dimanche 10 mai 2026

Les nuages ne promettent rien. Conte bref.


Marre d’être heureux. La formule plaît, évidemment. Les sourires suivent, comme prévu. Certains lèvent un sourcil, s’étonnent, hésitent à demander si je plaisante. 
Je ris. Mieux vaut ça que l’inverse. La mécanique fonctionne très bien. 
J’ai toujours aimé les phrases toutes faites. Elles tiennent debout toutes seules, impeccables, repassées de frais. Rien à expliquer. Rien à défendre. Quand on me reproche la facilité, je réponds par une autre formule. J’en ai même quelques-unes en réserve, pour varier un peu. Dix fois par jour, on me demande si ça va : il faut bien renouveler le stock.
« On a vu pire » marche généralement très bien. Personne ne demande jamais quand.
C’est un peu comme les blagues médiocres qui ponctuent les soirées : elles sont si mauvaises que tout le monde attend le moment exact où il faudra rire. Ça occupe, ça ne coûte rien et surtout ça évite les conversations sérieuses. J’ai toujours fui les grands engagements, les promesses de lendemains lumineux, l’espoir sous plastique.
C’est sans doute pour ça que je préfère les nuages. Ils ne discutent pas. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ils passent, s’attardent parfois plusieurs jours, puis disparaissent quand le vent décide enfin de les pousser ailleurs. Ils n’expliquent rien. Et si ça dérange quelqu’un, ils s’en moquent.
Les étoiles me font le même effet. Leur lumière nous atteint alors qu’elles sont mortes depuis longtemps. Nous ne sommes pas grand-chose. Pourtant, certains continuent de se bercer d’immortalité. 
Les nuages, eux, vivent sous toutes les formes : montagnes, collines, plaines, mers suspendues, tapis de soie, pelotes de laine. De quoi tricoter une vie entière — pulls, écharpes, chandails sans fin. Une immortalité qui ne réclame rien. 
De temps en temps, certaines formes me rappellent le voisin d’en face, celui dont les chants avinés suffisent à ruiner toute tentative de réflexion philosophique. Dès qu’il s’agit de pérorer, Achille répond toujours présent, à n’importe quelle heure. 
Toute chose a son contraire. Le vent, par exemple. En Bretagne, il existe en plusieurs versions : fort, têtu, humide, mordant. Il ramène les nuages aussi vite qu’il les emporte. Une vraie fête foraine. Un vent iconoclaste qui décoiffe tous ceux qui se prennent un peu trop au sérieux. Le vent, c’est comme la mer : mieux vaut le laisser tranquille. Il mène sa vie. 
En une journée, il peut disperser les formes du voisin aux quatre coins du ciel, juste pour lui faire voir du pays. Ce qui, dans son état habituel, ne change pas grand-chose. 
On dit que les voyages enrichissent. Achille est donc immensément riche : du bistrot à chez lui, puis de chez lui au bistrot. Ses croisières surpassent les nôtres ; on le croit volontiers. 
Un jour où il partait marcher le long du littoral avec sa véritable moitié, nous avons échangé quelques mots. Au moment de partir, sans raison particulière, il a lancé : 
— Dans la vie, il faut savoir être l’exacte moitié de sa moitié. 
Il avait dit ça d’un ton solennel. Il avait probablement ses raisons. 
Le voisin mitoyen, lui, déteste tout ce qui dépasse. Sa haie est taillée au cordeau, sa pelouse au millimètre, ses comptes rangés comme des soldats. Sa voiture, sa maison, sa femme, son jardin, son crédit, sa télévision : rien ne doit déborder. 
Le moindre imprévu déclenche chez lui un barrage d’injures et de menaces. 
Il pratique l’abstinence comme on surveille un coffre-fort. Boire, fumer, chanter, danser ? Inutile. Dangereux, même. Suspect. 
Il préfère les colonnes de chiffres aux pas de danse. 
Ces derniers temps pourtant, ses colonnes vacillent. Mondialisation, emprunts, pourcentages : ses certitudes tremblent sur leurs bases. Il dort mal. Mange peu. Il a même arrêté d’aller à la messe, affirmant que Dieu s’était mal positionné sur les marchés. 
On raconte qu’on l’a vu récemment un verre à la main. Le mélange du diable. 
Parfois, il rêve tout haut : l’Afrique, l’Australie. Sa femme, qui ne demande que ça l'encourage aussitôt. Bora-Bora, Haïti. Elle voit large. Lui évoque surtout ces destinations pour remplir les silences, en attendant qu’on apporte les plats au restaurant. 
— C’est dégueulasse, dit-il en parcourant le menu. T’as vu les prix ? Six mois de boulot pour qu’ils se prélassent sous les cocotiers. 
Il fait allusion au commerce saisonnier. Il commande des œufs mayonnaise, un steak-frites et une carafe d’eau du robinet, bien décidé à ne jamais remettre les pieds dans cette gargote. Il ne laisse pas de pourboire. 
De retour chez lui, satisfait malgré tout, il se couche avec le sentiment d’avoir remis un peu d’ordre dans le monde. 
Au-dessus du toit, un nuage passe. 
Il ne promet rien. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

