dimanche 17 mai 2026

Permis de vérité : La lettre de Sam.

 

L’absolu n’existe pas. Nous le savons. En revanche, l’imagination ignore les limites. Elle fonce, c’est sa raison d’être. 
Nous pouvons empiler projets, idées, utopies — le mur du réel, c'est du béton. Cruel. Inerte. Inébranlable. 
Figurative ou abstraite, la lumière conserve la même fragilité. Son intensité varie selon les esprits. Elle éclaire ou aveugle, sans demander la permission. 
Comme en musique, chaque partition est une symphonie secrète. Elle se joue dans le silence des âmes. 
Coco-bel-œil, mon hibou — voisin nocturne, confident carnivore — me le répète entre deux coups de bec crochu : 
— Le regard n’existe pas. Illusion optique. On ne voit que ce que le cerveau autorise. 
On frappe à la porte. Une lettre. Le pouls s’emballe. Je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
L’enveloppe est posée sur la table. Le carnet d’adresses s’ouvre tout seul. Le téléphone bipe : occupé. Ou coupé ? 
Je m’agite. Je rumine. Le sordide trouve toujours un chemin praticable. Je n’aime pas les boîtes aux lettres. Ni ceux qui portent des nouvelles. Elles sont trop souvent mauvaises. Celle-ci l’est. Évidemment. Comme si elle n’avait pas pu se perdre. 
Je suis là, à me faire un sang d’encre. À espérer — ridicule — que ce qu’on m’annonce soit un canular. Une de ces blagues cruelles que les amis s’autorisent parfois. Sam ! Qui aurait pu le croire ? Quel merdier ! 
Sam le magnifique. Le tombeur. Le guerrier de la séduction. Le Conquérant. Le funambule des conquêtes amoureuses. 
Sa lettre est là. Je l’ai lue jusqu’à que chaque mot, rougit au fer de la peur, brûle ma chair. Jusqu’à que chaque élément, quittant l’anonymat des étagères, ne vienne toucher le heurtoir de ma porte. 
Voici, ce qu’il écrit : 
Cher Ami, 
Je viens de commettre l’irréparable. Avant d’entreprendre les démarches qui s’imposent, je t’écris. Pas dans l’intention d’excuser un acte qui mérite opprobre, mais pour te dire combien je cherche encore à comprendre ce que j’ai fait. 
Ton amitié m’est chère. 
Pendant des années, mon personnage « public » ne laissait rien filtrer de mon moi occulte. Celui qui, nuitamment, colonisait ma folie. Avec le jour, cette part obscure laissait la place au personnage souriant et équilibré que tout le monde aimait et enviait !
Le silence n’ouvre-t-il pas la porte à des démons que seul le diable commande et agite ?
Peu à peu cet état a remplacé le guignol grotesque que je donnais l’impression d’être. Je sombrais corps et biens. 
Il est étrange, comment la machine la plus sophistiquée peut se dérégler sans crier gare. La perte de mon job, ma vie de couple, la famille, les amis, la société, ce mur indestructible que la monde bâtit pour empêcher la lucidité. Un mur sans horizon. 
Mon engagement politique ? Quel engagement ? Quelle politique ? Une distraction, tout au plus. Une manière de me duper sans être dupe. Un acte immoral qui mettait mon ego au-dessus des banalités conviviales.
Le statut de la femme ? Ce fumeux féminisme ? De la rigolade ! Si mon silence prenait la parole, une fois dans sa vie, aucun avocat ne plaiderait ma cause. Aucun esprit ne m’accorderait de circonstances atténuantes.
Le tiers-monde dont j’étais le fier paladin ? La seule vue d’un basané inculte et agressif me répugne au plus haut degré. Les comprendre, dites-vous, les bien-pensants ? Peut-être. Mais pas les excuser. Prendre leur défense était un jeu d’enfants, pas un acte héroïque comme vous le pensiez.
Quelle crédulité ! Une manière habile de jubiler intérieurement. 
Ah, les fanatiques de la cause ! Ceux-là, je m’arrangeais pour séduire leurs femmes – quand elles étaient appétissantes – pendant qu’ils péroraient dans des assemblées minables. 
Sauver le monde ! J’avais la certitude de les baiser deux fois. 
Cela fait deux heures, cher ami, que Joëlle gît sur la moquette. Je l’ai proprement étranglée. Ni ses convulsions, ni son regard exorbité, n’ont pu arrêter un acte dont la colère et la haine étaient le moteur. J’ai recouvert son corps avec une couverture. Sauf la tête. 
Depuis le bureau, je ne vois que ce visage et ces yeux fixant, je ne sais quel point obscur du plafond. 
Que s’est-il passé ? Tout allait bien. 
À notre retour de soirée, nous avons commencé à nous étreindre, avec de plus en plus de fougue, nous avons roulé sur la moquette et quand j’ai réalisé, tout était fini. 
J’ai peur ! Je ne t’en voudrais pas si tu gardais le silence. Signé Samuel. 
J’avais fait abstraction du jour, du mois, de l’année, du siècle. Je n’étais qu’une boule de perplexité dans un océan démonté. 
Je téléphonais partout. À mon lieu de travail, pour prétexter une « mauvaise nouvelle ». Oh, l’édulcorant ! 
Je téléphonais aux amis communs. J’espérais des réponses qui ne viendraient jamais.
Certains amis sont venus. Ils ont lu. Relu. 
Des têtes révulsées se regardaient entre elles. On sentait une colère sourde. Une haine viscérale se fraie un chemin balisé dans leurs esprits. 
Une ordure qui cachait un jeu criminel inexcusable ! 
Personne n’a rien proposé. Les couples n'osaient pas se regarder. 
Les « amis » sont partis sans bruit. Personne n’a touché aux biscuits. 
J’ai relu la lettre une dernière fois. Elle ne disait plus rien. Elle ne demandait plus rien. 
J’ai pensé à la mère de Samuel. J’ai composé le numéro. 
— Allô ? — Bonjour… c’est moi. 
— Ça va, toi ? La voix était claire et enjouée. 
Samuel n’est pas là. Ne quitte pas, je te passe Joëlle. Elle a un truc à te dire. 
Le temps s’est arrêté. Il n’y avait plus ni mur, ni lumière, ni regard. Seulement cette voix qui continuait de parler, quelque part, dans un monde dans lequel rien ne s’était encore produit. 
J’ai raccroché. 
Depuis, le 1ᵉʳ avril, je n’ouvre jamais le courrier. Je me coupe du monde. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 15 mai 2026

