mardi 3 février 2026

Parce que… Parce que… Parce que...

Tout va mal depuis que telle faction a pris le pouvoir. Et, quand l’autre arrive, c’est encore pire.
On nous le répète à chaque alternance, à chaque passage devant l’urne, comme si le désastre changeait de visage, mais jamais de nature. 
Le temps passe ainsi, d’élection en élection, de déception en déception, et pendant ce temps-là, l’élevage se porte bien, avec, quand même, des signes de lassitude grandissants. 
Il a appris la leçon : marcher droit, rester sage, rentrer dans le rang. Droit dans ses bottes, on a des principes ! 
Les saisons, elles, font leur travail sans discuter. Le printemps revient, puis l’été, puis l’automne, puis l’hiver. Et ça recommence. Les années s’empilent de la même façon que nous perdons en pilosité. Beaucoup de questions, de plus en plus d’interférences, et cette impression tenace de parler dans le vide. 
Et puis, il y a les intelligents, ceux qui savent tout, qui crachent sur la bonnette, une salive experte. Sur tel ou tel sujet. Pas d’analyse exhaustive, mais des mots d’ordre dictés par, on ne sait qui dans une ambiance de quasi-guerre civile. Car, in fine, la diversion mène au chaos et le chaos à la guerre civile. Et tout ça, grâce à qui ? Au profit de qui ? 
Pourquoi l’Union européenne vide-t-elle nos caisses pour entretenir et prolonger une guerre qui était perdue d’avance ? À cette question, la réponse ne varie jamais. Elle tient en trois mots : parce que, parce que, parce que…  
Mais une chose est claire : tout en haut de la pyramide, on ne nous aime pas ! On fait ce qu’on nous a appris à faire. On travaille, on vote, on obéit, on paie. Taxes, impôts, contributions, tout et n’importe quoi. On encaisse des mesures de plus en plus lourdes avec une patience admirable. On accepte sans rechigner le démantèlement du pays. Gentiment. Parce que nous sommes gentils !
Sauf que parfois, trop c’est trop. Alors, on sort. Gentiment. On défile, on brandit des banderoles, on lance des slogans presque trop polis, on demande des explications. En retour, on nous envoie la brigade des loups. Quelques yeux crevés, des bras en moins, des côtes cassées. Des gardes à vue. Et si quelqu’un demande encore pourquoi, la réponse tombe, invariable : Parce que… Parce que… Parce que... 
Les années passent. On conteste, on se fatigue, on finit par désigner un responsable quelconque, par commodité et on le couvre d’insultes. C’est l’exutoire ! Rarement ou jamais le bon. 
Sans doute parce que viser juste obligerait à admettre qu’on s’est trompés depuis le début, qu’on s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Et ça, l’ego collectif ne le supporterait pas. 
Hier, c'était Poutine. Aujourd’hui c’est Trump. Ou le Chinois. Demain, ce sera un autre épouvantail. À ce rythme, bientôt toute la planète sera devenue fasciste. Toute la planète, sauf nous. Évidemment ! 
Alors, on attendra la prochaine élection. Ou la prochaine saison. Ou la prochaine guerre. Peu importe : l’élevage, lui, sait déjà à quoi s’attendre. 
Parce que… Parce que… Parce que... 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 1 février 2026

