mardi 25 août 2026

Assassinat de García Lorca : la terreur nationaliste

12 faits intéressants sur le célèbre auteur andalou : Federico García Lorca
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Entre deux soupirs bien cambrés, 
Au bout d’une plaine desséchée, 
Une voix anonyme timbre, 
Un message d’éternité. 
 
Ils sont nombreux les poètes espagnols que j’aime, de León Felipe à Antonio Machado, mais García Lorca demeure à jamais celui qui a ouvert les portes de l’épiderme au monde invisible de l’émotion. 
Il court sur les réseaux en ce quatre-vingt-dixième anniversaire de son exécution un narratif consternant sur sa mort. Le poète aurait payé de sa vie la satire trop précise et cruelle de La casa de Bernarda Alba, ou pire, aurait été livré à la meute réactionnaire par de prétendus « amis de gauche » poussés par une obscure vengeance. 
Cette « version historique » relève de ces histoires farfelues sur laquelle le plus endurci des complotistes n’oserait apposer son sceau. Elle cherche à distiller dans l’ignorance collective l’une des pages les plus noires du nationalisme ibérique, la transformant en simple règlement de comptes privé ou en trahison de la gauche. Même si cette dernière n’est pas exempte de reproches dans bien des domaines, il ne faut pas pousser l'analyse vers de telles aberrations, sous peine de plonger dans le ridicule absolu. 
L’assassinat de Lorca n’a pas une cause unique. Il naît du croisement de facteurs politiques, sociaux et personnels qui, dans le climat de terreur instauré à Grenade dès le soulèvement de juillet 1936, firent de lui la cible idéale. 
Intellectuel de premier plan engagé à gauche, soupçonné sans aucune preuve de franc-maçonnerie et assumant son homosexualité, il incarnait tout ce que les nationalistes haïssaient. Dans une ville où la répression s’abattait sans discernement sur les républicains, les syndicalistes et les esprits libres, sa notoriété n’était pas une protection, mais un danger. 
Le 16 août 1936, il y a quatre-vingt-dix ans, un groupe armé mené par Ramón Ruiz Alonso, ancien député de la CEDA devenu un des acteurs de la terreur locale, se présente au domicile des frères Rosales, où Lorca s’était réfugié. Eux-mêmes phalangistes, ils s’opposent en vain à son arrestation. Il est à noter que Lorca comptait des amis dans toutes les couches politiques de la société espagnole, la poésie dépassant le clivage politique. Ruiz Alonso, qui a participé à la dénonciation, le livre aux forces insurgées. Deux ou trois jours plus tard, entre le 17 et le 19 août, le poète est fusillé entre Víznar et Alfacar, aux côtés d’un maître d’école, Dióscoro Galindo, et de deux anarchistes, Francisco Galadí et Joaquín Arcollas. Aucun procès. Aucune formalité. Juste l’application brutale d’un système de terreur politique qui allait durer des décennies. 
Les rivalités locales et les querelles anciennes entre la famille García et le clan Roldán-Alba, nourries de tensions agraires, d’héritages disputés et de jalousies bourgeoises, étaient certes réelles, mais insuffisantes pour provoquer délation et exécution. La casa de Bernarda Alba, écrite peu de temps auparavant, s’inspirait en effet de voisins de sa mère et de figures connues de la microsociété granadine. Ces références à peine voilées ont certes pu raviver des rancunes. Mais transformer la pièce en cause directe de l’exécution, ou imaginer une conspiration d’amis de gauche vengeurs, reste une extrapolation sans fondement. Aucune preuve ne soutient cette thèse. Elle appartient au domaine de l’absurde. 
En définitive, Federico García Lorca a été assassiné par le système de terreur mis en place par les nationalistes. Ce système a trouvé à Grenade des relais et des dénonciateurs mus autant par la haine politique que par des hostilités personnelles. Les rancunes locales ont existé, elles ont même pu accélérer le destin du poète. Mais elles n’ont fonctionné que parce qu’un appareil de répression les a rendues possibles et les a armées. Ni la pièce, ni de prétendus amis de gauche n’ont commandité sa mort. 
C’est le nationalisme en armes qui l’a tué. Il faut l’assumer ! 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
 