Charlie contre l’apocalypse

Week-end. Déjà ! De l’ascension ! Ce n’est pas rien ! 
Encore une formule passe-partout, qu’on dégaine quand Dieu lui-même n’a rien d’autre à faire. Et Dieu sait, si... 
Comme si le temps filait plus vite que les illusions occidentales. 
On n’est pas grand-chose. 
Il suffit d’ouvrir la boîte à manip pour comprendre que l’humanité persiste à confondre civilisation et concours Lépine de l’horreur : l’Ukraine… Gaza… l’Iran après le Venezuela, les haines recyclées sous emballage diplomatique… les crimes contre l’humain commis avec la régularité d’un train suisse et l’indignation calibrée d’un service après-vente au top niveau. 
Le monde rétrécit. On étouffe. 
Si je devais résumer l’époque par une image, ce serait celle-ci : la banalisation du mal maquillée en conférence de presse. 
Week-end. On se détend ! Profitons-en, heureux citadins. Le niveau de malignité ayant dépassé les capacités de stockage du cerveau humain, même les révolutionnaires professionnels hésitent désormais à protester : trop risqué pour leur prochaine manifestation sponsorisée par « Plus fort que moi, tu meurs » ! 
Le conseil d’un ami : « Restez chez vous, regardez la téloche, mangez des saloperies et informez-vous juste assez pour entretenir l’angoisse sans compromettre la digestion. » 
Il me revient à la mémoire cette histoire peu banale survenue en terre australienne sur la disposition de l’être vivant à surmonter les épreuves. 
Une noble Dame, Jacinta Rosewarne, avait eu l’idée lumineuse de laisser traîner dans son garage deux choses absolument incompatibles : son petit chien Charlie… et de l’éthylène glycol. 
Pour ceux qui ignorent les raffinements de la chimie moderne, l’éthylène glycol est ce liquide délicieux qu’on trouve dans les radiateurs automobiles et qui transforme rapidement tout organisme vivant en dossier médico-légal. 
Charlie, terrier maltais (illustration) manifestement porté sur les expériences interdites, en a lampé une rasade. 
Fin du chien, pensait-on. Mais nous parlons de l’Australie. Là-bas, entre les serpents mortels, les araignées psychopathes, un climat extrême et les kangourous boxeurs, la médecine a un rapport très particulier avec l’alcool. 
Les vétérinaires, appelés à la rescousse dans un éclair de génie slave sous climat océanique, se sont souvenus que la vodka pouvait neutraliser les effets du poison. 
On a donc mis le chien sous perfusion de vodka. Et ça a marché ! 
Charlie a survécu. Mieux : il remue désormais la queue avec l’enthousiasme d’un député découvrant une caisse noire oubliée. 
Quant à sa maîtresse, noble Dame Jacinta Rosewarne, elle refuse à présent de se séparer d’une bouteille de vodka. Elle en a tout un stock à portée de gosier. 
« Au cas où », dit-elle, un verre posé sur un ouvrage d'Aleksandre Sergueïevitch Pouchkine ! 
Ils sont forts, ces Russkofs ! 
Après la Crimée, les voilà en train d’annexer l’Australie sans tirer un seul coup de feu. 
Pendant ce temps, l’ONU a adopté une résolution pour interdire les radiateurs automobiles. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

