplexité dans un océan démonté. 
Je téléphonais partout. À mon lieu de travail, pour prétexter une « mauvaise nouvelle ». Oh, l’édulcorant ! 
Je téléphonais aux amis communs. J’espérais des réponses qui ne viendraient jamais.
Certains amis sont venus. Ils ont lu. Relu. 
Des têtes révulsées se regardaient entre elles. On sentait une colère sourde. Une haine viscérale se fraie un chemin balisé dans leurs esprits. 
Une ordure qui cachait un jeu criminel inexcusable ! 
Personne n’a rien proposé. Les couples n'osaient pas se regarder. 
Les « amis » sont partis sans bruit. Personne n’a touché aux biscuits. 
J’ai relu la lettre une dernière fois. Elle ne disait plus rien. Elle ne demandait plus rien. 
J’ai pensé à la mère de Samuel. J’ai composé le numéro. 
— Allô ? — Bonjour… c’est moi. 
— Ça va, toi ? La voix était claire et enjouée. 
Samuel n’est pas là. Ne quitte pas, je te passe Joëlle. Elle a un truc à te dire. 
Le temps s’est arrêté. Il n’y avait plus ni mur, ni lumière, ni regard. Seulement cette voix qui continuait de parler, quelque part, dans un monde dans lequel rien ne s’était encore produit. 
J’ai raccroché. 
Depuis, le 1ᵉʳ avril, je n’ouvre jamais le courrier. Je me coupe du monde. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 15 mai 2026

Charlie contre l’apocalypse

Week-end. Déjà ! De l’ascension ! Ce n’est pas rien ! 
Encore une formule passe-partout, qu’on dégaine quand Dieu lui-même n’a rien d’autre à faire. Et Dieu sait, si... 
Comme si le temps filait plus vite que les illusions occidentales. 
On n’est pas grand-chose. 
Il suffit d’ouvrir la boîte à manip pour comprendre que l’humanité persiste à confondre civilisation et concours Lépine de l’horreur : l’Ukraine… Gaza… l’Iran après le Venezuela, les haines recyclées sous emballage diplomatique… les crimes contre l’humain commis avec la régularité d’un train suisse et l’indignation calibrée d’un service après-vente au top niveau. 
Le monde rétrécit. On étouffe. 
Si je devais résumer l’époque par une image, ce serait celle-ci : la banalisation du mal maquillée en conférence de presse. 
Week-end. On se détend ! Profitons-en, heureux citadins. Le niveau de malignité ayant dépassé les capacités de stockage du cerveau humain, même les révolutionnaires professionnels hésitent désormais à protester : trop risqué pour leur prochaine manifestation sponsorisée par « Plus fort que moi, tu meurs » ! 
Le conseil d’un ami : « Restez chez vous, regardez la téloche, mangez des saloperies et informez-vous juste assez pour entretenir l’angoisse sans compromettre la digestion. » 
Il me revient à la mémoire cette histoire peu banale survenue en terre australienne sur la disposition de l’être vivant à surmonter les épreuves. 
Une noble Dame, Jacinta Rosewarne, avait eu l’idée lumineuse de laisser traîner dans son garage deux choses absolument incompatibles : son petit chien Charlie… et de l’éthylène glycol. 
Pour ceux qui ignorent les raffinements de la chimie moderne, l’éthylène glycol est ce liquide délicieux qu’on trouve dans les radiateurs automobiles et qui transforme rapidement tout organisme vivant en dossier médico-légal. 
Charlie, terrier maltais (illustration) manifestement porté sur les expériences interdites, en a lampé une rasade. 
Fin du chien, pensait-on. Mais nous parlons de l’Australie. Là-bas, entre les serpents mortels, les araignées psychopathes, un climat extrême et les kangourous boxeurs, la médecine a un rapport très particulier avec l’alcool. 
Les vétérinaires, appelés à la rescousse dans un éclair de génie slave sous climat océanique, se sont souvenus que la vodka pouvait neutraliser les effets du poison. 
On a donc mis le chien sous perfusion de vodka. Et ça a marché ! 
Charlie a survécu. Mieux : il remue désormais la queue avec l’enthousiasme d’un député découvrant une caisse noire oubliée. 
Quant à sa maîtresse, noble Dame Jacinta Rosewarne, elle refuse à présent de se séparer d’une bouteille de vodka. Elle en a tout un stock à portée de gosier. 
« Au cas où », dit-elle, un verre posé sur un ouvrage d'Aleksandre Sergueïevitch Pouchkine ! 
Ils sont forts, ces Russkofs ! 
Après la Crimée, les voilà en train d’annexer l’Australie sans tirer un seul coup de feu. 
Pendant ce temps, l’ONU a adopté une résolution pour interdire les radiateurs automobiles. 
 
Sous l’Casque d’Erby