Les lieux se souviennent parfois à notre place — non des mots dits, mais des silences. On les traverse sans les voir, comme l’air qu’on respire, jusqu’à ce qu’il manque. Alors, on avance, une image en main, et l’on interroge le silence.
Le hall ne se traverse pas.
Il s’étire, se contracte, hésite à tenir debout. Le silence y est matière — dense, visqueuse — où dérivent des silhouettes usées. Pas des fantômes, mais des restes de fantômes. Des formes que le souvenir a désertées.
Elles se frôlent, s’emboîtent, se repoussent dans des affrontements sans cris. Une violence sans colère, méthodique, ancienne.
Des nuages de poussières quadrillent l’espace.
Ici, pas de blessés. Pas de sang. Pas d’explosion. Tout est déjà consommé. La guerre a lieu sans que personne sache ce que c’est.
Personne ne réclame les disparus. Personne ne dresse de liste. Les registres se sont dissous. S’ils ont existé.
Dans cet espace aux limites mouvantes, un vivant apparaît — anomalie tiède parmi les ombres froides qui l’observent, ou pas.
Il avance avec précaution, comme si le sol était lui-même une absence. Entre ses doigts, une photographie sépia. Une image pâlie, incomplète. Sa seule provision. Sa ration de naufragé.
Il la tend. Comme une preuve. Comme une prière.
— L’aurais-tu croisé ?
— Saurais-tu où diriger mes pas ?
Rien ne répond.
Les mots tombent sans bruit. Il ne s’entend pas parler. Le monde est en pause. Pas en attente. En pause définitive.
Il continue. S’il est encore vivant, cela ne suffit pas à le rendre palpable, a-t-il la sensation.
Les ombres glissent le long des cloisons.
Une danse sans musique. Un rythme amputé. Les corps se croisent, exécutent une chorégraphie sans origine, sans spectateur. Comme un sortilège qui perdure.
Je tends la main. Le brouillard avale le geste. Suis-je encore de ce monde ?
Une ombre passe à ma hauteur.
— Viens. On danse ?
Marcher, voler, rêver. Écouter les battements du cœur. Qui se souvient ?
Son corps contre le mien. Nous réapprenons les courbes. Les contre-courbes. Les gestes premiers.
Je flotte — ballon d’hélium retenu par un filament.
Et l'on se demande, sans vouloir le savoir, si une danse privée de musique ne mériterait pas d'être appelée a cappella.
Puis le mouvement s’efface.
La main serre toujours l’image. Le regard oscille entre brume et néant.
— Quelqu’un l’aurait-il aperçu ?
Il ne cherche plus vraiment une direction. Seulement un assentiment. La preuve que cela a été réel.
Que quelqu’un, quelque part, dans cet immense théâtre d’ombres, s’en souvient encore : que la vraie parole ne s’est pas enfuie. Que la mémoire n’a pas été effacée.
Sous l’Casque d’Erby













