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Depuis la vaste terrasse suspendue au-dessus du vide, le regard embrasse toute la plaine. D’ici, le monde n’est qu’une maquette à réorganiser. Routes, villes, cours d’eau, populations : tout est redessiné selon des plans invisibles.
Le ciel est d’un bleu éclatant. Pas un nuage. La lumière baigne les collines d’une douceur irréelle, comme si le climat était domestiqué pour l’occasion.
Deux hommes se font face autour d’une table de marbre rare. Entre eux, une bouteille d’eau minérale et deux verres à peine entamés.
Agité, l’invité sort régulièrement son téléphone pour photographier le panorama, comme pour se convaincre que ce décor existe vraiment. Son hôte l’observe sans ciller.
L’homme massif au crâne parfaitement lisse porte un visage qui fond lentement sous l’effet d’une gravité impitoyable. Ses paupières lourdes lui donnent un regard reptilien. Son immobilité impose la crainte.
Il rompt enfin le silence.
— Je l’ai dit et répété : il ne faut pas avoir peur. La seule ressource dont ce monde ne risque jamais de manquer, c’est la peur. Nous la cultivons mieux que le blé, mieux que les données. Et 2030 est déjà là.
L’autre acquiesce mal à l’aise. Malgré son costume bien coupé, il détonne. Allure d’ancien syndicaliste recyclé en collaborateur dévoué.
— Comprenez… l’atmosphère devient irrespirable dans les milieux contestataires. Ça gronde sur les réseaux sociaux. Par endroits, ça nous échappe. La crise économique que nous avons fomentée nourrit les frustrations. Les gens doutent, vérifient, relient les points. Les peurs changent de visage : hier le virus, aujourd’hui le climat, les incendies… demain, on ne sait plus.
Le maître des lieux lève une main. Le flot s’interrompt.
— Les commanditaires s’impatientent. L’Agenda 2030 n’est pas une vague feuille de route. C’est le cadre. La Grande Réinitialisation. Zéro carbone, villes intelligentes, identité numérique, rationnement des ressources, rééducation des masses. Tout est écrit. Tout est chiffré. Nous ne sommes plus très loin de la convergence finale.
Sa voix reste calme, presque douce. Implacable.
— Ne venez pas me dire que vous manquez de moyens. Tous les médias traditionnels, les GAFAM, les ONG, les banques centrales… tout est, directement ou indirectement, relié. Les leviers existent. Les financements aussi. Les algorithmes sont calibrés pour amplifier la bonne peur au bon moment.
L’invité baisse les yeux, accablé.
— Je le sais. Les équipes sont en place. Les campagnes de communication prêtes. Les partenariats avec les gouvernements tiennent. L’opposition traditionnelle est jugulée. Mais, les gens deviennent imprévisibles. Ils contournent la censure, tournent le dos aux partis politiques, comparent les discours officiels avec les faits bruts. Chaque « événement imprévu » nourrit des théories qui s’organisent. Plus nous semons l’ignorance, plus les connexions se font malgré nous. La machine fonctionne, mais elle consomme de plus en plus d’énergie.
Le visage du maître demeure impassible.
— Qu’est-ce qui manque, alors ? Du temps ? De l’autorité ? Davantage d’imagination ?
Il joint lentement les mains.
— Le temps est ce que nous n’avons plus. Nous sommes à quelques années du point de non-retour. Un édifice aussi vaste semble indestructible… jusqu’à ce qu’une seule carte cède. Ce fut le cas jadis, à l’âge d’or de notre projet. Ensuite, tout s’effondre.
Son regard se plante comme une aiguille dans celui de son interlocuteur.
— Un nouvel échec compromettrait des décennies de préparation. Nous ne parlons plus d’un simple revers politique. Nous parlons de la stratégie tout entière. Du projet dont certains pensent qu’il est irréversible. Il ne l’est pas. Aucune construction humaine ne l’est. Voilà pourquoi je n’attends pas d'excuses. J’attends des résultats.
Il marque une pause, puis esquisse un sourire en plissant ses lourdes paupières.
— Et pourtant… nous sommes à ça — il joint le pouce et l’index — de réussir la dystopie parfaite. Celle qu’ils dénoncent déjà sur leurs forums, sans s'apercevoir qu’ils la vivent aux trois quarts. La peur du réchauffement, la honte d’exister, la dépendance totale à nos systèmes… Ils réclameront eux-mêmes leurs chaînes si nous savons doser le tout.
Le silence retombe sur la terrasse. Les gorges se nouent. Le tensiomètre s’affole.
Au loin, un rapace trace des cercles patients dans le ciel impeccable.
Sous l’Casque d’Erby













