Le cœur bat fort. Chaque plainte est une peur qui refait surface, une douleur expulsée avant qu’une autre ne prenne sa place. C’est le lot des lieux de souffrance où l’empathie se donne pour mission de faire le bien.
Je quitte l’odeur médicamenteuse de la 438. Mon compagnon de chambre — ancien champion sportif — expulse tant bien que mal les derniers restes d’une carrière faite de hauts et de bas.
C’est le déclin.
Tout dort sous les lumières blanches de l'Hôpital.
L’instant est propice. Je me laisse glisser sur le sol plastique. La voie est libre. Au bout du couloir, à droite : les ascenseurs.
À cette heure, le hall est désert.
Dans le petit espace aménagé pour les visiteurs, le vide est total, mais pas absolu. Des échos traversent l’espace comme des météorites.
Une ombre est recroquevillée dans l’un des fauteuils crapauds. Je ne la remarque qu’une fois assis.
— Bonsoir, dis-je en dissimulant ma surprise.
Rien. Seulement une paire d’yeux démesurément grands, plantés dans un visage émacié. Des yeux sans couleur définie, et pourtant animés d’un feu presque divin. Ils me fixent comme s’ils cherchaient à sonder mon âme.
— Il fait lourd, vous ne trouvez pas ?
Je relance la conversation, comme on insiste au démarrage d’un moteur qui tousse.
— Connaissez-vous votre nom ? Votre date de naissance ? demande-t-elle d’une voix suave, fatiguée, qui a déjà côtoyé le néant.
Le rituel du réveil, quand le soignant vient vous prodiguer les premiers soins.
On vérifie que vous ne perdez pas le nord. Questionnaire de douanier : « Rien à déclarer ? »
Elle sourit et ajuste légèrement sa posture.
— Je vais à la machine à café. Vous en voulez un ?
— Pourquoi pas. Mais ce sera un chocolat. Noir. Beaucoup de cacao. Hélas, je n’ai pas de quoi payer.
— Je vous l’offre.
Je me relève, fais l’aller-retour et pose le gobelet fumant à sa portée.
— Tenez. Il n’est pas sucré.
— Dites-moi votre nom… Votre date de naissance… Que je puisse vous rembourser.
— C’est inutile. Je m’appelle Gaspard.
Elle se lève pour rajuster ses vêtements.
Elle est incroyablement belle.
— Je suis en sursis, voyez-vous. Je me matérialise. Mes formes, mon corps, ma tête… tout suggère que j’existe. Pourtant, une petite graine a germé, qui n’en fait qu’à sa tête.
Je commence à flipper.
— Vous n’êtes pas seule, si cela peut vous rassurer. Moi-même…
Elle lève la main.
— Je suis une page blanche. Une page sur laquelle on écrira tout, mais dans laquelle on ne lira rien. Ni ce que je suis, ni ce que j’étais. Je suis encore lucide. Pour combien de temps ?
— Nous en sommes tous là, je crois.
— Pour moi, c’est différent. Je suis déjà une naufragée. Pas encore noyée. Mais les chances d’en sortir sont nulles.
Étrange échange, à une heure où la douleur semble faire une pause.
Elle porte le gobelet à ses lèvres.
— Viendrez-vous ?
— Pardon ?
— Viendrez-vous me voir quand tout cela ne sera plus ?
— Pourquoi pas. Mais le voudriez-vous vraiment ? Sauriez-vous…
— Me souvenir, coupe-t-elle. À l’instant, oui. Plus tard… vous-même, serez-vous encore en mesure de…
Elle boit une gorgée.
— Ce thé est délicieux. Je n’en ai jamais goûté de semblable.
Je regarde le gobelet.
— J’ai choisi au hasard. Hormis le thé à la menthe, je ne suis pas amateur.
Elle sourit.
— On dit qu’Alzheimer vous aide à gagner une forme de détachement. Une liberté dont vous avez toujours rêvé.
— On le dit.
Une voix s’élève derrière nous.
— Tu viens, ma chérie ? Il est temps.
Elle se tourne.
Le temps est à l’arrêt.
Sous l'Casque d'Erby