Tony, pas l’ami de tous les hommes

Image IA
Le souvenir suit une courbe capricieuse. Il va, vient, s’élance puis revient, comme un balancier qui bat le temps sans jamais le retenir. Inutile d’espérer le contraindre : il a sa propre vie, son propre pouls. Ce n’est pas parce qu’on arrête les aiguilles d’une horloge que l’heure cesse de passer. 
Rien n’est rectiligne dans la mémoire. Elle se tord, se plie, se dérobe, et nous façonne — parfois malgré nous. La mémoire est une sculpture surréaliste qu’on approche sans trop bien la comprendre. Elle vagabonde, indisciplinée, rebelle à toute injonction. Vouloir la dompter, c’est s’y perdre. Vouloir l’épouser, c’est s’y perdre encore. Elle s’ouvre comme un livre d’images jeté au vent : chaque page surgit sans prévenir. 
Le ciel intérieur n’a jamais de couleur fixe. Il bleuit, s’assombrit, se déchire, puis reparaît, presque intact, avec son voilé de brume. La mémoire déborde toujours. Elle déborde le cadre, comme ces peintures qui refusent les bordures, qui se dévitalisent quand on les enferme. Chaque détail ouvre un monde, chaque image en dissimule une autre. Ce n’est plus un monde, ce sont des univers parallèles. Alors, où commence-t-elle ? 
Je me souviens, ou il était une fois ? La frontière est si mince qu’on la traverse sans s’en apercevoir. Le souvenir est un conte dont le réveil est brutal. La vie, cruelle et merveilleuse à la fois, tire sa lumière de ce qui la blesse. De l’ombre naît l’éclat ; de la faille, la clarté. 
Autrefois ? Ce mot m’oppresse. Il flatte et ronge autant qu’il paralyse. Il borde des paysages d’or autant que des précipices. Me voilà repris dans ma tentative d’évasion. Incapable de faire taire le passé, je cherche dans sa lueur ce que le présent me refuse. Ces éclats m’appellent. Ils me rappellent qui je suis — et comment, du chaos des souvenirs, s’est peu à peu dessiné mon visage. Un visage dont je ne reconnais presque plus l’enveloppe. Je suis une réminiscence de moi-même. 
Tony était mon chien. Il était blanc, avec des taches noires. Comme moi, il vivait dehors. Nous habitions au pied d’un pont qui séparait deux parties hautes. Nous étions la cuvette. Le monde se soulageait dessus. Un ensemble chaotique de constructions en tôle. Rien à voir avec les LEGO qui fleurissent dans les résidences-champignon dans les villes « tranquilles ». 
Devant les seuils courait une rigole charriant les restes de la vie domestique. C’était un passage. Un va-et-vient. Une balançoire entre plusieurs mondes et une seule odeur. Personne ne voulait de ce chien. Moi non plus, au début. Il était seul. Il avait faim. Moi aussi. Nous nous sommes attachés. Nous parcourions la ville jusqu’à la mer. Je me baignais, il m’accompagnait. C’était le matin, pas encore très chaud. La route qui la longeait filait vers Tanger, la ville blanche. Quand il faisait très chaud, le bitume fondait. On entendait les pneus de voiture faire floc-floc à chaque tour. 
J’atteignais une roche proche et je plongeais depuis une petite hauteur. Il restait en bas. Il me regardait monter. Il montrait des signes d’inquiétude. Gémissait. Émettait des petits bruits plaintifs. Quand je m’élançais, il glapissait, de peur que je ne m’abîme. 
Peu à peu, nous sommes devenus inséparables. L’école était loin. Le catéchisme, Dieu seul sait. Ma mère ne cessait de m’interroger sur le sujet. Elle voulait que je fasse ma première communion, mais pour cela, il fallait savoir certaines choses que le curé nous enseignait.
Quelques larcins nous nourrissaient, Tony et moi. À la maison, la nourriture n’abondait pas. Sur la plage, des poissons s’étalaient sur des fils tendus comme du linge à sécher, Tony avalait ça avec gourmandise. Moi aussi. Ça donnait soif. Il fallait seulement éviter de se faire serrer. C’était chaud. 
Là où nous vivions, la misère ne laissait pas de place aux animaux. Coups de pied. Bastonnades. Guerre civile, dictature, répression, peur. C’était le Romance de la Guardia Civil de Lorca, avant, pendant et après des années d’affrontement entre deux blocs qui ne voulaient pas céder. 
Le quotidien de ceux que la vie n’aide pas à nourrir des sentiments pour les bêtes. Chats et chiens, ça se mangeait, quand le ventre criait famine.
 — Tu le nourriras, dit ma mère, qui avait déjà fort à faire pour nourrir l’escadrille de gamins qu’elle traînait derrière elle à tout juste trente ans. 
— Tu lui enlèveras les puces, ajouta mon père en se gominant. L’eau de Marie-Rose, ce n'est pas pour les chiens.
Le jour de notre rencontre, Tony s’est approché avec prudence. Il remuait la queue en signe de paix. Il m’a reniflé, m’a léché — je détestais ça — puis s’est couché à mes pieds. Sa respiration était irrégulière. Comme s’il s’était dit : « Nous sommes faits pour faire équipe. 
Tony est le seul chien que j’aie connu capable d’avaler sans rechigner pommes, poires, raisins, figues de Barbarie. Les jours de fête, du pain grillé frotté à l’ail, arrosé d’huile d’olive. C’était ripaille. 
Un jour, je lui ai donné des restes de lapin que ma mère avait cuisiné. Je l’avais « emprunté » dans un clapier voisin — ventre affamé… 
Il fallait voir Tony se pourlécher. À l’époque, nous ignorions qu’il fallait éviter de donner aux chiens des os de lapin, de canard ou de dinde. Mon bâtard dalmatien se fichait bien de la diététique animale. À la fin du repas, il affichait une stupidité satisfaite. De la béatitude. 
Quel âge avait-il ? Vacciné, pucé, fiché ? Avait-il un carnet de santé, une date de naissance ? Un casier judiciaire ? Il appartenait sans doute à la tribu de Geronimo, cet indien altier mort une bouteille de whisky à la main. 
Le chauffeur du camion de livraison du magasin voisin roulait toujours trop vite. Le patron le lui avait dit sur tous les tons. Le chauffeur s’en foutait. Un playboy de supérette : jean, manches de chemise retroussées sur les biceps, peau brune et Ray-Ban. Ma première bagarre d’homme. 
C’est à cause de lui que Tony a éparpillé ses boyaux sur la chaussée. Quand je l’ai vu là, étendu de tout son long sur l’accotement, comme un tas d’os, mon sang n’a fait qu’un tour. Guardia Civil ou pas, j’ai sorti mon Opinel et j’ai crevé les quatre pneus de son camion de livraison. Je n’ai plus mon chien, lui n’a plus de travail ! 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 29 janvier 2026