dimanche 23 août 2026

Hall de nuit – Conte bref


« Très confortables, ces fauteuils crapaud. Une petite réserve, pourtant : le simili. Le skaï, quoi. Ça chauffe les fesses, ça colle au futal et, au bout d’un moment, on finit par glisser vers le bord. » 
Accroché à ma potence à perfusion, sa liane plastique serpentant sur l'accoudoir, je sirotais un énième café tiré de la machine. Le hall était muet. L’hôpital, verrouillé pour la nuit, semblait avoir digéré son personnel, ses visiteurs et ses bruits de jour. Ne restait que la demi pénombre des veilleuses, l'alignement des ascenseurs et ce bourdonnement venu des couloirs latéraux qu’on finit par ne plus entendre. 
J’étais tendu, mais tranquille. Fixé au mur, l'écran de télévision affichait un noir profond, sans même le clignotement d’une veille. L'immobilité était totale. Puis une bouffée d’alcool pur et de tabac froid vint fouetter mes narines. Pas une odeur discrète. Une présence. 
Avant même qu'elle n'entre dans mon champ de vision, je sus que mon territoire était violemment investi. Une ombre massive me contourna lentement et vint se planter devant moi. 
— Salut, compagnon ! 
Au son de cette voix rocailleuse, je compris aussitôt que ma tranquillité venait de prendre un coup de calcaire. 
— Salut, l’ami, répondis-je par réflexe, l'air hébété. 
Sans demander son reste, l'homme posa sur la table une bouteille de vodka déjà bien entamée, deux gobelets en carton, puis, avec une satisfaction appliquée, un paquet de cigarettes extrait d’une poche de son blouson. 
Je suivais son manège, stupéfait. Pour la paix, on repassera. 
— Désolé, mais il m’est interdit de toucher à ça. 
— C’est ce qu’on m’a répété des dizaines de fois. La première, ça remonte à… 
— Comment vous avez fait pour entrer ici ? La sécurité ne filtre plus ? 
Il eut un petit sourire. 
— Les pompiers. 
— Les pompiers ?
— J’errais en ville. Bien torché. Je me suis étalé sur le trottoir. Un beau trou au front. 
Il désigna d'un doigt incertain un pansement maculé. 
— Vous voyez la suite… 
— Non. 
— Ils m’ont ramassé, embarqué, déposé aux urgences. Et voilà. 
— Et la bouteille ? Le paquet ? 
— Ils n’ont pas fouillé mon barda. Les urgences débordent, le personnel est sur les dents. Ils ne sont pas assez nombreux. C'est le foutoir. Y en a qui geignent, d'autres qui morflent, des qui jouent la comédie. Dans ce souk, se glisser jusqu'ici, c’est un jeu d'enfant. Il leva son verre vide vers moi. 
— À la tienne, compagnon ! 
C’était la deuxième fois qu’il me collait du « compagnon ». Un irréductible. Un marin de comptoir. Ou simplement un type complètement défoncé. 
— La sécurité est censée patrouiller. 
— Pas avec les transfuges de la psy. On nous fout la paix. 
Il dévissa le bouchon de la vodka avec dextérité. 
— J’ai un collègue qui écume les étages en ce moment. On s’est fait la malle en même temps du centre. Marre des cachetons qu’on nous fait avaler pour qu’on se tienne tranquilles. Il cherche un dentiste. 
— Un dentiste ? À trois heures du matin ? Ici ? 
— Il prétend que le sien lui a posé un micro sous un plombage. Un truc du gouvernement. Il s'imagine qu'on l'a fiché comme individu dangereux pour le système. 
— Un micro sous une dent… C'est du lourd... 
— Pire que ça ! 
Il avala une bonne gorgée, essuya sa bouche du revers de la manche et se pencha vers moi, l'œil plissé. 
— Lui, au moins, il a une excuse. 
Je sentis que la soirée allait s'étirer dangereusement. Me fixant intensément, il lâcha : 
— T’es pas ce que tu parais. Tu caches bien ton jeu. T’es un petit malin, toi. 
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? 
— Ta tête. M’est avis que t’en as vu de la pluie courir sous les ponts. T’es un rouge, un vrai... Je dis ça… 
— Je déteste le rouge, coupai-je calmement. Jamais assez intense. Toujours en demi-teinte.
— Comme le vin coupé à l'eau, c’est ça ? 
— Je déteste le rouge. Je n’aime que le pourpre dans le cœur des fleurs. 
— Un indien, je te jure. 
— Même pas. 
Deux malabars en blouse blanche se postèrent de chaque côté du fauteuil de mon visiteur, l’invitant à les suivre sans tapage. Ce qu’il fit sans se faire prier. 
Se tournant vers moi, il dit : 
— Content de t’avoir croisé. Moi, c’est Bogdan. A une prochaine, Geronimo ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

