dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 1 mai 2026

1er mai : le panache de l’échec


La célébration des défaites ouvrières m’a toujours laissé un goût amer, une inquiétude persistante que le temps ne parvient pas à dissiper. Quelque chose, dans cette obstination à commémorer des naufrages comme s’il s’agissait de triomphes, me dérange profondément. 
Et pourtant. Et pourtant, nous en sommes les héritiers et les gardiens involontaires. 
Ces désastres nous sont présentés comme des victoires mythologiques, où l’ennemi — ce Moloch immortel — serait vaincu par la seule puissance de l’imagination. On ne renverse pas l’histoire par la noblesse de l’intention. 
Toutes les défaites ne se valent pas. Elles ne disent rien par elles-mêmes. Que l’on évoque Spartacus, la Commune, Kronstadt ou la Révolution espagnole de 1936, ce qui mérite d’être retenu n’est pas l’issue, mais les brèches ouvertes dans le canal de l’espoir. L’idée que cela était possible. Les ériger en icônes figées, c’est les pleurer sans les prolonger. 
« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » : telle semble être la devise de cette fascination pour les causes perdues. Elle brouille le sens même de l’engagement par l’esthétique du sacrifice.
Quant à Mai 68, difficile de ne pas y voir un maquillage habile, une agitation spectaculaire et un complot dont les manipulateurs ont su tirer profit. Pour les plus cyniques, ce fut une farce ; pour les plus lucides, une ruse de l’histoire — un piège tendu à ceux qui croyaient la faire, alors qu’ils ne faisaient que la décorer. 
Aujourd’hui, l’histoire recycle les vaincus en symboles inoffensifs ou en avertissements commodes. Sous le déploiement mécanique de banderoles aux couleurs passées, s’installe un vide saisissant. La mémoire tourne à vide, parle à des absents, tandis que les puissances en place observent ce théâtre avec ironie. 
À force de sacraliser l’échec, on oublie que lutter ce n’est pas témoigner de sa vertu dans la défaite, mais transformer le réel en justice et en légitimité. Il ne s’agit plus de « perdre avec panache », mais de retrouver l’exigence de la victoire et de l’honneur. 
Le 1ᵉʳ mai concentre à lui seul cette ambiguïté. Est-ce la commémoration des martyrs de Chicago, sacrifiés pour la journée de huit heures, ou l’affirmation d’une solidarité internationale conquérante ? Entre le muguet printanier, emblème d’une paix sociale tronquée, et le souvenir des fusillés de Fourmies, la frontière reste incertaine. 
Le 1ᵉʳ mai ne devrait être ni un jour férié concédé par le pouvoir, ni une simple veillée funèbre. Il rappelle que les droits ne sont jamais donnés, mais arrachés. 
S’il devient une fête inoffensive, il rejoint le musée des causes pétrifiées. S’il demeure une menace pour l’ordre établi, il retrouve sa fonction d’outil. Car la meilleure manière d’honorer les morts de Chicago n’est pas de pleurer leur disparition, mais de poursuivre leur combat.
 
Sous l’Casque d’Erby
 

 

mardi 28 avril 2026

La langue, les mains, la rue.