La morale, décoration de pacotille


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« La morale est une esthétique de l’ombre. »
— Octave Mirbeau 
 
La morale est une décoration murale. On la décroche quand ça commence à brûler. Elle arrive après les faits, comme toujours. Pas pour les expliquer, mais pour les excuser. Ce n’est pas qu’on la refuse : c’est qu’elle ne peut plus suivre. 
Tout peut attendre, en effet. Sauf ce que nous avons mis en mouvement.
La guerre ne commence plus : elle continue. La bêtise ne s’oppose pas à l’intelligence : elle l’accompagne.
Nous avons produit des dispositifs qui excèdent notre faculté de représentation. Nous savons ce que nous faisons, mais nous ne savons pas ce que cela signifie. Entre l’acte et ses conséquences s’est creusé un écart que plus aucun jugement ne comble. Excepté la panique, allié légitime de la bêtise. 
L’humanité avance avec une excroissance collée au corps, une masse opaque qu’elle appelle intelligence quand elle ne sait plus quoi en faire. Une tumeur lente, héréditaire, jamais opérée. On meurt avec. Les archéologues de demain ne trouveront pas des ruines, mais des symptômes. Des frontières absurdes. Des cratères. Des slogans. Et partout la même trace fossile : la connerie. 
Les traces que nous laisserons ne diront rien de nous. Elles parleront de nos capacités techniques, non de nos intentions. On y lira des infrastructures, des cratères, des systèmes. Des algorithmes. L’humain n’y apparaîtra qu’en creux, comme portion congrue.
Le Groenland n’est pas un territoire, c’est un prétexte. Comme le Venezuela. Comme l’Iran. On ne convoite pas la terre, on convoite le bruit. 
Quelques bombes pour relancer la machine. Quelques morts pour graisser les rouages... La géopolitique est une masturbation collective. À trois, on saute. Personne ne sait pourquoi. Tout le monde saute. L’obéissance est plus confortable que la pensée. La honte, plus facile que la lucidité. Le système n’a pas besoin de sens. Il a besoin de chair. L’humain n’est pas un acteur, il est le combustible. Ce que l’on appelle débat n’est qu’un ajustement narratif. Il sert à rendre pensable ce qui ne devrait pas l’être. 
En parler, c’est déjà s’y adapter. En s’y adaptant, on y consent. Et la tumeur continue de croître. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