mercredi 6 mai 2026

Inaltérable langue du Chaos

Le bruit court, enfle et se propage jusqu'à ce que l'origine se perde dans les limbes de l’oubli. On ne sait plus qui sème le vent, on ne récolte que le murmure. 
Les mots flottent, se dédoublent, se dissipent dans le brouillard confortable de la bonne conscience. 
On dit que le fracas d'une guerre n'est qu'un rideau tiré sur une autre, plus secrète. Que l'on agite des scandales comme des leurres pour que les mains agiles puissent, dans la pénombre, déplacer les montagnes et les peuples. 
On dit que l'incendie est allumé pour prévenir le déluge, nous ne sommes que les pièces d'un jeu qu’on fait tomber à dessein. 
On dit que détruire, c’est délivrer. Que frapper, c’est protéger. 
On dit que la bombe est l'embryon de la paix et non sa ruine. 
On dit qu'il existe une balance pour mesurer le prix du sang, que certaines vies pèsent plus lourd que d'autres, que certaines terres sont promises quand d'autres sont condamnées. 
On dit que la vérité est une cible mouvante, toujours ailleurs, toujours plus loin. On traque le serpent, mais on ne voit que sa mue. Alors, pour combler le vide, on invente des fables, on désigne des coupables, on maquille l'horreur. 
On dit à celui qui n'a rien que la guerre est une aubaine. Qu'elle transforme la misère en gloire. On lui promet un royaume céleste pour le prix de son sacrifice terrestre. Mais pendant qu'il attend son trône de nuages, c'est un enfer de boue et de fer qu’il vit au quotidien. 
On dit vouloir briser les chaînes des femmes, dans des régions dont on convoite la richesse, mais on ne fait que changer la cagoule du bourreau. On prétend libérer en tuant, on soigne en infectant, exerçant inlassablement la même domination sous le masque de la vertu. 
On dit que le sang qui coule aujourd'hui achète le repos de demain. On nous promet des paradis derrière chaque ligne de front. Mais les guerres s'accouplent et s'engendrent, formant une chaîne infinie où l'horizon de paix recule à chaque pas que l'on fait vers lui.
On dit. On colporte. On martèle. 
Finalement, ce vacarme n'a qu'un but : étouffer le silence. Ce silence redoutable où plus rien ne nous protège de la réalité. Ce moment où, débarrassés de nos excuses, nous sommes enfin forcés de regarder le monde en face. 
Tel qu'il est
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 1 mai 2026

