vendredi 19 juin 2026

Alerte délinquance : Les dossiers noirs de notre enfance

 
Avant de soupirer avec nostalgie en répétant que « c'était mieux avant », ouvrons plutôt les archives psychiatriques de la jeunesse d’autrefois… et le casier judiciaire des héros qui ont alimenté loisirs et fantasmes en totale jubilation. Ces icônes que nous rêvions d'incarner, faute d'avoir réussi à leur ressembler dans la vraie vie, mais dont nous avons conservé, au fond de nous, la vive étincelle.
Regardons un peu à qui on confiait la formation de nos cerveaux, sans que plainte fût jamais déposée : 
Tarzan : Un exhibitionniste en slip léopard qui pratiquait le parkour sylvestre sans le moindre respect pour la pudeur publique. 
Cendrillon : Une ado en rupture de ban qui bravait le couvre-feu chaque soir, fuyait la police en laissant traîner des indices pédicures sur le perron, et squattait un carrosse orange tuné par une marraine sous acide. 
Pinocchio : Un mythomane compulsif dont le pif faisait office de polygraphe en direct. Un danger public pour les assurances. 
Batman : Un milliardaire en collants qui essorait sa Batmobile à Mach 3 dans des zones limitées à 30 km h, vraisemblablement sans permis, sans contrôle technique, et dont le seul « radar » était le mammifère qui lui servait de totem. 
La Belle au bois dormant : Une adepte de la grasse matinée thérapeutique qui a glissé dans la matrice du sommeil pendant que le PIB du royaume s’effondrait. 
Candy Candy : Une irrésolue chronique qui a réussi à séquestrer l’audimat sur des centaines d’épisodes juste pour choisir entre un blondinet et un rebelle, inventant ainsi le concept du triangle amoureux sans fin. 
Mister Chat : Version moderne des Peaky Blinders. Le Tom Shelby d'un cartel de félins de ruelle, gérant son business à coups de griffes et de trafics de croquettes de contrebande. 
Popeye : Un marin qui ne tournait pas à l'eau claire, mais qui s'enfilait des boîtes de conserve suspectes pour s’offrir des trips de super-costaud. Un cas d’école pour l'Agence Mondiale Antidopage. 
Blanche-Neige : Une squatteuse en colocation clandestine avec sept mineurs d'âge (et de taille), sans bail officiel ni déclaration de concubinage. C’est du propre ! 
Et le loup de Tex Avery ? À l’apparition d'une pin-up, ses yeux jaillissaient des orbites, la langue déroulait le tapis rouge, son cœur cognait comme un marteau-piqueur et il sifflait à faire exploser les décibels. Aujourd'hui, il se ferait convoquer illico par les ressources humaines, suivrait un stage obligatoire sur le harcèlement et finirait en garde à vue avant même la fin du générique ! 
Et après ça, les sociologues s’arrachent les cheveux face à notre génération ? 
Soyons logiques : on nous a nourris au grain de la folie pure ! On a développé un humour décapant, une imagination en roue libre et un mépris poli pour les lignes blanches. Avec un tel programme, c’est déjà un miracle qu’on ne marche pas tous sur les mains en grignotant nos chaussettes.
Les dessins animés nous ont inoculé le seul vrai virus qui vaille : l’impossible est une fake news et l’absurde, une seconde nature. Alors oui, on dégringolait peut-être de l’échelle à coulisse, mais on l'a fait en faisant des bulles de chewing-gum et en saluant la foule. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