 Malgré les mensonges et la peur, une certitude grandit en Europe : le changement est inévitable. Les débats se multiplient au quotidien. Le ras-le-bol grandit. Le « tous des pourris » brouille peut-être la raison, mais gagne en lucidité : l’UE ne nous veut pas du bien. 
Tandis que les peuples suffoquent, des élites déconnectées servent un système plutôt que leurs propres citoyens. Leur priorité n’est pas le bien commun, mais leur place dans un ordre qui les maintient au pouvoir. 
Un pays ne perd pas son identité par accident. Elle lui est retirée, lentement, par strates : zones commerciales à la place des champs, ateliers devenus entrepôts, centre-bourgs vidés et des machines à décerveler comme des usines travaillant en trois-huit. Les gestes disparaissent avec les métiers, le travail se fragilise, et avec lui une manière d’habiter le monde. 
Puis la langue s’efface, se standardise, jusqu’à devenir un outil sans mémoire. Les mots qui reliaient les gens, les lieux, reculent ou disparaissent. À leur place, un idiome fonctionnel, interchangeable et des raccourcis indigestes. 
Viennent ensuite les récits. Ceux qu’on racontait encore — au cinéma, dans les livres, dans les fêtes locales — deviennent décoratifs. Du folklore. D’autres histoires prennent toute la place, plus lisses, plus globales, plus rentables aussi. 
On se reconnaît de moins en moins dans ce qu’on vit. Les repères se brouillent. Et il ne reste qu’un endroit pour tout réapprendre : la rue. La rue n’est pas le lieu héroïque qu’on voyait dans les films d’antan. C’est un seuil. Elle surgit quand les canaux ordinaires ne répondent plus. On y porte la colère, bien sûr, mais aussi quelque chose de plus simple : le refus de disparaître en silence. 
Mais la rue ne suffit pas. Sans cap, elle se disperse, s’épuise, ou se fait récupérer. Une révolte ne tient que si elle s’accompagne d’un apprentissage, d’une transmission, d’une direction et d’une culture. 
Alors reprendre, oui. Transmettre, d’abord. Non pas pour figer, mais pour relier. Les savoir-faire, les luttes, les histoires locales ne sont pas des reliques : ce sont des appuis. Ils disent notre géographie mentale. Notre refus de subir l’inacceptable. 
Réinvestir les espaces, ensuite. Une friche rouverte, un atelier rallumé, une place dans laquelle l’on reste — ce sont déjà des manières de refaire monde. Chaque lieu repris est une prise sur le réel. 
Retisser du lien, aussi. Continuer de faire ce qui se pratique déjà : des repas, des lectures, des fêtes qui ne soient pas que vitrines commerciales. Des moments où la parole circule, où les voix se font écho. Là où quelque chose d’humain résiste encore aux maillages trop serrés de la dystopie. 
Et puis créer. Écrire, peindre, chanter. L’art n’est pas un luxe : c’est un passage. Il rend visible ce qui ne trouve plus sa place ailleurs. Il ouvre des formes habitables. 
Reprendre une identité, ce n’est pas revenir en arrière. C’est faire apparaître, aujourd’hui, des formes qui nous ressemblent. Cela demande de la mémoire, mais aussi de l’invention. De la lucidité et une direction. 
Loin de la peur, près du cœur. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

dimanche 26 avril 2026

Pourpre rétinien. Conte bref.


 
Giclées d’encre sur le pupitre, 
L’école danse
des tangos de haine. 
 