lundi 26 janvier 2026

Mercosur : l’accord du silence imposé

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Le Mercosur, comme tant de décisions issues de l’engeance globaliste, se résume à une injonction simple : fermez-la, nous nous occupons du reste. Vous pouvez protester, bien sûr. Ne sommes-nous pas en démocratie ? Cause toujours ! 
Vous pouvez chouiner à perte de salive. Mais poliment. Dans les clous. Sans troubler l’ordre établi. Sinon… vous comprenez. Ils ont investi dans des engins de guerre pour nous mettre au pas ! 
Derrière le vernis technocratique et les discours lénifiants sur les bienfaits du « libre-échange » – « libre », quelle ironie –, le Mercosur n’est rien d’autre qu’un échange commercial de continent à continent dont l’intention réelle est limpide : créer une concurrence déloyale institutionnalisée, au détriment de l’agriculture européenne poussée à la faillite. 
D’un côté, des productions agricoles autorisées à prospérer dans un cadre largement affranchi des contraintes sanitaires, environnementales et sociales qui s’imposent chez nous. Des substances interdites en Europe y sont tolérées, souvent courantes. Une main-d’œuvre sous-payée, peu protégée, corvéable à merci et une logique productiviste brutale, assumée, sans faux-semblants. Tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. De l’autre, une agriculture européenne ligotée par des normes toujours plus nombreuses, dictées par des technocrates désincarnés qui n’ont jamais mis les chaussures en cuir verni dans un champ. 
On exige des agriculteurs qu’ils soient à la fois compétitifs, écologiques, rentables, traçables, vertueux — tout en les exposant à une concurrence qui, elle, ne joue pas selon les mêmes règles. Appeler cela du « libre-échange » relève au mieux de l’aveuglement, au pire de la duplicité. Car il n’y a rien de libre dans un échange sous lequel l’un est entravé pendant que l’autre court à découvert.
Le résultat est connu d’avance. Les carottes sont cuites avant même d’avoir été mises sur le feu. 
Le plus cynique dans l’affaire reste le discours environnemental qui accompagne ces accords. On impose aux producteurs européens des standards toujours plus stricts, au nom du climat et de la santé publique, tout en important massivement des denrées produites selon des méthodes que ces mêmes standards interdisent. La pollution, le dumping social et sanitaire sont simplement externalisés. La bonne conscience, elle, reste bien au chaud. Le Mercosur n’est donc pas un accident. C’est un choix politique. Celui de sacrifier une agriculture fragilisée sur l’autel d’intérêts économiques abstraits, loin des réalités du terrain. Celui de transformer les agriculteurs en variables d’ajustement, priés de se taire pendant que d’autres décident pour eux. Et si certains persistent à s’en émouvoir, qu’ils le fassent calmement. Sagement. Sans faire trop de bruit.
Après tout, les avertissements ont été donnés : désormais que vos troupeaux sont réduits en cendres, ou le seront au prochain tour d'écrou, c'est à votre tour de subir les conséquences. 
Dans cette affaire indigne, il importe de ne pas se tromper de cible en désignant les pays d'Amérique latine comme responsables. Les véritables responsables de cette situation sont les dirigeants de l'Union européenne, la pire chose qui nous soit arrivée. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