mardi 16 juin 2026

Foot et dollars

Deux millions d’euros pour un siège en finale du Mondial de foot 2026 : le football est vendu à la découpe. Comme tout le reste. Pourquoi s'en étonner ? N’est-ce pas le traitement que l’on réserve déjà aux nations souveraines ? 
Ils ont osé franchir le pas. Sur la vitrine officielle de la FIFA, des billets pour la finale de la Coupe du monde 2026 ont culminé à près de deux millions d’euros ! Une telle indécence dépasse ce que le marché noir lui-même n’avait osé imaginer. L’obscénité s'affiche fièrement. Et pourquoi s'en priver ?
Quand on observe l’effondrement de notre civilisation depuis la pangolinade vaccinale, la guerre en Ukraine, l’épuration de masse à Gaza, l’agression du Liban et la guerre contre l’Iran, on comprend que ce crescendo destructeur balaie tout sur son passage. 
Ne parlons plus de simples dérives ou d’excès : c’est une véritable mutation. Le football n’est plus seulement corrompu, il est reconfiguré. Il est calibré sur mesure pour les immenses fortunes et verrouillé pour le reste de l’humanité.
Le peuple, qui a pourtant fondé ce sport et l'a porté à bout de bras, est aujourd’hui sommé de regarder ailleurs, ou de payer le prix de sa propre exclusion. Que lui reste-t-il à faire pour obtenir un siège ? Braquer une banque afin de rembourser la dette ?
Pendant ce temps, les prétendus gardiens de l’éthique paradent sur la scène publique. Transparence, régulation, responsabilité : ces mots circulent, drapés dans une vertu irréprochable, mais ils sont totalement vidés de leur substance. Il est fascinant de voir avec quelle fluidité les acteurs les plus compromis s'érigent en apôtres de la moralité. 
La contestation, quant à elle, dérange ; on choisit donc de la dissimuler, à l'image de l'arrière-boutique de L.A. Elle est disqualifiée, marginalisée et étouffée au sein d’un écosystème entièrement colonisé par les zombies. Carton rouge ! 
Le plus frappant n'est même pas la hauteur du montant. C’est son officialisation. Ce qui appartenait hier aux marges frauduleuses et douteuses est aujourd’hui pleinement assumé, normalisé et institutionnalisé. La FIFA ne se contente plus de suivre la dérive : elle en est l'architecte. 
Deux millions pour assister à un match, ce n'est pas un bug dans le système. C’est un aboutissement. C’est le résultat d'un football livré à une pure logique de prédation, où la passion populaire est transformée en rente financière, et où les supporters ne sont plus que des variables d’ajustement. 
À qui appartient encore ce sport ? La question a cessé d'être rhétorique. Elle est devenue éminemment politique. Car derrière les grands slogans d’universalité se dessine en réalité un entre-soi hermétique, où ne circulent plus que les capitaux, les privilèges et les accès exclusifs. Certains qualifieront cela d'évolution. D’autres y reconnaîtront sans peine les mécanismes familiers d’un cartel : concentration absolue du pouvoir, contrôle total des flux financiers et exclusion systématique des indésirables. 
Le football, autrefois bien commun, se transforme en un territoire sous concession privée. Après tout, quoi de plus « normal » ? Le sport n’est-il pas l’opium du peuple ? 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

