La petite place ovale des marronniers est noire de monde. C’est la haute saison touristique, « l’invasion de criquets pèlerins ». Gaston n’aime pas ça : il y donne libre cours à sa mauvaise humeur. D’un catastrophisme lyrique, il tire à la balle dum-dum sur le moindre fait, comme s’il s’agissait des derniers soubresauts d’une humanité en perdition. Avec Gaston, les coïncidences n’existent pas. Ne lui parlez pas de hasard ! Tout est planifié par des esprits pervers n’ayant que le mal pour viatique. Derrière chaque coïncidence, il voit une stratégie. Une machination dans la moindre zone blanche du réseau internet. Chaque toussotement du Wi-Fi est un acte calculé pour empêcher la parole libre. C’est Sodome, Gomorrhe et pandémonium !
Il est attablé avec Fonfon — Alphonse dans le civil : un ancien ouvrier métallo, placide, légèrement vachard — il en a mis de l’eau dans son vin —, mais moins que Gaston. S’il aime le côté excessif de son ami (signe de bonne santé mentale), il refuse de le suivre dans ses éclats. Il ne cherche pas à avoir raison : il veut sagement éviter que la pause café ne vire à la commission d’enquête parlementaire.
Petit échange à bâtons rompus sur la fin du monde qui, selon les cas particuliers, peut arriver à n’importe quel moment et à n’importe avec une imprévisibilité métronomique.
GASTON — On est foutus.
ALPHONSE — Bonjour à toi aussi. Bien dormi ? (Au serveur) Un café, s'il vous plaît.
GASTON — Je suis sérieux.
ALPHONSE — C’est justement ce qui m’inquiète. J’ai rêvé...
GASTON — Le système avance.
ALPHONSE — Quel système ?
GASTON — Celui qu’on n’ose pas nommer.
ALPHONSE — Ah. Il ne vieillit pas.
GASTON — Tu te moques.
ALPHONSE — Jamais. Je fais gaffe.
GASTON — Regarde autour de toi.
ALPHONSE — Je ne fais que ça. Mais de temps en temps, je dois jeter un œil à mon assiette.
GASTON — Rien ne te choque ?
ALPHONSE — Si. Le prix du beurre.
GASTON — Je parle de la société !
ALPHONSE — Elle aussi est chère.
GASTON — Les mots ont changé.
ALPHONSE — Les mots changent depuis qu’ils existent. Même les Académies ne peuvent rien contre eux.
GASTON — Certains mots sont comme des armes. Ça tue !
ALPHONSE — Raciste, fasciste, extrémiste… Je ne dis plus antisémite, ça pourrait coûter cher. Tout est dans le dictionnaire.
GASTON — Exactement.
ALPHONSE — Il faut admettre que ça se vend bien.
GASTON — Ils servent à faire taire.
ALPHONSE — Souvent.
GASTON — À exclure.
ALPHONSE — Pléonasme.
GASTON — Donc tu le reconnais !
ALPHONSE — Je reconnais, oui, mais je me prends pas la tête.
GASTON — Tu minimises.
ALPHONSE — Non. Je trouve qu’il fait beau. Que l’été incite à la décontraction. Regarde ces femmes dans ces robes… Rien que de les regarder, j’ai l’impression de me promener au paradis.
GASTON — Tu ne comprends pas l’époque. Tu refuses de la regarder en face. On est loin du paradis, ici !
ALPHONSE — Je la comprends assez pour savoir qu’un imbécile n’a pas besoin de plan secret pour être ce qu’il est. Et j’en fais partie.
GASTON — Avant, le pouvoir avait besoin de la force.
ALPHONSE — Aujourd’hui aussi.
GASTON — Aujourd’hui, il n’en a plus besoin.
ALPHONSE — Pourquoi ?
GASTON — Parce que nous nous surveillons nous-mêmes.
ALPHONSE — Ça, c’est exact. Tu marques un point. On fait gaffe à ce qu’on dit. Du temps de l’Occupation c’était pareil, c’est mon vieil oncle qui le disait, quand il avait un coup dans la trompette. In vino veritas...
GASTON — Tu vois !
ALPHONSE — J’ai dit « exact », pas « totalitaire ».
GASTON — Tu joues sur les mots. C’est agaçant !
ALPHONSE — Certains. J’aime les mots. Ils révèlent des choses surprenantes. Ils sont des guides invisibles, tapis derrière les buissons de l’esprit. A la moindre étincelle, hop ! Ils allument un brasier !
GASTON — Ils ont peur d’être jugés, eux aussi. D’être rejetés. Ce sont des condamnés en sursis.
ALPHONSE — Tout le monde craint quelque chose. Ou quelqu’un.
GASTON — Ça me donne la haine !
ALPHONSE — Depuis l’invention du fasciste imaginaire, tout le monde a son code barre, comme les produits de consommation.
GASTON — Tu vois bien !
ALPHONSE — Je vois surtout qu'on a inventé un régime politique très efficace : la trouille. Celle de Gérard, à l'immeuble du port, quand il tourne sa clé deux fois. Il a même collé une caméra sur son balcon pour guetter les mouvements vicinaux, comme des oiseaux rares.
GASTON — Il façonne les consciences.
ALPHONSE — Ça m’en a tout l’air.
GASTON — Il sélectionne ce que nous voyons.
ALPHONSE — Difficile de dire le contraire.
GASTON — Il nous enferme dans des bulles.
ALPHONSE — Mais il faut reconnaître une chose.
GASTON — Laquelle ?
ALPHONSE — Avant Internet, il fallait acheter le journal pour être… mal informé. Maintenant, c'est gratuit. Que nous croyons !
GASTON — Tu es désespérant. Comment fais-tu pour garder ton calme ?
ALPHONSE — Je regarde le défilé des femmes dans la rue. Le paradis !
GASTON — Et l’histoire !
ALPHONSE — Ah, l’histoire ! Je n’étais pas là !
GASTON — On efface notre mémoire.
ALPHONSE — Qui ?
GASTON — Eux.
ALPHONSE — Qui, eux ?
GASTON — Les effaceurs. Ceux qui te jurent qu'il fait soleil alors que tu te prends une saucée.
ALPHONSE — Ça devient précis.
GASTON — Ils pourrissent nos racines.
ALPHONSE — Lesquelles ?
GASTON — Les nôtres !
ALPHONSE — Les miennes ont du répondant. Elles creusent le sol en profondeur.
GASTON — Tu n’es jamais sérieux. Même quand tu en donnes l’impression. Tu regardes les robes pendant que le monde s’effondre.
ALPHONSE — Exactement. C’est ma contribution à la résistance.
GASTON — Un jour, tu comprendras.
ALPHONSE — Peut-être. Mais ce jour-là, j’espère que le café sera encore bon… et que les robes… Ah, les robes !
GASTON — Je t’envie.
Sous l'Casque d'Erby












