Va. Écoute. Cherche. Doute.
Plie tes certitudes en origamis et jette-les au vent.
Un vent de hasard. Chaud. Froid. Violent.
Un vent glacé venu des montagnes.
Mon oncle Jésus — grand, sec, un peu voûté — portait une moustache qu’il soignait avec application. Et puis ce nez. Un tarin monumental. On ne voyait que lui dans la rue. On l’avait surnommé Cyrano. Je n’en ai compris le sens que bien plus tard.
Il réglait la circulation pour la police municipale. Ça ne suffisait pas. Le pays sortait d’une grande misère, les cicatrices d’une guerre civile encore à vif. Il arrivait encore que la garde civile frappe aux portes et reparte avec l’homme de la maison.
La peur élargissait les yeux et cousait les bouches.
Le soir, après son service, il parcourait la ville avec une mallette d’objets disparates. Stylos, peignes, brosses, ciseaux, gadgets sans nécessité — de quoi séduire un comptoir fatigué.
Il devenait représentant en articles divers. Il ne parlait ni de la guerre ni de l’endroit d’où il venait. Il disait seulement : « Avant. » Et puis : « Après. »
Avant, les hommes riaient fort. Après, ils regardaient derrière eux.
Dans la cuisine, il s’asseyait toujours à la même place.
Ma tante Dolorès était souvent absente. « Des choses à faire », disait-elle.
En vérité, elle aimait le meilleur ami de mon oncle. Ils se retrouvaient dans les hauteurs de la ville, dans des coins ombragés. Moi, j’allais partout. J’ai senti une douleur nette dans la poitrine quand je les ai vus s’embrasser.
J’adorais ma tante. Elle buvait trop. L’ivresse l’apaisait. Entre deux eaux, son regard devenait du velours. Elle était belle. Douce avec moi. Parfois, on aurait dit qu’elle cherchait un peu de lumière dans l’oubli.
La chaise grinçait sous le poids maigre de Jésus. Il retirait sa casquette, la posait près de l’assiette, l’alignait avec le bord de la table. Il aimait que les choses tombent juste. Peut-être parce que le reste ne tombait jamais au bon endroit.
Dolorès servait la soupe sans un mot inutile. Mes cousins parlaient bas. On apprenait tôt à mesurer le volume des choses : le pain, le sucre, les paroles. Moi, j’étais volubile. Trop. Mon oncle disait à ma mère, à voix basse :
— Il va être temps qu’il quitte le pays.
Parfois, quelqu’un manquait dans le quartier. On disait qu’il était « parti travailler ailleurs ».
Mon oncle ne commentait pas. Il lissait sa moustache du pouce et de l’index. Geste précis. Presque solennel. Comme s’il redessinait une frontière invisible.
Le dimanche, il cirait ses chaussures avec soin. Il polissait le cuir jusqu’à voir son reflet déformé dans la pointe effilée — ces chaussures italiennes qu’il aimait tant, au supplice élégant. Son nez surgissait dans la courbure sombre. Il en riait parfois. Un rire bref. Sec. Il n’ignorait pas son surnom. Il l’acceptait.
Je crois qu'il aimait secrètement l'idée de Cyrano de Bergerac. Cela lui suffisait peut-être.
Les soirs de tournée, il rapportait des anecdotes minuscules :
Un commerçant qui avait vendu son premier réfrigérateur ; une jeune femme hésitant entre deux peignes ; un enfant fasciné par des ciseaux.
Il racontait cela avec une tendresse discrète, surtout quand Dolorès était là.
Mon oncle avait du courage. Il glissait les billets dans la poche intérieure de sa veste comme il enfouissait sa peur au fond de sa gorge — d’un geste souple et ferme.
Un soir très tard, on frappa à la porte.
Trois coups. Ni forts ni faibles. Juste assez pour que le cœur change de rythme.
Dolorès leva les yeux. Lui posa sa cuillère. Lentement. On sentait la peur flotter dans l’air coupable de la nuit.
Ce n’était qu’un voisin.
Mais j’ai vu, dans cet instant suspendu, les années s’abattre sur son visage. Pas la guerre elle-même — son fantôme.
Il se leva. Ouvrit. Parla normalement. Plaisantait presque.
Quand il revint s’asseoir, sa moustache était parfaitement en place.
Ce n’est pas la misère que je garde de lui. Ni la peur. Mais cette obstination tranquille à rester droit quand le vent traverse la maison.
Mon oncle Jésus était la seconde colonne d’Hercule.
Sous l'Casque d'Erby