dimanche 14 juin 2026

La rose et la braise

Cet instant suspendu entre nuit et mémoire, où l’amour persiste comme une braise sous la cendre, défiant le temps et les modes, m’a fait songer, en relisant les Amants de Vérone, à une trace fragile qui refuse de disparaître. 
L’obscurité s’enroule autour de nous comme un serment à l’éternité. Nos silhouettes ralentissent, bercées par cette chaleur qui nous enveloppe. La lueur vacille, indécise, hésitant à reprendre haleine. 
— Elle cherche quelque chose, dis-tu. 
— Comme nous tous. 
— Non. Comme nous.
 Ta respiration et la mienne se mêlent, marées conjuguées. Les battements s’accordent, s’apprivoisent, roulent avec les vagues comme des galets aspirés par le reflux. 
— Écoute. 
— Quoi ? 
— Rien. 
Je souris dans l’obscurité. 
— Alors pourquoi écouter ? 
— Parce que le rien a plus de choses à dire que le monde. 
La fièvre s’apaise sans s’éteindre ; elle devient braise, souvenir vivant. 
Les gestes ralentissent, gagnent en certitude. Les mains ne cherchent plus la route : elles la connaissent.
— Nous sommes déjà passés par ici. 
— Où cela ? 
— Dans ce silence. 
Le monde revient par fragments : un souffle frais à la fenêtre, le grain du drap imprimé sur la peau. 
— Le jour approche. 
— Qu’il attende encore un peu. 
— Tu crois qu’il nous écoute ? 
— Cette nuit, oui. 
Les corps demeurent dans cet entre-deux fragile où la nuit n’est plus tout à fait nuit, et le jour pas encore jour. Mais dans nos têtes commence une nuit prolongée, profonde, amoureuse. 
Je te garde contre moi, non pour te retenir, mais pour t’accompagner dans le temps suspendu. 
 — Tu as peur ? 
La question flotte longtemps.
 — Toujours un peu. 
— De quoi ? 
— De me réveiller sans toi. Ta main serre la mienne. 
— Alors reste ici. 
Je t’approche comme on voudrait saisir l’écume après le fracas des vagues. 
Comment dire le souvenir sans le trahir ? 
Comment parler d’absence quand tout en moi reste habité par toi ?
 — Te souviens-tu ? 
— De quoi ? 
— Du jour où nos regards se sont croisés. 
Un rire léger glisse dans la pénombre. 
— Tu poses cette question comme si j’avais pu l’oublier. 
Je revois la lumière sur ton visage. J’ai respiré l’air de tes pas. Une rose rouge dans chaque main pour atteindre les dédales de ton cœur. 
— Tu étais maladroit. 
— J’étais terrifié. 
— Et pourtant tu as avancé.
— Parce que tu souriais. 
Lèvres contre lèvres, deux corps s’unissent, chantent, dansent, célèbrent l’alignement des planètes. 
Le jour grandit, mais nos ombres refusent de s’éloigner. 
— Où vont-elles ?
— Nos ombres ? 
— Oui. 
— Là où vont les souvenirs lorsqu’ils refusent de mourir. 
Ta présence flotte, invisible, collée à ma peau comme l’odeur du jasmin après la pluie. 
Je tends la main : il ne reste que la chaleur persistante du souvenir. 
— Tu es là ? 
Le silence s’installe. 
Puis, très doucement : 
— Je n’ai jamais cessé de l’être. 
J’ouvre les yeux. 
La rose est là, sur l’appui de fenêtre — rouge, intacte, comme si la nuit lui avait offert une nouvelle vie. 
Je la contemple longtemps. 
— Est-elle réelle ? 
Ta voix semble venir de très loin. 
— Cela a-t-il une importance ? 
Je ne réponds pas. 
La rose demeure. 
Écho. Coquillage porté à l’oreille pour entendre l’océan dans ses rumeurs les plus folles. Tatouage visible seulement de l’intérieur. 
Une rose qui ne fane pas, puisqu’elle est éternelle. 
— Alors, qu’est-ce que c’est ? 
Un miracle ? 
Peut-être le mirage obstiné des choses qui ne meurent jamais.
 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

jeudi 11 juin 2026

Meurtre de Lyhanna : paradoxe de l'humanisme face à la barbarie

Par humanité, j’ai toujours été opposé à la peine de mort, ancré dans cette conviction profonde que la rédemption reste possible et qu’aucune faute, si terrible soit-elle, ne devrait effacer irrévocablement une vie entière. Une société civilisée se distingue précisément par sa volonté de préserver la dignité humaine, y compris chez ceux qui l’ont le plus férocement bafouée. 
L’écho de la plaidoirie de Robert Badinter en 1981 résonne encore en moi comme le symbole d’une justice noble et ferme, refusant de répondre au sang par le sang légal, une avancée que nous étions alors nombreux à célébrer comme un progrès moral historique.
Tant de chimères finissent par mettre les esprits à rude épreuve ! 
La réalité est venue violemment ébranler ces certitudes. Les décennies suivantes ont été marquées par des crimes d’une sauvagerie inouïe, qu’il s’agisse d’infanticides, de pédocriminalité, d’actes barbares aveugles ou d’atrocités commises par des criminels multirécidivistes. 
Face à ces drames, à l’image du meurtre de la petite Lyhanna, une douloureuse évidence s’impose : des vies ont été épargnées alors que leurs victimes ont été privées de tout avenir, posant inévitablement la question d’une juste proportion entre l’acte et la sanction. 
Lorsque le système judiciaire échoue à neutraliser des individus déjà condamnés à maintes reprises, la colère et l’impuissance des citoyens face aux défaillances des pouvoirs publics deviennent non seulement compréhensibles, mais légitimes. 
À cette détresse quotidienne s’ajoute le poison du soupçon face à de grands scandales internationaux comme l’affaire Epstein. L’impression d’une justice française timorée, opaque ou à deux vitesses face à des réseaux d’influence puissants ne fait qu’accentuer le sentiment d’abandon d’une population fatiguée. 
S’interroger sur le fonctionnement des institutions judiciaires n’est donc pas un réflexe réactionnaire, mais une exigence citoyenne fondamentale. La légitimité de l’État repose sur sa capacité à protéger les citoyens par des peines à la hauteur des crimes. Quand la justice paraît laxiste ou incapable de prévenir la récidive, la confiance institutionnelle s'effondre. 
Le problème actuel ne relève pas du manque de policiers dans nos rues, mais de l'application réelle et ferme des peines une fois les coupables arrêtés. 
Sans abjurer mes principes humanistes, je dois admettre que l’horreur des crimes pousse notre conscience dans ses retranchements les plus extrêmes. 
Devant la cruauté absolue, le doute s'installe et la question du rétablissement de la peine capitale surgit comme un ultime recours face à l’inacceptable. 
C’est là que réside toute la tragédie de notre condition : le défi vertigineux de continuer à défendre les valeurs fondatrices de notre civilisation face à des actes qui semblent en avoir définitivement détruit l’humanité. 
Que justice soit faite, c'est tout ce que l'on demande. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