lundi 17 août 2026

Ceuta, prochainement chez nous.

 
Silence, on viole. 
Silence, on agresse. 
Silence, on se tait. 
Et dans ce silence, tout est permis. 
Le droit d’accepter. 
Le devoir de se courber. 
La punition pour qui refuse. 
L’opprobre pour qui parle. 
La honte sur les victimes, coupables de déranger l’ordre établi. 
Au nom des agresseurs, on réclame le calme. 
Au nom de la paix, on exige le silence. 
Au nom du vivre-ensemble, on doit la fermer. 
Le droit pour eux. 
Le bâillon pour les autres. 
Chez nous, ils décident, imposent, prennent la place. 
Puis, on nous somme de nous réjouir. 
Place nette est faite. 
On entre sans frapper. 
On déplace les meubles. On retourne les tables. On pisse dans nos assiettes. 
On chie dans nos gamelles. 
Et pendant que nous nettoyons, on exige compréhension. 
Ne pas dire. 
Ne pas nommer. 
Ne pas regarder en face. 
Sourire. 
Acquiescer. 
Supporter. 
Parce que parler c’est provoquer. 
Refuser est intolérance. 
Résister est coupable ! 
Silence ! 
Le silence des consignes. 
Un silence organisé pour protéger l’agresseur et isoler la victime. 
Mais il n’efface ni la honte ni le crime. 
Il ne change pas l’imbuvable en eau potable. 
Il ne transforme pas l’agression en droit, ni l’humiliation en respect. 
Nous n’avons pas à faire bonne mine pendant qu’on nous piétine. 
Le devoir de dire non. 
Le droit de parler. 
De stopper la violence. 
Le droit inaliénable à l’insoumission. 
Lorsque le silence devient la règle, s’insurger est un acte de survie ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 16 août 2026