1er mai : le panache de l’échec


La célébration des défaites ouvrières m’a toujours laissé un goût amer, une inquiétude persistante que le temps ne parvient pas à dissiper. Quelque chose, dans cette obstination à commémorer des naufrages comme s’il s’agissait de triomphes, me dérange profondément. 
Et pourtant. Et pourtant, nous en sommes les héritiers et les gardiens involontaires. 
Ces désastres nous sont présentés comme des victoires mythologiques, où l’ennemi — ce Moloch immortel — serait vaincu par la seule puissance de l’imagination. On ne renverse pas l’histoire par la noblesse de l’intention. 
Toutes les défaites ne se valent pas. Elles ne disent rien par elles-mêmes. Que l’on évoque Spartacus, la Commune, Kronstadt ou la Révolution espagnole de 1936, ce qui mérite d’être retenu n’est pas l’issue, mais les brèches ouvertes dans le canal de l’espoir. L’idée que cela était possible. Les ériger en icônes figées, c’est les pleurer sans les prolonger. 
« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » : telle semble être la devise de cette fascination pour les causes perdues. Elle brouille le sens même de l’engagement par l’esthétique du sacrifice.
Quant à Mai 68, difficile de ne pas y voir un maquillage habile, une agitation spectaculaire et un complot dont les manipulateurs ont su tirer profit. Pour les plus cyniques, ce fut une farce ; pour les plus lucides, une ruse de l’histoire — un piège tendu à ceux qui croyaient la faire, alors qu’ils ne faisaient que la décorer. 
Aujourd’hui, l’histoire recycle les vaincus en symboles inoffensifs ou en avertissements commodes. Sous le déploiement mécanique de banderoles aux couleurs passées, s’installe un vide saisissant. La mémoire tourne à vide, parle à des absents, tandis que les puissances en place observent ce théâtre avec ironie. 
À force de sacraliser l’échec, on oublie que lutter ce n’est pas témoigner de sa vertu dans la défaite, mais transformer le réel en justice et en légitimité. Il ne s’agit plus de « perdre avec panache », mais de retrouver l’exigence de la victoire et de l’honneur. 
Le 1ᵉʳ mai concentre à lui seul cette ambiguïté. Est-ce la commémoration des martyrs de Chicago, sacrifiés pour la journée de huit heures, ou l’affirmation d’une solidarité internationale conquérante ? Entre le muguet printanier, emblème d’une paix sociale tronquée, et le souvenir des fusillés de Fourmies, la frontière reste incertaine. 
Le 1ᵉʳ mai ne devrait être ni un jour férié concédé par le pouvoir, ni une simple veillée funèbre. Il rappelle que les droits ne sont jamais donnés, mais arrachés. 
S’il devient une fête inoffensive, il rejoint le musée des causes pétrifiées. S’il demeure une menace pour l’ordre établi, il retrouve sa fonction d’outil. Car la meilleure manière d’honorer les morts de Chicago n’est pas de pleurer leur disparition, mais de poursuivre leur combat.
 
Sous l’Casque d’Erby
 

 

mardi 28 avril 2026

La langue, les mains, la rue.

 Malgré les mensonges et la peur, une certitude grandit en Europe : le changement est inévitable. Les débats se multiplient au quotidien. Le ras-le-bol grandit. Le « tous des pourris » brouille peut-être la raison, mais gagne en lucidité : l’UE ne nous veut pas du bien. 
Tandis que les peuples suffoquent, des élites déconnectées servent un système plutôt que leurs propres citoyens. Leur priorité n’est pas le bien commun, mais leur place dans un ordre qui les maintient au pouvoir. 
Un pays ne perd pas son identité par accident. Elle lui est retirée, lentement, par strates : zones commerciales à la place des champs, ateliers devenus entrepôts, centre-bourgs vidés et des machines à décerveler comme des usines travaillant en trois-huit. Les gestes disparaissent avec les métiers, le travail se fragilise, et avec lui une manière d’habiter le monde. 
Puis la langue s’efface, se standardise, jusqu’à devenir un outil sans mémoire. Les mots qui reliaient les gens, les lieux, reculent ou disparaissent. À leur place, un idiome fonctionnel, interchangeable et des raccourcis indigestes. 
Viennent ensuite les récits. Ceux qu’on racontait encore — au cinéma, dans les livres, dans les fêtes locales — deviennent décoratifs. Du folklore. D’autres histoires prennent toute la place, plus lisses, plus globales, plus rentables aussi. 
On se reconnaît de moins en moins dans ce qu’on vit. Les repères se brouillent. Et il ne reste qu’un endroit pour tout réapprendre : la rue. La rue n’est pas le lieu héroïque qu’on voyait dans les films d’antan. C’est un seuil. Elle surgit quand les canaux ordinaires ne répondent plus. On y porte la colère, bien sûr, mais aussi quelque chose de plus simple : le refus de disparaître en silence. 
Mais la rue ne suffit pas. Sans cap, elle se disperse, s’épuise, ou se fait récupérer. Une révolte ne tient que si elle s’accompagne d’un apprentissage, d’une transmission, d’une direction et d’une culture. 
Alors reprendre, oui. Transmettre, d’abord. Non pas pour figer, mais pour relier. Les savoir-faire, les luttes, les histoires locales ne sont pas des reliques : ce sont des appuis. Ils disent notre géographie mentale. Notre refus de subir l’inacceptable. 
Réinvestir les espaces, ensuite. Une friche rouverte, un atelier rallumé, une place dans laquelle l’on reste — ce sont déjà des manières de refaire monde. Chaque lieu repris est une prise sur le réel. 
Retisser du lien, aussi. Continuer de faire ce qui se pratique déjà : des repas, des lectures, des fêtes qui ne soient pas que vitrines commerciales. Des moments où la parole circule, où les voix se font écho. Là où quelque chose d’humain résiste encore aux maillages trop serrés de la dystopie. 
Et puis créer. Écrire, peindre, chanter. L’art n’est pas un luxe : c’est un passage. Il rend visible ce qui ne trouve plus sa place ailleurs. Il ouvre des formes habitables. 
Reprendre une identité, ce n’est pas revenir en arrière. C’est faire apparaître, aujourd’hui, des formes qui nous ressemblent. Cela demande de la mémoire, mais aussi de l’invention. De la lucidité et une direction. 
Loin de la peur, près du cœur. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