mardi 9 juin 2026

Parenthèse enchantée et addition salée


In memoriam
Sacrées années 1980… Ce fut la parenthèse enchantée. Un grand éclat de rire et de champagne tiède. Un temps où penser était trop fatigant. On remisa donc Marx au grenier, la lutte des classes à la cave, et le réel au vestiaire. 
Place nette fut faite pour le grand carnaval du vide ! Tout brillait, tout scintillait, tout sonnait creux — mais avec du style. Ce fut l’époque de l’illusion absolue, où le « conquistador » échangeait de la breloque pour de l’or. On dansait sur les décombres en formica de l’esprit critique, entre deux cuisines intégrées et trois rails de poudre, persuadé d’avoir inventé la modernité alors qu’on recyclait l’insignifiance. On célébrait la victoire de la « Renaissance » sur l’âge médiéval. En d’autres termes : contre l’obscurantisme ! Quelle victoire !
On effaçait les siècles avec la gomme de l’ignorance. 
Les hommes portaient du Smalto et les femmes du Naf Naf avec l’emblématique « Grand méchant look » 
Le mot d’ordre ? Jouir sans conséquence. Et pour la conscience, pas de panique : un badge « Touche pas à mon pote », deux sacs de riz expédiés à l’autre bout du monde et l’affaire était... dans le sac ! L’humanisme en kit, prêt à consommer, garanti sans effort intellectuel.
Puis le temps a passé et, sous les confettis, le plancher des vaches. Aujourd’hui, le spectacle continue, mais la musique grince sous des déhanchements rouillés. Les soirs de victoire virent à la casse, les rues se transforment en terrain d’émeute improvisé, et la fête ressemble de plus en plus à un lendemain de veille sans aspirine. Mais rien de tout cela n’est vraiment une surprise. Ce qui déborde aujourd’hui n’est que le trop-plein d’hier. Le principe est simple, presque scientifique : quand on passe quarante ans à vider les têtes, il ne faut pas s’étonner que le contenu finisse par fuir de partout. Le principe d’Archimède conserve toute sa pertinence métaphorique : ce qui remonte brutalement à la surface ne fait que révéler ce qui travaille les profondeurs de la société. 
Et pendant que le décor se fissure, certains découvrent avec des yeux ronds comme des soucoupes volantes la montée de figures politiques qu’ils croyaient avoir fabriquées juste pour faire diversion. Et cela s’avère encore payant ! 
On se souvient encore — vaguement — de ces stratèges en costume qui, durant les années Mitterrand, pensaient manipuler le diable pour embêter leurs voisins. Résultat : le diable a pris un abonnement, refait la déco, et invite désormais tout le monde à faire de même !
Mais tout ça, bien sûr, c’est pour rire. On préfère s’indigner du monstre — posture confortable — plutôt que de regarder en face ceux qui, patiemment, l’ont poli, légitimé, rendu fréquentable. Et qui feignent d’en découvrir les crocs ! 
Au fond, rien d’étrange ni d’inquiétant sous le soleil de Satan. Ce qui est réellement troublant, c’est de voir certains continuer à dénoncer un péril absolu lorsqu’on évoque le RN, alors qu’il ne révèle rien d’autre qu’une passerelle politique parfaitement banale.
 
Sous l'Casque d'Erby
 

 

dimanche 7 juin 2026

Les saucisses de Guillotine. Conte bref.