Les heures blanches – Conte bref

Le cœur bat fort. Chaque plainte est une peur qui refait surface, une douleur expulsée avant qu’une autre ne prenne sa place. C’est le lot des lieux de souffrance où l’empathie se donne pour mission de faire le bien. 
Je quitte l’odeur médicamenteuse de la 438. Mon compagnon de chambre — ancien champion sportif — expulse tant bien que mal les derniers restes d’une carrière faite de hauts et de bas. C’est le déclin. 
Tout dort sous les lumières blanches de l'Hôpital. L’instant est propice. Je me laisse glisser sur le sol plastique. La voie est libre. Au bout du couloir, à droite : les ascenseurs. 
À cette heure, le hall est désert. 
Dans le petit espace aménagé pour les visiteurs, le vide est total, mais pas absolu. Des échos traversent l’espace comme des météorites. Une ombre est recroquevillée dans l’un des fauteuils crapauds. Je ne la remarque qu’une fois assis.
 — Bonsoir, dis-je en dissimulant ma surprise. 
Rien. Seulement une paire d’yeux démesurément grands, plantés dans un visage émacié. Des yeux sans couleur définie, et pourtant animés d’un feu presque divin. Ils me fixent comme s’ils cherchaient à sonder mon âme. 
— Il fait lourd, vous ne trouvez pas ? 
Je relance la conversation, comme on insiste au démarrage d’un moteur qui tousse. 
— Connaissez-vous votre nom ? Votre date de naissance ? demande-t-elle d’une voix suave, fatiguée, qui a déjà côtoyé le néant. 
Le rituel du réveil, quand le soignant vient vous prodiguer les premiers soins. 
On vérifie que vous ne perdez pas le nord. Questionnaire de douanier : « Rien à déclarer ? » 
Elle sourit et ajuste légèrement sa posture. 
— Je vais à la machine à café. Vous en voulez un ?
— Pourquoi pas. Mais ce sera un chocolat. Noir. Beaucoup de cacao. Hélas, je n’ai pas de quoi payer. 
— Je vous l’offre. 
Je me relève, fais l’aller-retour et pose le gobelet fumant à sa portée. 
— Tenez. Il n’est pas sucré. 
— Dites-moi votre nom… Votre date de naissance… Que je puisse vous rembourser. 
— C’est inutile. Je m’appelle Gaspard. 
Elle se lève pour rajuster ses vêtements. Elle est incroyablement belle. 
— Je suis en sursis, voyez-vous. Je me matérialise. Mes formes, mon corps, ma tête… tout suggère que j’existe. Pourtant, une petite graine a germé, qui n’en fait qu’à sa tête. 
Je commence à flipper. 
— Vous n’êtes pas seule, si cela peut vous rassurer. Moi-même… 
Elle lève la main. 
— Je suis une page blanche. Une page sur laquelle on écrira tout, mais dans laquelle on ne lira rien. Ni ce que je suis, ni ce que j’étais. Je suis encore lucide. Pour combien de temps ?
— Nous en sommes tous là, je crois. 
— Pour moi, c’est différent. Je suis déjà une naufragée. Pas encore noyée. Mais les chances d’en sortir sont nulles. 
Étrange échange, à une heure où la douleur semble faire une pause. Elle porte le gobelet à ses lèvres. 
— Viendrez-vous ? 
— Pardon ? 
— Viendrez-vous me voir quand tout cela ne sera plus ? 
— Pourquoi pas. Mais le voudriez-vous vraiment ? Sauriez-vous… 
— Me souvenir, coupe-t-elle. À l’instant, oui. Plus tard… vous-même, serez-vous encore en mesure de… Elle boit une gorgée. 
— Ce thé est délicieux. Je n’en ai jamais goûté de semblable. 
Je regarde le gobelet. 
— J’ai choisi au hasard. Hormis le thé à la menthe, je ne suis pas amateur. 
Elle sourit. 
— On dit qu’Alzheimer vous aide à gagner une forme de détachement. Une liberté dont vous avez toujours rêvé. 
— On le dit. 
Une voix s’élève derrière nous. 
— Tu viens, ma chérie ? Il est temps. 
Elle se tourne. 
Le temps est à l’arrêt. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

mardi 11 août 2026

Ceuta, une ville dans la tourmente.