dimanche 26 avril 2026

Pourpre rétinien. Conte bref.


 
Giclées d’encre sur le pupitre, 
L’école danse
des tangos de haine. 
 
Au bout du compte… y a-t-il un compte au bout ? Les derniers rangs sont-ils vraiment ce que la réputation leur prête ?
Le bord de la marge serait-il une passerelle vers l'inconnu ? Une taxe prélevée sur ta peau pour un futur compromis ? 
Le brouhaha m’empêche de comprendre. Je ne capte rien. Jésus, j’en ai entendu parler. On en parle beaucoup. À la maison. Dans la rue. À l'Église. Dans les lupanars. J’ai besoin de savoir qui il est, d’où il vient, où il me conduit. Quel est son message. 
Impossible d’écouter avec ce barouf. Fils de Marie et de Joseph, mais aussi fils de Dieu. Le gars a l’air gentil. Pas du genre à chercher des poux dans la tête. Je ne comprends rien. Il va falloir que je me bouge si je veux faire ma première communion. 
Question de dignité. « Pauvres, mais dignes », répète ma mère, qui a déjà tout préparé pour la cérémonie. Elle m’a trouvé un costume d’officier de l’aviation, grade de sous-lieutenant, couleur écru, avec des chaussures vernies. La classe. 
Le curé tente de se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles en haussant le ton. Sa voix devient sonore, puis menaçante. Rien n’y fait. Au milieu du vacarme, je crois comprendre que Jésus, Marie et Joseph forment une sorte de famille recomposée. Impossible de dire ça à Don Serafino, le curé du barrio, chargé de décider si je suis digne de recevoir la première communion. Je demande à mon pote Juan Oliva de m’expliquer. Il est aussi paumé que moi, avec une différence, il ne s'interroge pas, c'est comme ça, qu'il dit, l'air convaincu. 
Nous, notre religion, c’est le foot. Lui, c’est le Barça, moi, c’est le Real. 
Dans les derniers rangs, là où j’étais, il y avait Yassine. Mes parents étaient parfois invités chez les siens. C’était mon ami. Yassine était un conteur né. Quand il racontait un film, il devenait à lui seul le producteur, le scénariste, le metteur en scène et l’acteur principal. Un prodige. Les cours, l’orthographe, l’histoire d’Espagne, Christophe Colomb et la découverte des Amériques — tout cela le laissait froid. Il n’aimait que le cinéma. Une fascination qu’il partageait fiévreusement. 
Une école de quartier. Soixante-cinq élèves, et pas vraiment de quartier. Un mélange hétéroclite d’âges et de niveaux. 
Antonio Torres, qui prenait la suite du curé — lequel prenait la fuite plus qu’il ne s’en allait — avait le visage de celui qui sait. Il débitait sa litanie avec la certitude tranquille de quelqu’un qui sent que la guerre est perdue d’avance. Obstinément. C’est dans la durée que la lumière jaillit, devait-il penser. 
Nous apprenions à répéter. Pour rêver, il fallait se battre, alors que nous ne connaissions rien à l’art de la guerre. 
Quand Yassine racontait Ben-Hur, il devenait à lui seul l’attelage et Ben-Hur. La poussière de l’arène se déposait sur les pupitres et personne ne doutait de l’issue de la course. Ben-Hur gagnait toujours. 
Parfois, quand il faisait durer le suspense, nous le pressions d’en finir. De ne pas oublier que le héros triomphe toujours à la fin. Et qu’il obtient le baiser de l’héroïne. Le baiser sur lequel s’incruste à l’écran l’inaltérable The End. 
Don Francisco, le remplaçant de Don Antonio Torres, tombé malade, n’était pas commode. Il avait la gifle facile et la férule au diapason. Les noms tombaient de ses lèvres comme la foudre fend un tronc d’arbre. 
Étrange maladie, celle de Don Antonio Torres. Dans le quartier des murmures où il habitait, on disait que deux gardes civils sont venus le chercher de bon matin pour l’emmener au « dispensaire ». Personne ne savait — ou ne voulait savoir — combien de temps durerait sa « maladie ». 
Quand Don Francisco appelait un nom, on savait qu’il allait pleuvoir des coups. La vue des cahiers le rendit fou. Le regard désorbité. Et lorsqu’il tomba sur celui de Luis, il frôla la syncope, congestionné, le visage aussi rouge qu’un plant de tomates mûres pour la vente. 
Luis avait la passion du dessin. Sous la question « Comment tu vois la Vierge ? », il avait esquissé, très grossièrement, un corps de femme au ventre énorme. À l’intérieur, ce qui devait être Jésus : une caricature d’enfant au sourire d’oreille à oreille, les bras en croix, suspendu par un fil au nombril. 
La scène fut terrible. Don Francisco lui tomba dessus. Pendant un mois, personne ne revit Luis à l’école. 
Chapelet en main, Don Francisco continua de hurler sur une classe qui ne faisait déjà plus cas de son hystérie. 
Dehors, le soleil jetait sur la mer des paillettes d’or, cependant que Tony et moi plongions dans l’eau tiède de la Méditerranée. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mercredi 22 avril 2026