samedi 24 janvier 2026

Une valise pour un rêve

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Je suis là. Immobile. Figé comme le rocher qui me fait face, à quatorze kilomètres à peine. Quelques encablures, et pourtant une séparation. Un rêve : partir. Me voit-il comme je le vois ? De ce côté-ci, je compte les jours. De l’autre, on compte les arrivées. 
Entre ce rocher anglais de Gibraltar, sentinelle plantée à l’extrême sud de l’Europe, et le monte Hacho, dans l'enclave espagnole du Maroc, silhouette dressée en miroir et prison militaire, s’étire un espace disputé. Ni terre, ni mer, ni frontière reconnue. Un couloir surveillé, traversé, contrôlé. Sillonné par des embarcations semblables à des escarbilles poussées par les courants.
C’est dans ces parages que mon imaginaire a pris racine. Les Colonnes d’Hercule. On les dit limites du monde ancien. Pour moi, elles sont un seuil. Un passage sous lequel le réel se fissure, laissant filtrer le rêve. 
Le rocher ne bouge pas. Il regarde. La mer, elle, obéit à d’autres lois. Elle transporte des marchandises, des soldats, des corps fatigués. Parfois des morts. Elle caresse la pierre ou la frappe, selon l’humeur du ciel. 
La nuit, les étoiles s’y reflètent comme pour rappeler que rien n’est jamais tout à fait fixe. Pendant que je me concentre sur l’autre rive, mon esprit est perdu dans ce voyage sans fin. Il franchit des frontières que mon corps n’a pas encore le droit de traverser. 
Je n’ai jamais vu la neige. Dans mon monde, elle n’existe que dans les récits, les photos, les films étrangers. J’aimerais la toucher. M’enfoncer dans son duvet comme on entre dans le corps d’une femme. Sentir l’étreinte du froid dans ma chair pour mieux apprécier sa douceur. Son mystère. Une obsession née de la chaleur, de la poussière, de l’ennui des jours. Pas qu’ils soient réellement ennuyeux ou tristes, mais j’ai besoin de passer à autre chose. 
Dans le désert de mon corps, la neige est une promesse. J’attends les tempêtes, quand la mer se déchaîne et crache une écume blanche, comme une imitation grossière des hivers neigeux. J’imagine ma terre rouge recouverte de silence, lavée de ses traces, de ses fatigues. Une terre où la neige éteint le bruit et cache le sang et sa douleur. Mon esprit sait ce que mon corps apprendra plus tard. Mon corps, lui, porte le poids du travail, de l’ignorance imposée, des routes interdites. 
Je reste sur ce bord de mer, longé par la route qui mène vers d'autres paysages. Là où les rêves font ce qu’ils peuvent pour survivre. Le temps est lent pour ceux qui attendent. Il ressemble à une hirondelle hésitante. Je suis le fil fragile sur lequel elle pose des ailes fatiguées avant de repartir. Vers le nord quand le sud étouffe. Vers le sud quand le nord ferme ses portes.
La sirène du bateau retentit en quittant le port. Elle couvre le bruit des discussions, des papiers qu’on vérifie, des adieux qu’on écourte. Elle dit au revoir à ceux qui restent leur promettant un retour qui ne viendra pas. 
Un jour, j’y prendrai place. J’irai voir les neiges du Kilimandjaro. Un nom immense, presque irréel. On m’a dit que c’était loin. Dangereux. Cher. Mais vivant. Plus vivant que l’attente. Aussi vivant que l’était l’auteur de ce livre merveilleux, Ernest Hemingway, dont j’ai lu Pour qui sonne le glas, grâce à Don Antonio Torres, l’instituteur. Il me l’avait glissé avec un certain mystère, m’invitant au secret, l’index formant une croix sur sa bouche. Je lève mon verre à sa santé !
Quand j’ai demandé où se trouvait le Kilimandjaro et combien coûtait le voyage, ma tante a ri. Elle coupait des tomates — il faisait trop chaud pour préparer autre chose. Puis, regardant ma mère, qui garde son silence, elle a dit : 
— Celui-ci n’a pas fini de faire des tours. 
Elle n’a pas répondu à ma question. Personne ne répond jamais à mes questions. Ou alors, de manière évasive et incomplète. Ma tante a pourtant traversé la mer. Jusqu’à Grenade. À la Sierra Nevada. Au cœur des Alpujarras ! 
Elle aime raconter ce voyage comme une victoire personnelle. Son amant l’avait laissée à l’hôtel pour aller « acheter des cigarettes ». Il n’est jamais revenu. Elle, si. Plus forte, peut-être. Plus seule aussi. Elle montre encore la photo : lunettes noires, allure de star italienne. Les filles l’enviaient. Les garçons rêvaient d’être quelqu’un d’autre. C’était avant que les frontières ne deviennent plus hermétiques. 
Moi, je ne sais toujours pas où se trouve le Kilimandjaro. Ni combien coûte le voyage. Ces questions résonnent comme une obsession et une blessure dans mon esprit. J’irai quand même. Et après, sûrement, j'irai voir les mines du roi Salomon. On raconte que l’or et les pierres précieuses y abondent. Qu’il suffit de se baisser pour s’enrichir. Nous avons tous besoin de légendes pour colorier nos images. 
Finalement, c’est Don Antonio Torres qui m’en a parlé. Instituteur, catholique fervent, fils et petit-fils de croyants disciplinés. La guerre civile lui a tout pris. Les amis. La famille. Les certitudes. Il n’y a plus que deux camps désormais : les morts et les morts-vivants. 
Il dirigeait l’école comme on tient une caserne. Enseignait à tous, du primaire à la terminale, avec la même passion. Il nous préparait à la première communion tout en nous parlant d’un monde juste. J’aimais ses histoires. Les Romains y étaient toujours les méchants. Je détestais les Romains !
Aujourd’hui, je travaille. De petits boulots. Apprenti. Arpette. On m’humilie, on se moque. Normal, les grands sont passés par là avant moi. Chacun son tour. Je laisse faire. Je leur glisse entre les doigts. J’économise chaque peseta. Rien d’autre. Le départ a un prix. Ma valise est prête. Petite. Discrète. Je l’ai lustrée avec un cirage spécial. À l’intérieur, peu de choses. Trop attirer l’attention est dangereux. Sous le rabat, une image pieuse : la Vierge d’Afrique. Mon fétiche et mon porte-bonheur. Elle ne quitte jamais mon esprit. Elle protège ceux qui traversent, la mer ou le monde.
Demain, comme les hirondelles, je partirai. Je quitterai le fil. J’irai toucher la neige. La voir fondre. La laisser emporter ce que je ne peux pas garder.
Et si l’or, l’argent, les pierres n’étaient qu’un prétexte ? Et si l’Histoire elle-même n’était qu’un long, un interminable déplacement, dont le choix ne nous appartient pas ?
La sirène du bateau retentit encore. Plus forte. Elle traverse mon corps. La ville s’éloigne, devient un contour flou, un souvenir en formation. Je suis à bord. Accoudé au bastingage.
Je fais un signe de la main à mon rêve. Il agite un mouchoir blanc. Il est comme un fantôme sur le quai. Il sait que je ne reviendrai pas.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