Au bout du compte… y a-t-il un compte au bout ? Les derniers rangs sont-ils vraiment ce que la réputation leur prête ?
Le bord de la marge serait-il une passerelle vers l'inconnu ? Une taxe prélevée sur ta peau pour un futur compromis ? 
Le brouhaha m’empêche de comprendre. Je ne capte rien. Jésus, j’en ai entendu parler. On en parle beaucoup. À la maison. Dans la rue. À l'Église. Dans les lupanars. J’ai besoin de savoir qui il est, d’où il vient, où il me conduit. Quel est son message. 
Impossible d’écouter avec ce barouf. Fils de Marie et de Joseph, mais aussi fils de Dieu. Le gars a l’air gentil. Pas du genre à chercher des poux dans la tête. Je ne comprends rien. Il va falloir que je me bouge si je veux faire ma première communion. 
Question de dignité. « Pauvres, mais dignes », répète ma mère, qui a déjà tout préparé pour la cérémonie. Elle m’a trouvé un costume d’officier de l’aviation, grade de sous-lieutenant, couleur écru, avec des chaussures vernies. La classe. 
Le curé tente de se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles en haussant le ton. Sa voix devient sonore, puis menaçante. Rien n’y fait. Au milieu du vacarme, je crois comprendre que Jésus, Marie et Joseph forment une sorte de famille recomposée. Impossible de dire ça à Don Serafino, le curé du barrio, chargé de décider si je suis digne de recevoir la première communion. Je demande à mon pote Juan Oliva de m’expliquer. Il est aussi paumé que moi, avec une différence, il ne s'interroge pas, c'est comme ça, qu'il dit, l'air convaincu. 
Nous, notre religion, c’est le foot. Lui, c’est le Barça, moi, c’est le Real. 
Dans les derniers rangs, là où j’étais, il y avait Yassine. Mes parents étaient parfois invités chez les siens. C’était mon ami. Yassine était un conteur né. Quand il racontait un film, il devenait à lui seul le producteur, le scénariste, le metteur en scène et l’acteur principal. Un prodige. Les cours, l’orthographe, l’histoire d’Espagne, Christophe Colomb et la découverte des Amériques — tout cela le laissait froid. Il n’aimait que le cinéma. Une fascination qu’il partageait fiévreusement. 
Une école de quartier. Soixante-cinq élèves, et pas vraiment de quartier. Un mélange hétéroclite d’âges et de niveaux. 
Antonio Torres, qui prenait la suite du curé — lequel prenait la fuite plus qu’il ne s’en allait — avait le visage de celui qui sait. Il débitait sa litanie avec la certitude tranquille de quelqu’un qui sent que la guerre est perdue d’avance. Obstinément. C’est dans la durée que la lumière jaillit, devait-il penser. 
Nous apprenions à répéter. Pour rêver, il fallait se battre, alors que nous ne connaissions rien à l’art de la guerre. 
Quand Yassine racontait Ben-Hur, il devenait à lui seul l’attelage et Ben-Hur. La poussière de l’arène se déposait sur les pupitres et personne ne doutait de l’issue de la course. Ben-Hur gagnait toujours. 
Parfois, quand il faisait durer le suspense, nous le pressions d’en finir. De ne pas oublier que le héros triomphe toujours à la fin. Et qu’il obtient le baiser de l’héroïne. Le baiser sur lequel s’incruste à l’écran l’inaltérable The End. 
Don Francisco, le remplaçant de Don Antonio Torres, tombé malade, n’était pas commode. Il avait la gifle facile et la férule au diapason. Les noms tombaient de ses lèvres comme la foudre fend un tronc d’arbre. 
Étrange maladie, celle de Don Antonio Torres. Dans le quartier des murmures où il habitait, on disait que deux gardes civils sont venus le chercher de bon matin pour l’emmener au « dispensaire ». Personne ne savait — ou ne voulait savoir — combien de temps durerait sa « maladie ». 
Quand Don Francisco appelait un nom, on savait qu’il allait pleuvoir des coups. La vue des cahiers le rendit fou. Le regard désorbité. Et lorsqu’il tomba sur celui de Luis, il frôla la syncope, congestionné, le visage aussi rouge qu’un plant de tomates mûres pour la vente. 
Luis avait la passion du dessin. Sous la question « Comment tu vois la Vierge ? », il avait esquissé, très grossièrement, un corps de femme au ventre énorme. À l’intérieur, ce qui devait être Jésus : une caricature d’enfant au sourire d’oreille à oreille, les bras en croix, suspendu par un fil au nombril. 
La scène fut terrible. Don Francisco lui tomba dessus. Pendant un mois, personne ne revit Luis à l’école. 
Chapelet en main, Don Francisco continua de hurler sur une classe qui ne faisait déjà plus cas de son hystérie. 
Dehors, le soleil jetait sur la mer des paillettes d’or, cependant que Tony et moi plongions dans l’eau tiède de la Méditerranée. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mercredi 22 avril 2026

Le séisme qui vient

 
Lorsque deux gangs se disputent le pavé d’une métropole, derrière le vacarme des armes se joue une réalité simple : le contrôle de l’extorsion. La violence n’est qu’une mise en scène. Elle fige les témoins, discipline les victimes et organise le silence. 
Alors la caisse enregistreuse peut reprendre son ding obsessionnel. 
En politique, le décor change, pas la logique. Les costumes sont mieux taillés, le langage plus châtié, mais l’instinct demeure celui du percepteur avec son calibre. La loi remplace la balle dum-dum : elle entre par décret et ressort en cratère social. 
On s’affronte en tribunes, on jure l’incompatibilité, on surjoue la rupture.
Pur cinéma ! Les foules ont toujours aimé le spectacle — et celui-ci est permanent.
Dans les coulisses pourtant, tous partagent le même convoi : un train de privilèges tiré par ceux qui n’y monteront jamais. 
Alors la morale s’adapte. On la plie, on la reformule, on s’en absout. Le bourreau devient fréquentable, parfois même « présidentiable ». Les médias dessinent déjà, à longueur d’antenne, le portrait du prochain élu. 
L’hypocrisie — voire le cynisme — n’est plus une faute : c’est un savoir-faire. Elle s’exerce, se perfectionne, jusqu’à donner au privilège l’apparence du naturel.
L’injustice, tant qu’elle ne déborde pas sur le seuil, n’est qu’un dossier de plus dans la pile. On la classe, on la signe, on l’enterre. L’oubli absout, l’abstraction protège. Le sang ne trouble que ceux qui le voient, comme ces agriculteurs témoins de l’abatage des cheptels pour des raisons que personne n’explique et qui finissent par se pendre dans l'indifférence. 
La machine, elle, continue. Les uns peinent, attendent, espèrent encore. Ils se rendent aux urnes, persuadés que ce geste ouvrira peut-être les portes du paradis civique. Que leur vote les sauvera d'eux-mêmes. 
Les autres prélèvent, arbitrent, reconduisent. La dîme circule, lestée de mépris. 
Mais quelque chose est en train de céder. Le pays est trop calme, comme le ciel avant l’orage. Lentement, presque imperceptiblement, les fondations travaillent. Les lignes se fissurent. Ce qui tenait par l’habitude commence à trembler. 
Et vient le moment où l’excès n’a plus d’issue, où l’équilibre rompt. C’est un séisme. Un séisme dont personne ne mesure encore la magnitude. 
Quelqu’un a dit récemment que, lorsque cela « pétera », à côté, 1789 ressemblera au jeu télévisé Intervilles
Ce jour-là, le discernement disparaîtra. Ce n’est plus qu’une question de temps. 
 