Guillotine était de méchante humeur. 
Seul boucher du pays, Victor se levait avant tout le monde. C’était son privilège : voir défiler la vie derrière la vitrine de sa boucherie impeccablement tenue.
Les vieux qui boitent, les femmes en bigoudis, les gamins morveux qui allaient à l’école ; les types qui lui devaient de l’argent et qui faisaient les distraits. 
Tous passaient devant lui. C’était aussi bien qu’à la messe, quand il s’y rendait. 
Guillotine — surnom gagné à la force des prix qu’il pratiquait, Guillot de son vrai nom, travaillait avec une cotte de maille, trouée, mais solide. Il y essuyait ses lames d’un coup énergique. Ce matin-là, il avait oublié de la mettre. 
Un geste vif et une belle entaille dans la cuisse pour démarrer la journée. Propre. Nette. Professionnelle. 
Le sang a jailli abondamment. 
On est allé chercher Auguste Le Dromadaire. Le toubib. 
Pas tout à fait bossus, mais il arborait une protubérance qui le laissait supposer. Encore flottant de la cuite de la veille, les yeux qui piquaient et les mains qui tremblaient, il a recousu ça au feeling. 
Auguste aimait les gens du village et les gens l’aimaient. C’était un pistard. Et un pistard, c’est sacré. 
Le lundi, Guillotine disait qu’il allait chasser. En vérité, il chassait surtout la femelle. Une veuve souple et silencieuse qui habitait un endroit isolé, au lieu-dit les Peupliers. 
On disait la « veuve », mais elle n’était pas veuve. Clémentine ne s’était jamais mariée. Son seul amour avait été Guillotine. 
Autrefois, ils avaient « failli ». Ils s’étaient aimés. Ils s’aiment toujours. Mais la vie… Depuis, ils continuaient de faillir régulièrement. 
Le voyant revenir, le fusil sur l’épaule et la besace vide, on lui disait : 
— Encore bredouille ? Ah, la chasse ! 
Tout allait bien jusqu’au jour où Gaston les avait surpris. 
Gaston Mille-pattes, avait de l’acuité dans le regard. Un surnom magnifique pour un unijambiste. On lui avait coupé la jambe droite deux fois : sous le genou, puis au-dessus.
— La gangrène. À cause de l’alcool. C’est mauvais, l’alcool, qu’il disait, le regard perdu. Un regard clair comme un ciel lavé par l’ondée. 
Depuis, il bénéficiait d’un « prix d’ami » chez Guillotine. Chaque fois qu’on disait : 
— Guillotine est cher. Il répondait fermement : 
— Moi, j’ai pas à me plaindre. 
Gaston en était à sa troisième ou quatrième cure d’abstinence. La dernière avait été mémorable.
Elle s’était terminée de manière épique. 
Un repas avec ses collègues de l’Ordre abstinent. De l’eau. De la tisane. Des discours alarmistes sur les dangers du fléau. De la vertu partout. 
Puis vint le dessert. Baba au rhum. Une maladresse du restaurateur. Il en a mangé six d’un coup ! 
Le soir même, il était rond comme un tonneau. 
On l’a retrouvé sur la place du bourg, à moitié nu, en train d’essayer de hisser le vélo du maire à la place du drapeau français, en braillant à tue-tête : 
« Au village sans prétention / J’ai mauvaise réputation ! »
Le garde-champêtre, Guy l’Amour l’a gentiment accompagné chez lui. 
Les jours suivants, il a colonisé le bistrot Les Chardons
Crédit illimité. 
Promesses illimitées. 
Il répétait au patron : 
— Je te paierai tout, Célestin. J’ai largement de quoi. Faut juste que je passe chez moi. Là j’ai pas le temps. Il n’avait jamais le temps. 
Et Célestin n’avait jamais l’argent. 
Un lundi matin, Guillotine boitait encore de sa blessure quand il est allé chez sa veuve. 
La porte était entrouverte. 
À l’intérieur, ça sentait bizarre, comme une odeur de peur et de honte. 
Sur la table : une bouteille vide, deux verres, et Gaston. 
Gaston Mille-pattes. 
Affalé sur la chaise. Pantalon baissé à mi-cuisse. Pas de béquille. 
— J’voulais juste parler… qu’il a dit sitôt qu’il a repéré Guillotine. 
Clémentine, elle, n’avait pas pleuré. Elle tenait un tisonnier, le regard fermé. 
Guillotine a compris deux choses : Gaston avait parlé. Et quand on parle trop dans un village... 
Le regard de la veuve a glissé vers la cuisse bandée de Guillotine. Puis vers Gaston.
Personne n’a rien dit. Mais tout le monde a pensé la même chose. 
Quelques jours plus tard, Guillotine proposait des promotions. Un écriteau en lettres rouges barrait la vitrine : 
— Promotion exceptionnelle à la boucherie ! 
— Saucisses maison aux épices. 
Célestin a demandé : 
— C’est quoi la recette ? Guillotine a haussé les épaules : 
— Secret de famille. Le fournisseur ne donne jamais ses secrets. 
— En tout cas, chapeau ! Elles sont délicieuses. Jamais mangé des comme ça ! Mets-moi cinq cents grammes. 
Chose étrange, on n’a plus jamais revu Gaston Mille-pattes. 
— Il doit être en cure. Vu ce qu’il tenait la semaine dernière, a dit un habitué des « Chardons ». 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