lundi 19 janvier 2026

L’Opacité, arme de distraction massive

Il y a des matins où l’on se réveille avec la certitude que quelque chose ne tourne pas rond. Pas seulement parce que les prix flambent, que les services publics se désagrègent, ou que les inégalités creusent des fossés de plus en plus profonds. Mais parce qu’on nous serre la gorge avec un sourire. Parce qu’on nous explique, avec des mots polis par les communicants, que la résignation est une vertu, que le silence est une preuve de maturité, et que la colère est un luxe pour immatures. 
Après les Gilets jaunes, présentés comme des fauteurs de trouble et des « individus réfractaires à la raison », voici les agriculteurs accusés de paralyser le pays, les soignants que l'on applaudissait en 2020 et que l'on jette en 2026, les jeunes des quartiers populaires criminalisés, comme s'il n'existait pas dans ces territoires marginalisés des millions de personnes qui, chaque jour, se lèvent à l'aube et empruntent les transports pour gagner dignement leur vie.
La recette est toujours la même : désigner un bouc émissaire. De préférence, celui qui a du mal à respirer. Pendant ce temps, les vrais décideurs — ceux qui signent les décrets dans l’ombre, ceux qui siègent dans les conseils d’administration — continuent de tirer les ficelles, invisibles et intouchables. 
On nous parle de « paix sociale » comme d’un idéal à atteindre. Mais cette paix-là sent le moisi. C’est une chambre close, le compromis pourri, la promesse non tenue. C’est une paix qui exige qu’on ferme les yeux sur les dessous de table, qu’on avale les réformes sans broncher, qu’on accepte que l’hôpital public se meure, que les campagnes se vident, que les salaires stagnent et que la nation se désintègre sans piper mot. 
Une paix faite de guerre comme n’arrête pas de le répéter l’imposteur en chef ! Et quand la colère gronde, lorsque les corps se dressent enfin, on ressort les réflexes archaïques : la répression, le dédain, les manchettes qui transforment une revendication en émeute, un désespoir en délinquance. Et un homme intègre en fasciste, porteur congénital de peste brune
On nous serine : « Il ne faut pas briser les vitrines. » Mais qui brise nos existences, jour après jour, avec la froideur d’un algorithme et la brutalité d’un bilan comptable ? 
Les mots ne sont plus des outils pour dire le monde. Ils sont devenus des armes pour cacher la malveillance.  La révolte n’est pas une maladie, c’est un acte de dignité essentiel. Lorsque des milliers de voix s’élèvent simultanément. Lorsque les ronds-points se muent en agoras, que les places publiques se transforment en tribunaux populaires. Une foule qui réfléchit, qui s’exprime, qui s’organise, est une menace bien plus redoutable qu’une foule qui saccage.
Et si, au lieu de nous entre-déchirer, on se posait enfin la bonne question : qui profite de cette opacité ? Qui a intérêt à ce qu’on ne voie pas les mains qui tirent les ficelles ? 
La dignité n’est pas un crime. La révolte n’est pas une pathologie. C’est le refus de l’opacité qui est sain. C’est l’exigence de transparence qui est révolutionnaire. 
Le vrai scandale, ce n’est pas la colère. C’est ce contre quoi elle se lève. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

