![]() |
| Image IA |
C’est là que j’ai reçu ma première carabine.
Mon père me l’avait offerte parce que j’avais été gentil — du moins selon mon critère à moi. J’ai appris plus tard, que la gentillesse dépend surtout de celui qui raconte l’histoire. Il l’avait rapportée dans sa valise depuis l’Allemagne : une carabine à plombs, brillante. Je la tenais comme un trésor fragile, un objet capable de transformer un enfant en chasseur.
À cette époque, le pays vivait encore dans une sorte de brouillard épais. La guerre était finie depuis longtemps, mais son ombre restait bien présente. Personne n’en parlait. Les frontières demeuraient fermées. Des murs invisibles partout. Des lèvres closes. Les regards étrangers étaient rares. Dans les pays plus riches, vers là-bas, on disait que l’Afrique commençait chez nous.
Je m’en foutais, je n’avais rien à reprocher à l’Afrique, puisque j’y habitais.
Il y avait peut-être un peu de vérité dans cette affirmation. Les égouts se déversaient directement sur la plage où nous jouions. Nous courions pieds nus dans l’écume et la saleté mêlées. Le soir, la peau nous brûlait, nous étions couverts de plaques rouges. Les mères sortaient les pommades comme des remèdes miracles et, le lendemain, nous retournions au même endroit.
Nous étions nombreux. Les enfants surgissaient de chaque porte, de chaque ruelle. Le quartier bourdonnait comme une fourmilière sous le soleil. Jamais plus la promiscuité ne m’a été aussi agréable. C’est probablement pour cela que je me sens « chez moi » dans les endroits les plus insolites.
Et au-dessus de cette Babel, il y avait ce ciel d’un bleu insolent. Un bleu si vif qu’il obligeait à plisser les yeux. Nos regards, rougis par le sel et la saleté de la mer, finissaient par lui ressembler.
Puis vint l’année où les frontières s’ouvrirent. Les hommes commencèrent à partir.
Vers 1960, on autorisa les travailleurs à franchir les frontières pour aller gagner de l’argent ailleurs. Dans les pays du nord. Là où la guerre avait fait des ravages. Ils avaient besoin de bras. On disait que l’Allemagne était pleine d’usines et qu’on gagnait des bons salaires.
Mon père décida d’y tenter sa chance. Il signa pour une société de sidérurgie allemande !
Le vieux aimait la bière et les femmes bavaroises. Quand il en parlait, il avait l’œil brillant. Comme s’il décrivait des montagnes vivantes.
Le jour de son départ, tout le quartier se rassembla au port. Les mouchoirs s’agitaient dans l’air. Les hommes embarquaient vers ce qu’ils appelaient l’Eldorado.
Je regardais mon père devenir petit sur le pont du bateau. Et comme il n’était pas grand, il disparut très vite.
Ma mère resta avec la marmaille. Cinq gamins à vingt-sept ans.
Elle ne savait ni lire ni écrire. Les lettres de mon père arrivaient comme des objets mystérieux qu’il fallait ouvrir et décrypter avec précaution. Pour répondre, elle demandait parfois l’aide d’une voisine. Mais le plus souvent, c’était moi qui prenais le crayon.
Elle dictait.
Pour les choses intimes, elle s'adressait à la voisine. Elle dictait en baissant la voix, comme si les mots pouvaient s’échapper par la fenêtre. Je ne me trouvais pas loin.
Pour les nouvelles du quartier, elle parlait plus fort : les disputes, les maladies, les naissances.
Le moment le plus pénible venait quand elle parlait de moi. J’étais l’aîné.
Elle racontait toutes mes fautes, m’obligeant à les écrire moyennant quelques torgnoles, quand je montrais de la résistance : mes paresses, mes désobéissances, mes retards. Ma désertion de l’école. Les multiples plaintes du quartier pour mauvais comportement. Elle voulait que mon père sache quel enfant difficile, il avait laissé derrière lui. Tout son portrait !
Je l’écoutais en silence, puis j’écrivais tout le contraire. Ces lettres m’apprenaient à vieillir plus vite qu'on ne pourrait le penser.
Dans ma version, j’étais sage. Obéissant. Travailleur. Pas parfait non plus — mon père aurait trouvé cela suspect. Juste assez exemplaire pour ne pas lui déplaire.
Quand j’avais fini, ma mère regardait la feuille avec un mélange d’incrédulité et d’orgueil.
— Tu iras loin, mon fils, disait-elle.
— Tu es sûr qu’il comprendra tout ce que j’ai dit ?
Lors de son premier retour, plusieurs mois après son départ, mon père rapporta un cadeau encore plus beau que le premier : une carabine neuve, allemande, solide comme un objet sérieux. À cette époque, personne ne s’étonnait qu’un enfant possède une arme.
Je décidai de devenir chasseur.
Mais les lapins sauvages ne se laissent pas approcher facilement. Ils surgissent dans l’espace comme des éclairs et disparaissent en zigzag avant même qu’on ait le temps de viser.
Mon chien Tony observait mes tentatives avec un scepticisme tranquille. Étendu dans la poussière, il laissait les mouches se promener sur lui comme si elles payaient un loyer.
Un jour, je remarquai les clapiers de Don Bautista.
Il élevait des lapins domestiques derrière un grillage. De grosses bêtes paisibles, à portée de tir. Elles étaient plus grosses que celles que je tentais vainement d’atteindre avec ma carabine.
Je réfléchis longtemps. Mais pas trop.
Don Bautista avait mauvais caractère, mais il possédait une telle quantité de lapins qu’il ne remarquerait peut-être pas l’absence de l’un d’eux. C’était un risque calculé.
Un matin, je le vis partir livrer le lait de ses chèvres.
Le moment était parfait.
Je m’approchai du clapier.
Je levai la carabine.
Pan.
Le bruit fut bref, sec. Une seconde plus tard, tout était terminé.
Ma mère ne remarqua rien. Pour elle, un lapin restait un lapin. Elle le cuisina aux petits oignons. Le repas fut magnifique. Tony en reçut sa part et remua la queue comme s’il avait assisté à un miracle.
Quelques jours plus tard pourtant, quelque chose changea.
Le ciel était toujours aussi bleu, mais dans ma tête, il devint gris. Puis, très gris.
On m’attrapa par le col. On me traîna au commissariat. Les gifles tombèrent rapidement. Ma belle carabine allemande fut confisquée. Pour m’enseigner la politesse, on me fit passer la nuit entière dans une cellule.
Ma mère pleurait sans arrêt.
Par moments, elle interrompait ses sanglots pour me donner une claque qui ne faisait presque pas mal. C’était humiliant.
La honte, elle, faisait très mal.
Depuis ce jour, quand ma mère veut cuisiner du lapin, elle va chez Don Armando, le boucher.
Sous l'Casque d'Erby