jeudi 4 juin 2026

Le Mirage Démocratique : de la Restauration à l'Invention.

C’est le débat tendance : faut-il « réinventer » la démocratie ? Nous sommes à ce point égarés que nous prétendons réinventer ce qui n’existe pas. À vrai dire, on finit par se demander si l’existence des aliens n’est pas plus tangible que celle de la démocratie. 
Pour réinventer une chose, encore faut-il qu’elle ait véritablement existé. Même les grecs – nos modèles – n’ont pas réussi à affranchir leurs esclaves ! 
On ne réinvente pas un mirage ; on ne restaure pas une ruine aux fondations imaginaires. Depuis toujours, le mot démocratie sert de drapeau, de promesse ou d’alibi à des opérations abjectes. Derrière la façade des constitutions et la solennité des discours, les preuves de sa non-existence s’accumulent avec une régularité accablante. 
Le constat est partout : une corruption élevée au rang de méthode, une confiscation du pouvoir par des élites interchangeables, et une souveraineté populaire réduite à un rituel périodique, sans prise réelle sur les décisions vitales. 
Sur ce terreau prospère toute une flore d’illusions, entretenue par une faune familière : experts autoproclamés, scientifiques au rabais, gestionnaires du consentement et marchands d’espoir électoral. 
C’est l’utopie dans l’utopie, une machine dont la salive est le seul combustible — le seul, d'ailleurs, dont la gratuité semble encore faire des heureux. Mais pour combien de temps ? 
Ce que nous appelons démocratie n’a jamais été qu’un dispositif de légitimation du pouvoir. Un système dans lequel le peuple ne choisit qu’entre des options présélectionnées pour lui, entre deux tours d’écrous. 
L’expression citoyenne s’y limite à déposer un bulletin avant de retourner au silence civique — un bulletin qui vient garnir le compte d’une nébuleuse comptable où l'on finit par élire des candidats virtuels. 
« Réinventer la démocratie » ? Le langage lui-même participe à la supercherie : on parle de « représentation » pour masquer la dépossession, de « débat » pour désigner des monologues parallèles, et de « volonté générale » pour habiller des intérêts particuliers. Plus le fossé entre gouvernants et gouvernés s’élargit, plus le mot « démocratie » est invoqué avec ferveur, comme une formule magique destinée à conjurer l’évidence. 
Il est temps de cesser de prétendre la réinventer. La réinvention suppose un âge d’or perdu, une origine authentique dont nous nous serions éloignés. Or, ce passé exemplaire est introuvable. Chaque « avancée » supposée est un cimetière. Une fosse commune ! Ce qu’il faut entreprendre n’est pas une restauration nostalgique, mais une création véritable : inventer enfin ce qui n’a jamais eu lieu. Non plus un ordre dans lequel le peuple est consulté, distrait ou administré, mais un système où il exerce réellement son vouloir.
Tant que cette rupture n’aura pas lieu, la démocratie restera une fiction utile, un récit collectif à l’heure de la veillée. 
Pour l’instant, la seule certitude dont nous disposons est que nous n’avons obtenu ni le bonheur, ni la prospérité, ni la liberté que l’Union européenne promettait. 
À la place, se dessinent les contours d’un monde de plus en plus dystopique, aux remugles inquiétants de l’ex-Union soviétique. 
Dormez tranquilles, braves gens… le pire arrive. 
 
Sous l’Casque d’Erby