Sous l’Casque d’Erby

dimanche 19 avril 2026

Au Rat qui dégueule. Conte bref.


Un village, c’est un désert. Pas le désert de carte postale. Un désert râpé, fendu comme des vieilles semelles de godasses. Un désert qui sent fort le temps arrêté.
On n’y crève pas de soif. On crève d’avoir soif. 
Le monde tient là-dedans : trois rues, quelques platanes, un clocher qui bégaie l’heure et réveille le touriste quand il ne fait que son boulot. Vingt corps. Des milliards d’âmes compressées dans un espace miniaturisé. Heureuses d’avoir échappé à l’enfer des villes. 
Ici, on touche les gens du doigt, délicatement, comme on testerait des piles usées ou un fil électrique dénudé. 
— Tu marches encore, toi ? On rit. 
On s’emmerde. 
Puis, on rit à force de s’emmerder. 
Et on recommence. 
Idiot ? Non. Humain. 
La grande noria du rien. On tourne. Silence, ça tourne. Un film sans metteur en scène. Même les chiens ont arrêté d’aboyer. Ils s’économisent. 
L'oued, à midi, c’est une poêle. Ça sent la roche cramée. L’air tremble comme un mirage. Pas une brise. Dieu transpire dans son habit blanc. Inutile d’aller plonger dans l’océan. Même la tête au fond de l’eau, on transpire à grosses gouttes.
Le seul coin d’ombre : chez Casimir. Comment ai-je atterri ici ? Et eux ? 
Bar. Restaurant. Refuge climatique. Le Louvre local, avec les reproductions de tableaux de « Maître » courant le long des murs pour s’évader. 
Roi du coq au vin et du lambris bruni par les ans. Lui, ça fait longtemps qu’il a fini de transpirer.
Casimir est un nonchalant qu’il ne faut pas énerver. Il manie le nerf de bœuf comme d’autres le katana. Il en faut pour le dégonder. Sinon, le cœur sur la main. Combien de repas gratuits offerts discrètement à des gens sans argent ?
Il laboure les côtes des mauvais payeurs ou trop entreprenants avec sa moitié comme il ferait revenir des morceaux de coq à la poêle. 
Un jour, un habitué trop imbibé confond le tiroir-caisse avec l’urinoir public. Une étourderie qu’il paya cash, avec intérêts. 
La recette du jour baignait dans l’urine de Jean de Flandre, un gars du Nord. Le Nord avait des marées dont Casimir ne voulait pas dans sa montagne. 
Casimir avait parachevé le métier de cuisinier à l’armée. Enfant, il montra des dispositions pour l’art culinaire et sa maman lui transmit son savoir. 
Libéré, il revint, racheta une bâtisse abandonnée pour trois francs six sous, la retapa de ses propres mains et ouvrit le restaurant, proposant des « menus du terroir ». 
À vingt-cinq ans, il était fort et robuste comme un jeune chêne. C’est en déblayant des grabats qu’il croisa le regard de Gisèle, la Locomotive. Jeune, appétissante, disponible. Coup de foudre. Après la première décharge de sérotonine, ils comprirent qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Cour rapide et efficace. Mariage pour le meilleur et pour le pire.
Parfois le coq de Casimir ressemblait à du lapin. Le lapin ne ressemblait à rien. Surtout pas à du coq au vin. On mangeait quand même. 
Un coup ça sentait la garenne, un coup le poulailler. C’était le seul rade à des kilomètres. Donc l’étoilé du coin. 
Un soir de septembre, les touristes s’évaporèrent comme des mirages. Il resta la tribu. Les permanents. Les condamnés à perpète.
Quelqu’un — artiste, salaud, poète, quelqu'un qui voulait de l'ambiance, va savoir  — accrocha sur l’enseigne un vieux drap tagué : AU RAT QUI DÉGUEULE. 
Chef-d’œuvre orthographique et gastrique. 
Au début, personne ne leva les yeux. Ici, on regarde ses chaussures. Le ciel, c’est pour les optimistes.
Pourtant, un drap tagué en rouge, se remarque. 
Puis les passants virent. Et rirent. Un rire franc, gras, joyeux. Un rire comme ça, ça se répand comme traînée de poudre. Ce fut la fête au village d’après saison. 
La Locomotive sortit. Visage rouge brique, respiration de chaudière. La ménopause, qu’elle disait quand ça chauffait trop. Elle leva la tête et lut. Du rouge brique au violet lie-de-vin. Silence. On aurait entendu cuire un pois chiche sur le calcaire. 
Puis l’explosion. 
Pas une crise de nerfs. Un crack boursier. La fin du monde en tablier. 
Elle beugla, tempêta, promit des morts, des pendaisons, l’intégralité de l’Ancien Testament se lisait sur son visage. 
Tout le monde jubilait. Enfin du spectacle. 
Parce qu’au fond, à quoi servirions-nous si nous n’étions pas le clown de quelqu’un ?
Aujourd’hui le rat. Demain Casimir. Après-demain, toi.
Dans le désert, il faut bien que quelqu’un fasse rire les pierres. Sinon, on entendrait le vide.
Et le vide, ça sanglote. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 
 