mercredi 14 janvier 2026

L’Iran, ou l’art occidental du tricotage éternel

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L’Iran, toujours. Tantôt ici, tantôt là-bas, mais jamais bien loin des projecteurs. La pièce est au point : les gentils, les méchants, et un metteur en scène qui, depuis des décennies, rejoue la même tragédie sous le titre ronflant de Démocratie à la carte. 
1953. Certains éveillés n’étaient pas encore nés. En tauromachie, on dit encorné, quand le taureau réussit son coup ! C’est dire, si l’histoire n’est que la pérennité d’un savoir-faire géo-stratégique bien rodé. 
En 1953 donc, un certain Mohammed Mossadegh, Premier ministre démocratiquement élu, plus légitime que ne l’est von der Leyen à la tête de l’UE, commet l’impardonnable : nationaliser le pétrole iranien. Scandale !
Le pétrole, voyez-vous, ne se partage pas, il se possède. Suivez mon regard ! Alors Washington et Londres, conjointement la CIA et MI6, armés de leurs aiguilles à tricoter, organisent un joli coup d’État. Exit le nationaliste gênant, place à un Shah docile, bien coiffé, bien présentable – et surtout, très banquable –, avec la Shahbānou, ou « dame du roi », faisant les couvertures de tous les magazines de l’époque. C’était d’un glamour ! 
Moralité de l’histoire : la « liberté », selon le concept occidental, a très souvent besoin d’un bon despote pour lui tenir la porte. En cherchant autour de nous, nous trouverons sans peine des exemples plus récents… N’oublions pas dans l'équation les sionistes, toujours prompts à tirer les fils dans l’ombre. Leur rêve ? Faire d’Israël le nouvel empire perse. 
Un projet qui, avouons-le, a de quoi séduire stratèges et industriels de tout poil. 
Années 1960-70. On fait vite. On ne peut pas rédiger en quelques lignes l’équivalent d’une encyclopédie, alors qu’il s’agit d’activer la comprenette sans trop alourdir la cabeza
Le fait est que le régime impérial brille sur les écrans, mais grince dans les cachots. Les prisons se remplissent d’opposants, surtout de marxistes à coloration nationaliste – ces hirsutes qui font frémir les banquiers et saliver les ambassadeurs. 
L’islamisme, lui, est toléré… à petites doses, c'est buvable, et puis ça peut s'avérer très utile le cas échéant. On retient son souffle. Car la peur du religieux, tout de noir drapé, c’est le meilleur fil à tricoter qui soit. Mémé et pépé Tricot aiment le frisson à l’heure du bulletin d’information ! 
1978-1979. Les rues s’embrasent – je me souviens comme si c’était hier –, les slogans claquent, la foi se mêle à la révolte. Les médias sont à la noce. Le champagne coule à flots dans les chancelleries et dans les salles de rédaction ! 
L’Occident feint l’étonnement, et prépare déjà son prochain discours. Khomeini rentre d’exil. Triomphe. 
On murmure que la France lui a prêté un micro ; on oublie de préciser que ce silence arrangeait tout le monde. Après tout, des fanatiques religieux, c’est plus pratique qu’une gauche nationaliste, mal embouchée, comme l’était l’iranienne : ça fait peur, ça justifie les budgets militaires, et ça permet de se draper dans le rôle de défenseur des Lumières.
Alors, que choisir ? Une gauche nationaliste qui ose toucher au sacré (le pétrole, bien sûr), ou des mollahs qui étouffent leur peuple sous le voile de la théocratie ? En termes de propagande, le calcul est simple : un régime religieux, c’est l’ennemi idéal. Il légitime les croisades modernes, nourrit l’industrie de l’armement, et endort les consciences sous prétexte de civilisation. L’obscurantisme religieux est porteur, n’est-ce pas ? 
Résultat : les marxistes sont écrasés, les ayatollahs intronisés, et l’Occident rassuré. Pas pour longtemps, certes, mais la stratégie donne ses fruits. Car le grand art du tricotage, c’est de toujours trouver un nouveau fil à tirer. Le peuple iranien, lui, reste pris dans la même pelote : tricoté, détricoté, jamais maître de son propre motif. La pièce continue. Les acteurs changent, mais le scénario, lui, reste résolument identique. 
 
Sous l’Casque d’Erby