Le passé est une leçon, non une condamnation. Si l’on n’apprend rien de lui, à quoi sert-il ? À quoi servons-nous ? À faire semblant de vivre dans un conte de fées ?
Dans un village entouré de champs, vivait un homme tranquille que tout le monde appelait Binette.
Son vrai nom était Alexandre, mais plus personne ne s’en souvenait vraiment. Binette, lui allait mieux. C’était l’homme des jardins, le prince des potagers, celui qui faisait naître des légumes généreux et des fleurs inattendues dans la moindre parcelle de terre.
Grâce à lui, les habitants du pays pouvaient poser sur leur table des récoltes dont ils étaient fiers.
Binette ne se disputait jamais. Quand une discussion prenait un tour trop vif, il se contentait d’un « bonsoir » clair, posé comme on ferme doucement une porte un soir d’hiver. Puis, il s’en allait.
Un jour pourtant, il quitta la ville. Cette ville qui l’avait autrefois aidé à conserver l’anonymat.
Il la quittait, pas réellement parce qu’elle était mauvaise, mais parce que son cœur avait besoin d’autre chose.
De silence.
D’air.
D’espace.
On laisse tout derrière soi, comme jadis, quand l’éphémère était le monde : les livres, les lits, les meubles, l’immeuble, les voisins — aimés ou détestés. Ce n’est pas un déménagement. C’est encore une fuite. On ne se retourne pas. On lève la main pour un au revoir léger, presque distrait. Binette savait que ce geste signifiait : à jamais. C’était un départ vers ailleurs. Il ignorait où il atterrirait. Se faire tout petit. Comme le bonhomme insignifiant du livre qu’il relisait chaque fois que la vie lui laissait un répit.
Sur la route, il conduisit longtemps, heureux comme un homme neuf qui s’avance vers une vie encore vide, une vie qu’il remplirait à son rythme.
De temps en temps, à un feu rouge ou sur une aire silencieuse, il sortait de son portefeuille une petite carte un peu usée.
Il y lisait les mots qu’Alma lui avait donnés autrefois, comme on boit une gorgée d’eau avant de reprendre la route.
Ainsi arriva-t-il dans ce petit village accroché à hauteur de colline. L’église dominait la plaine, comme une tour de garde et devant elle, au loin, se dressaient les montagnes des Pyrénées, couvertes de neige.
Depuis sa fenêtre, il pouvait les voir chaque matin et en distinguer les contours s'estompant au crépuscule.
Elles semblaient assez proches pour qu’on puisse les toucher du bout des doigts.
Cela l’apaisait. Il se sentait bien. Son cœur retrouvait un rythme à sa mesure.
La vie du village était simple. Les villageois étaient à sa main, comme lui. Il gagnait sa vie comme journalier. Les jours passaient à la volonté du vent, de la pluie et du soleil. Le chant du coq annonçait l’aube et les cloches de l’angélus donnaient aux heures une musique très agréable.
Rien ne pressait. Le silence parcourait les rues les mains dans les poches. Parfois, on l’entendait siffloter un air de bonheur.
Sa chambre était petite, mais cela lui suffisait pour un temps.
Un jour, pensait-il, il trouverait un endroit un peu plus vaste, avec une vue plus élevée. Non pour dominer le monde, mais parce que, disait-il souvent :
— D’en haut, on voit plus loin.
Quand Binette parlait ainsi, on aurait dit qu’il cultivait les pensées comme il cultivait la terre : en retirant les mauvaises herbes pour laisser pousser les bonnes idées.
Mais s’il aimait tant les jardins, c’était peut-être parce que toute sa vie avait été un grand jardin partagé avec Alma.
Ils s’étaient rencontrés enfants, sur le même banc d’école. Depuis ce jour-là, ils ne s’étaient jamais quittés.
Quand vint la guerre et que l’on voulut l’envoyer loin d’elle, Binette refusa. Parce que sans elle, la vie ne serait que ruine ajoutée à la ruine des hommes. Il changea de nom, se cacha, vécut dans l’ombre avec de faux papiers. Ils coururent les routes, déménagèrent souvent, vécurent dans la crainte d’être découverts. Mais s’aimèrent comme personne n’avait jamais aimé avant eux.
Jamais ils ne furent séparés plus d’un jour. La durée d’une journée de travail.
Alma disait peu de choses, mais ses yeux riaient. Ils étaient brillants et clairs comme une eau de source.
Binette disait qu’un seul de ses regards lui ôtait la soif.
Dans son portefeuille, il gardait une petite carte qu’elle lui avait offerte un jour, avec ces mots de saint Augustin :
« La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. »
Quand Alma mourut, le temps ne s’est pas figé, il a déserté la planète.
Binette resta seul auprès d’elle. Il ne voulut ni visiteurs ni consolation. Ne fit rien pour informer les proches. Il la prépara lui-même pour son dernier repos, la coiffa, la para de ses bijoux comme pour une fête.
Dans le cercueil, il déposa tout ce qui lui appartenait et comptait pour elle.
Tout, sauf son alliance et la petite carte avec la pensée de Saint-Augustin.
Les années passèrent.
Dans le village, on reconnaissait les jardins de Binette entre tous.
Il ne se contentait pas de planter des légumes. Entre les rangs de tomates et de pommes de terre, il semait des fleurs : œillets d’Inde, capucines, marguerites, tagètes, agastaches. Certains arboraient des myosotis, finement entretenus. C’étaient les fleurs préférées d’Alma.
Au début, les gens trouvaient cela étrange. Ils pensaient qu’un potager n’avait pas besoin de fantaisie. Binette disait que toute chose sur terre a besoin de beauté.
Puis, quand les fleurs se mirent à éclore entre les légumes comme des éclats de soleil, tout le monde trouva cela beau. Les potagers devinrent peu à peu des jardins d’amour.
Et le village aussi sembla plus joyeux.
Un jour pourtant, Binette ne vint pas au bistrot.
Le lendemain non plus.
Alors les voisins, inquiets, frappèrent à sa porte. Comme personne ne répondait, ils finirent par l’ouvrir.
Binette était couché sur son lit, paisible comme un homme qui s’endort après une longue journée de travail.
Il était mort.
Sur la table, devant la fenêtre d’où l’on voyait les Pyrénées, une feuille était posée. On y lisait simplement :
« Je vais enfin la rejoindre. »
Et au printemps suivant, les fleurs poussèrent dans les potagers comme elles ne l’avaient jamais fait.
Alors, dans le village, chaque fois qu’on voyait des fleurs apparaître entre les légumes, les gens disaient doucement :
— C’est Binette.
Et pendant longtemps, chaque fois que les fleurs apparaissaient entre les légumes, les gens disaient doucement :
— C’est Binette qui veille encore sur les jardins.
Sous l'Casque d'Erby