mercredi 15 avril 2026

Silence. On la ferme !

Humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant des chaînes plus douces aux pieds.



On se bat pour du travail comme des chiens sur un os rongé. Pour une miette, on s’arrache les dents. On lèche les vitrines, pendant que tout pourrit : la rue, l’air, les esprits.
On cherche un peu de chaleur dans un monde glacial. Ça chauffe partout — les marchés, les machines, la colère — mais ça brûle toujours là où il ne faudrait pas.
Les banques engraissent comme des truies insatiables, se gavant de la sueur et de l’angoisse de milliards de couillons et de chiffres qui pullulent comme des rats. On croit que la vie tient dans une poignée de biftons !
On se bat pour soi. Pour le voisin. Pour un mot que tout le monde mâche, mais que personne n'ose vivre : liberté. Ça aussi, c’est du papier !
Salut. À la prochaine. On est en République. C’est écrit sur la façade, donc probablement vrai. C’est ainsi qu’on le décante. C’est ainsi qu’on le martèle. 
C’est le paradoxe des temps : jamais, nous n’avons eu autant d’outils pour hurler, comprendre, contester. Tout est dans la paume, au bout des doigts. Et pourtant, rien ne bouge. Des millions de cerveaux branchés pour une paralysie générale. L’humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant à cor et à cri des chaînes plus douces aux pieds.
La nuit, je me réveille trempé. Le cauchemar respire à côté de moi. Il est tout agité. Je saute du lit, j'allume une clope comme une balise dans le noir de la conscience. J'ouvre la porte. Un peu d’air ! Même lui est vicié.
Dans le noir, le monde s’esquisse en version brouillonne. Un renard couine derrière un buisson. Sans doute un jeune qui appelle sa mater. La Voie lactée me fait de l’œil, un signe de complicité.
Entre l’heure du laitier et celle du café noir, le monde hésite. La beauté est une promesse fragile ; la laideur, elle, se paluche tranquillement.
Tout menace de sortir de la route. Ça ne tient qu’à un fil. Les idées s’entrechoquent comme des cailloux dans une boîte en fer. Plus ils sont nombreux, plus ça pèse et moins c’est bruyant.
Gauche, droite, centre, envers... on cherche un angle, un refuge. Un trou de rat. Moi, j’y suis. Et toi ? 
Le néant, lui, s’organise à merveille. Reste la question, nue : comment résister à un tsunami ? Il ne négocie pas, il écrase et il emporte. Point. Tout heureux d’y avoir échappé, quand c’est le cas. 
Pendant ce temps, on prépare des listes. Des dossiers. De l’algorithme. Le fichier criminel pour le manant qui ose dire « Non ».
Non à la machine. Non à la marche forcée. Aujourd'hui, refuser est un délit.
Alors, on verra bien. Qui pliera. Qui disparaîtra. Et qui aura encore assez de souffle pour cracher au visage du rouleau compresseur. 
 
Sous l'Casque d'Erby