mardi 12 mai 2026

Chronique d'une poussière d'État : Le Hantavirus

Le hantavirus tombe vraiment à point nommé, s’insérant avec une précision chirurgicale entre l’affaire Epstein, verrouillée par un silence de plomb, et le fracas des barils du côté d’Ormuz. 
Ce nouvel avatar de la dictature sanitaire — et de la dictature tout court —  est, nous dit-on, transmis par certains rongeurs via des poussières contaminées par leurs urines ou leurs excréments. Va savoir où l’envie les prend ! 
C’est bien connu, le citoyen moderne respire quotidiennement des quantités industrielles de fiente de rat, que ce soit en attendant son RER, en s’entassant dans un bus, ou en faisant la queue dans les couloirs aseptisés des cliniques et des hôpitaux. On en inhale probablement des boisseaux entiers au Pôle Emploi, à la Caf ou dans les bureaux du percepteur, ces lieux où l'on se sent déjà naturellement comme un rat pris au piège. 
Ce virus malicieux provoque de fortes fièvres, des douleurs musculaires et, parfois, des atteintes rénales ou respiratoires graves. Soit, très exactement, le tableau clinique qui frappe n'importe quel Français au moment de découvrir sa facture de gaz, son avis d'imposition ou le prix du litre de carburant : on s’étouffe, on tremble, et on a mal aux reins dès qu'il s'agit de payer les produits de première nécessité. 
Le hantavirus n'est finalement qu'une métaphore budgétaire appliquée à la virologie. Même si les contaminations humaines restent plus rares qu’une promesse électorale tenue et surviennent surtout lors du nettoyage de lieux fermés infestés — granges, caves ou cabanons — il nous faut désormais serrer les fesses avec une vigueur olympique. Car derrière le moindre buisson, derrière chaque mouton de poussière sous le buffet, peut se terrer la particule assassine, la déjection terroriste prête à bondir sur les alvéoles pulmonaires. 
La prévention repose donc sur l’aération — allez donc prendre l’air sur le bord de mer, c'est gratuit (pour l'instant) — le port de protections digne d’un démineur, et notamment l’évitement absolu du balayage à sec. Sur ce dernier point, les autorités préconisent l’utilisation intensive de l’aspirateur, dont toute une gamme de modèles high-tech, capables d'aspirer votre âme en même temps que la poussière, est disponible sur les plateformes discount. 
En somme, si vous ne succombez pas à la fièvre hémorragique, vous finirez ruiné par l'achat d'un appareil ménager ou étouffé par vos factures. 
Dans tous les cas, le système gagne, et la souris danse. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 10 mai 2026

Les nuages ne promettent rien. Conte bref.