Le séisme qui vient

 
Lorsque deux gangs se disputent le pavé d’une métropole, derrière le vacarme des armes se joue une réalité simple : le contrôle de l’extorsion. La violence n’est qu’une mise en scène. Elle fige les témoins, discipline les victimes et organise le silence. 
Alors la caisse enregistreuse peut reprendre son ding obsessionnel. 
En politique, le décor change, pas la logique. Les costumes sont mieux taillés, le langage plus châtié, mais l’instinct demeure celui du percepteur avec son calibre. La loi remplace la balle dum-dum : elle entre par décret et ressort en cratère social. 
On s’affronte en tribunes, on jure l’incompatibilité, on surjoue la rupture.
Pur cinéma ! Les foules ont toujours aimé le spectacle — et celui-ci est permanent.
Dans les coulisses pourtant, tous partagent le même convoi : un train de privilèges tiré par ceux qui n’y monteront jamais. 
Alors la morale s’adapte. On la plie, on la reformule, on s’en absout. Le bourreau devient fréquentable, parfois même « présidentiable ». Les médias dessinent déjà, à longueur d’antenne, le portrait du prochain élu. 
L’hypocrisie — voire le cynisme — n’est plus une faute : c’est un savoir-faire. Elle s’exerce, se perfectionne, jusqu’à donner au privilège l’apparence du naturel.
L’injustice, tant qu’elle ne déborde pas sur le seuil, n’est qu’un dossier de plus dans la pile. On la classe, on la signe, on l’enterre. L’oubli absout, l’abstraction protège. Le sang ne trouble que ceux qui le voient, comme ces agriculteurs témoins de l’abatage des cheptels pour des raisons que personne n’explique et qui finissent par se pendre dans l'indifférence. 
La machine, elle, continue. Les uns peinent, attendent, espèrent encore. Ils se rendent aux urnes, persuadés que ce geste ouvrira peut-être les portes du paradis civique. Que leur vote les sauvera d'eux-mêmes. 
Les autres prélèvent, arbitrent, reconduisent. La dîme circule, lestée de mépris. 
Mais quelque chose est en train de céder. Le pays est trop calme, comme le ciel avant l’orage. Lentement, presque imperceptiblement, les fondations travaillent. Les lignes se fissurent. Ce qui tenait par l’habitude commence à trembler. 
Et vient le moment où l’excès n’a plus d’issue, où l’équilibre rompt. C’est un séisme. Un séisme dont personne ne mesure encore la magnitude. 
Quelqu’un a dit récemment que, lorsque cela « pétera », à côté, 1789 ressemblera au jeu télévisé Intervilles
Ce jour-là, le discernement disparaîtra. Ce n’est plus qu’une question de temps. 
 
Sous l’Casque d’Erby