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Ceuta. J’y suis né. Un morceau de mon cœur et de mon âme y est resté. Ce qui se passe aujourd’hui dans cette enclave espagnole en Afrique me donne le sentiment d’assister à quelque chose qui dépasse largement la simple crise migratoire. 
Il y a, dans cette irruption massive et soudaine, les signes d’une déstabilisation dont le chaos pourrait bien être, sinon le but, du moins l’instrument. 
Un afflux de dizaines de milliers de personnes en quelques heures ou quelques jours ne laisse ni le temps de comprendre, ni celui de réfléchir. Il provoque les réflexes les plus élémentaires : la peur, la colère, le rejet. Et, trop souvent, la haine et la violence. Lorsque l’équivalent d’une part considérable de la population d’une ville surgit brutalement dans son espace quotidien, l’équilibre social est bouleversé. Mais réduire cet événement à une seule cause serait une erreur. 
Car qui sont réellement ces hommes, ces femmes et ces enfants qui arrivent à Ceuta ? Beaucoup plus d’hommes que des femmes et des enfants, soulignons-le ! 
Il y a certainement ceux qui fuient la pauvreté, le désespoir ou l’absence de perspectives. Certains cherchent simplement une vie qu’ils ne trouvent plus chez eux. D’autres, dit-on, préfèrent la perspective d’une prison espagnole à celle d’un retour dans les rues marocaines où les chances de survivre sont très minces. 
Il y a aussi ceux qui sont venus pour quelques heures, attirés par la possibilité d’un passage éclair, d’un achat, d’un selfie pour les réseaux sociaux, ou d’un frisson dont ils ne  mesurent pas les conséquences. 
Et puis, il y a ceux dont la présence pose une tout autre question : les individus qui font de la délinquance une activité organisée et qui représentent un danger immédiat pour les habitants de l'enclave. Ceux-là doivent naturellement être identifiés et écartés, sans amalgame ni ménagement. 
Mais une autre interrogation demeure. Existe-t-il, derrière cette masse hétérogène, des groupes plus organisés cherchant à instrumentaliser la situation ? Certains pourraient-ils voir dans ce désordre l’occasion de renforcer une présence militante, voire islamiste, à Ceuta, comme on le murmure avec des mots à peine voilés, ou de nourrir à terme une revendication politique sur ce territoire espagnol ? Dans cette hypothèse, pourraient-ils compter sur des relais déjà présents sur place ? Une sorte de cinquième colonne, alimentée par des fonds secrets ? 
Il faut rester prudent : établir de telles connexions exige des faits, pas des intuitions. Mais l'absence de preuve aujourd’hui n'interdit pas de poser la question. Car le véritable danger serait de ne pas distinguer les situations : le migrant en détresse, le jeune en quête d’avenir, le délinquant, le militant politique ou religieux, et l’éventuel acteur cherchant à exploiter le désordre ne relèvent ni des mêmes motivations, ni des mêmes réponses. La question fondamentale est donc peut-être ailleurs : qui a provoqué cette situation ? Qui l’a rendue possible ? Qui en tire profit ? Et surtout, dans quel but ? 
Ceuta n’est pas seulement un morceau de territoire espagnol posé sur la côte africaine. Pour ceux qui, comme moi, y sont nés, c’est une ville, une mémoire, une identité, une part de soi. C’est pour cette raison qu’il faut regarder ce qui s’y passe avec lucidité : sans angélisme, sans haine, sans amalgame — mais sans naïveté non plus. 
Certains observateurs avertis avancent les noms du roi du Maroc et son expansionnisme mégalo, de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, associés du diable, comme les artificiers de ce chaos, aucun de trois ne pardonnant pas à l’Espagne ses prises de position sur la Palestine, le Liban et le Moyen-Orient... 
C’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait regarder. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 9 août 2026

Pipi de chat sous l’éclipse

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Ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas la télé qu’on manque de chaînes. Elles sont lourdes à porter, mais si légères à partager. 
Un spécialiste des choses absconses, un dénommé X, démontre que rien n’est impossible en matière de vide. Prenant pied là où tout le monde y perdrait le sien, il nous instruit sur des sujets fondamentaux avec la grâce d’un bulldozer dans un musée. 
Je suis à l’hôpital, centre névralgique de pathologies en tout genre, où le patient — certains patients, du moins — ne crie pas, mais brame comme un cervidé dans les sous-bois, en quête d’une femelle à saillir. Il ne sait pas pourquoi il braille, mais il aimerait que ça s’arrête. 
L’hôpital est un lieu où l’on perfuse le temps, goutte à goutte. Un endroit où l’heure ne se mesure pas : elle s’évalue au compte-gouttes. Un temps blanc que l’écriture n’atteint plus. Un lieu de mémoire sans la mémoire. 
Pas de télé pour distraire les horloges. Payante. Nombreux sont les patients qui acquittent le montant. À quand le jour où les débiteurs de boniments paieront le consommateur à titre de compensation pour les dommages causés ? 
Un hôpital est un village. Tout se sait, tout se murmure, tout se colporte. On rit et on pleure. Le hall est son agora. On n’y débat pas de la démocratie, mais de la chambre 214, de la durée probable de l’attente et de la disparition mystérieuse d’un patient ayant prétexté une envie pressante. Encore un évadé ! 
C’est la place publique de la maladie. On y vient pour se faire soigner, pour visiter quelqu’un ou pour entendre se plaindre de la qualité des menus. 
Les fauteuils y forment une assemblée immobile. Les portes automatiques ouvrent et ferment la séance avec un glissement feutré. 
Le monsieur X des choses absconses le sait. Au diapason du gouvernement, qui distribue gratuitement des milliers de lunettes pour observer le phénomène de l’éclipse solaire du 12 août, avec force moulinets, il nous annonce, sans même cligner des paupières, l’impact du phénomène sur les températures. Les cerveaux sont en surchauffe ! 
Question de vie ou de mort : « De combien de degrés va chuter la température avec l’éclipse ? » Gare au refroidissement ! Pour un peu, il nous annoncerait l'avènement d'une nouvelle ère glaciaire ! 
Il se livre, en tant que spécialiste, à nombre de spéculations pour nous délivrer l’information la plus importante : Pipi de chat
Et dire que ces types sont payés pour ça ! 
A l’heure actuelle aucune paire de lunette gratuite n’est distribuée par le gouvernement pour y voir clair dans ses intentions ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

mercredi 29 juillet 2026

La France s'effondre, tout va bien.


