Aux esprits des forêts intérieures.
Le ciel avait la couleur du mensonge. Un bleu trop pur. Presque complice. Comment lui résister ?
Un frisson d’euphorie me traversait. Pour un baiser d’elle, j’aurais défié le diable et ses démons.
Ainsi commencent certaines histoires. Entre le premier souffle et la dernière bougie s’étirent des fragments de monde : géographies incertaines, silences sans fil.
On se débrouille comme on peut : avec Dieu, les prêtres, les prophètes, les amis — ou le divan.
Tout a un prix.
Elle était belle. Dangereusement belle. Son corps aurait fait chanceler un dieu. Et lorsqu’un dieu vacille, il invente des légendes pour inventer la femme.
Ses yeux, d’un éclat animal, semblaient savoir ce que j’ignorais encore.
— Demain… regrettez-vous ?
— On ne pose pas cette question avant. Ni même pendant. Après seulement, lorsque le vide demande à être comblé.
Si elle avait su jusqu’où j’aurais pu aller pour elle…
Peut-être le savait-elle déjà. Je suis naïf.
Ce matin-là, quelque chose s’annonçait. Pas ce que l’on attend de la part d’un service administratif quelconque, non — autre chose. Quelque chose de non quantifiable.
Une tension familière tirait déjà les heures, comme un fil invisible.
Nous parlions peu. Les mots ne sont pas toujours nécessaires. Quand nous nous embrassions, tout fondait — comme une glace sous la langue.
Ses silences envahissaient l’espace, pareils à la mer à marée haute. On croit pouvoir y marcher ; on perd pied. Ses mains, toujours fraîches, apaisaient le feu sous ma peau.
— À quoi penses-tu ?, lui demandai-je.
Elle sourit. Un sourire d’esquive.
« Je m’appelle Elfi. Je vis dans la forêt. Là où la lumière hésite. Où les mots sont inutiles. Seul compte le bruissement qui nous traverse. Connais-tu le bannissement ? Sais-tu le poids des injustices ? »
Puis la confidence devint silence.
Parfois, on en sait assez. Ou l’on préfère ne pas savoir davantage.
Je sentis pourtant une inquiétude sourde : la peur que le rêve s’effiloche, que mes mains quittent sa peau, que mes lèvres oublient le goût des siennes.
Un ami m’avait dit un jour :
« Ceux qui sourient sans répondre sont dangereux. Ils vous laissent bâtir des châteaux de cartes, sachant qu’une brise suffira. »
Mon château commençait à trembler.
Ce matin-là, le ciel était d’un bleu indécent. Un nouveau mensonge ?
On y marchait comme sur du sable mouillé : la surface brille, scintille… puis se dérobe.
Elle s’approcha de la fenêtre. La lumière ruisselait sur sa peau. Comme si la mer s’y était jointe pour intensifier l’éclat. Je suivais la courbe de son cou, la naissance de son épaule — territoire où toutes les dérives deviennent possibles.
Dans les reflets du crépuscule sur la vitre, il me sembla lire un avertissement. Le ciel envoie souvent des télégrammes aux vivants. Nous ne les lisons presque jamais, trop occupés que nous sommes à l’ignorer.
Nous flottions entre deux mondes. Et toujours ce bleu, déclinant toutes les nuances, profond, attirant.
Le sien me rappelait l’eau qui glisse dans la forêt : ce murmure doux, hypnotique, où l’on peut perdre la raison.
C’était avant la nuit — celle du geste irréparable, du secret trop lourd.
Je savais déjà que je me perdrais avec ou sans elle.
Et ce mot, enfin, dans ma main :
— Regrettez-vous ?
Il avait la couleur de l’ivresse. Bleu comme le ciel qui avait tout vu.
Mais le ciel mentait encore.
Quand je baissai les yeux, le papier avait disparu.
À la place reposait une feuille d’érable, fine et dorée, tombée de la forêt d’Elfi. Elle tremblait entre mes doigts comme une réponse. La lumière du matin s’y reflétait d’un éclat presque bleu — le même que celui du ciel, mais sans mensonge.
On dit que certaines feuilles parlent du temps qui passe. De la beauté qui se transforme et la mélancolie liée au passage du temps.
Derrière moi, sa voix s’éleva, blessée :
— Pourquoi m’as-tu menti ?
Je me retournai. Une brise emporta les feuilles mortes vers la forêt.
Je regardai ma main. Vide.
La feuille s’était envolée, comme si la vérité refusait d’être apprivoisée.
Et le ciel, enfin, se tut.
D’un silence que la brise crut sincère.
Sous l'Casque d'Erby