La France s'effondre à vue d'œil. Lentement, méthodiquement. C’est aussi visible que l'indifférence qui semble l'accompagner. Tout le monde le voit, ou pourrait le voir. Les signes sont partout. Mais on détourne le regard, comme si ignorer la fissure empêchait le mur de s'écrouler. « Tout va bien ! 
C'est les vacances, arrêtez avec la sinistrose ! Laissez-nous profiter ! Comme disent les muets : c'est en silence que la souffrance est la plus loquace. Le silence est notre bruit de fond. 
Pendant ce temps, les textes tombent : lois, décrets, ordonnances, restrictions, taxes nouvelles, obligations anciennes maquillées en progrès. Tout passe, tout s'empile, tout s'oublie. Tout recommence. 
Un incendie ravage des hectares de forêt ? La belle aubaine ! Entre deux souches encore fumantes surgit aussitôt un projet de parc éolien, ou une centrale solaire géante pour « compenser la perte de chlorophylle ». 
Personne n'en voulait avant l'incendie. Personne n'en veut après. Mais, qu'importe, désormais, il faut remplir le vide. C’est un ordre. 
Les anciens ont besoin d'aide à domicile ? Réduisons les budgets. Rabotons les prestations. Ils n'ont qu'à faire un effort, à rester autonomes, à se lever un peu plus tôt et à marcher davantage. 
Les hôpitaux manquent de médecins spécialisés ? Aucun problème. Importons à bas coût des praticiens confrontés à des conditions d'exercice très différentes, demandons à des étudiants en dernière année de compenser les pénuries, et tout ira bien. 
Quant aux malades qui souffrent bruyamment en attendant un diagnostic ou une prescription, pourquoi ne pas distribuer au personnel hospitalier des boules Quiès en cire réutilisables ? Le silence est une politique publique à part entière. 
Et ne protestons pas contre l'allongement incessant de la durée de cotisation pour la retraite. Hier 37 années, aujourd'hui 43, demain davantage encore. Et pourquoi pas jusqu'à l’euthanasie ? De l’entreprise à la tombe, voilà le bon deal. 
Quant à la démocratie, parlons-en. 
Sur les 193 États membres de l'ONU, auxquels s'ajoutent les deux États observateurs – le Vatican et la Palestine –, seule une petite poignée de nations peut prétendre satisfaire aux critères d'une démocratie pleinement acceptable. 
Les études internationales les plus sérieuses n'en recensent guère plus d'une vingtaine. Et ce ne sont pas nécessairement celles qui passent leur temps à donner des leçons de morale au reste du monde. 
La France, présentée comme la patrie des droits de l'homme et un modèle démocratique, est une démocratie de façade : institutions toujours debout, élections toujours organisées, libertés officiellement garanties… mais une confiance populaire en ruine, un sentiment d'impuissance généralisé, une parole publique de moins en moins crédible et des décisions prises au diable Vauvert de plus en plus éloignées des aspirations exprimées par les citoyens. 
À force de considérer les électeurs comme des portefeuilles ambulants, les retraités comme un coût, les soignants comme un ajustement comptable, les agriculteurs comme un problème écologique et les territoires comme un simple terrain d'expérimentation technocratique, il ne faut pas s'étonner que la fracture devienne gouffre. 
Une nation ne s'effondre pas en un jour. Elle se fragilise par petites renonciations, par mille décisions présentées comme inévitables, par autant de résignations ordinaires. Jusqu'au moment où chacun découvre que le pays qu'il pensait éternel n'est plus que l'ombre d’un zombi, entre deux plaques funéraires. 
 
Sous l’Casque d’Erby