Marre d’être heureux. La formule plaît, évidemment. Les sourires suivent, comme prévu. Certains lèvent un sourcil, s’étonnent, hésitent à demander si je plaisante. 
Je ris. Mieux vaut ça que l’inverse. La mécanique fonctionne très bien. 
J’ai toujours aimé les phrases toutes faites. Elles tiennent debout toutes seules, impeccables, repassées de frais. Rien à expliquer. Rien à défendre. Quand on me reproche la facilité, je réponds par une autre formule. J’en ai même quelques-unes en réserve, pour varier un peu. Dix fois par jour, on me demande si ça va : il faut bien renouveler le stock.
« On a vu pire » marche généralement très bien. Personne ne demande jamais quand.
C’est un peu comme les blagues médiocres qui ponctuent les soirées : elles sont si mauvaises que tout le monde attend le moment exact où il faudra rire. Ça occupe, ça ne coûte rien et surtout ça évite les conversations sérieuses. J’ai toujours fui les grands engagements, les promesses de lendemains lumineux, l’espoir sous plastique.
C’est sans doute pour ça que je préfère les nuages. Ils ne discutent pas. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ils passent, s’attardent parfois plusieurs jours, puis disparaissent quand le vent décide enfin de les pousser ailleurs. Ils n’expliquent rien. Et si ça dérange quelqu’un, ils s’en moquent.
Les étoiles me font le même effet. Leur lumière nous atteint alors qu’elles sont mortes depuis longtemps. Nous ne sommes pas grand-chose. Pourtant, certains continuent de se bercer d’immortalité. 
Les nuages, eux, vivent sous toutes les formes : montagnes, collines, plaines, mers suspendues, tapis de soie, pelotes de laine. De quoi tricoter une vie entière — pulls, écharpes, chandails sans fin. Une immortalité qui ne réclame rien. 
De temps en temps, certaines formes me rappellent le voisin d’en face, celui dont les chants avinés suffisent à ruiner toute tentative de réflexion philosophique. Dès qu’il s’agit de pérorer, Achille répond toujours présent, à n’importe quelle heure. 
Toute chose a son contraire. Le vent, par exemple. En Bretagne, il existe en plusieurs versions : fort, têtu, humide, mordant. Il ramène les nuages aussi vite qu’il les emporte. Une vraie fête foraine. Un vent iconoclaste qui décoiffe tous ceux qui se prennent un peu trop au sérieux. Le vent, c’est comme la mer : mieux vaut le laisser tranquille. Il mène sa vie. 
En une journée, il peut disperser les formes du voisin aux quatre coins du ciel, juste pour lui faire voir du pays. Ce qui, dans son état habituel, ne change pas grand-chose. 
On dit que les voyages enrichissent. Achille est donc immensément riche : du bistrot à chez lui, puis de chez lui au bistrot. Ses croisières surpassent les nôtres ; on le croit volontiers. 
Un jour où il partait marcher le long du littoral avec sa véritable moitié, nous avons échangé quelques mots. Au moment de partir, sans raison particulière, il a lancé : 
— Dans la vie, il faut savoir être l’exacte moitié de sa moitié. 
Il avait dit ça d’un ton solennel. Il avait probablement ses raisons. 
Le voisin mitoyen, lui, déteste tout ce qui dépasse. Sa haie est taillée au cordeau, sa pelouse au millimètre, ses comptes rangés comme des soldats. Sa voiture, sa maison, sa femme, son jardin, son crédit, sa télévision : rien ne doit déborder. 
Le moindre imprévu déclenche chez lui un barrage d’injures et de menaces. 
Il pratique l’abstinence comme on surveille un coffre-fort. Boire, fumer, chanter, danser ? Inutile. Dangereux, même. Suspect. 
Il préfère les colonnes de chiffres aux pas de danse. 
Ces derniers temps pourtant, ses colonnes vacillent. Mondialisation, emprunts, pourcentages : ses certitudes tremblent sur leurs bases. Il dort mal. Mange peu. Il a même arrêté d’aller à la messe, affirmant que Dieu s’était mal positionné sur les marchés. 
On raconte qu’on l’a vu récemment un verre à la main. Le mélange du diable. 
Parfois, il rêve tout haut : l’Afrique, l’Australie. Sa femme, qui ne demande que ça l'encourage aussitôt. Bora-Bora, Haïti. Elle voit large. Lui évoque surtout ces destinations pour remplir les silences, en attendant qu’on apporte les plats au restaurant. 
— C’est dégueulasse, dit-il en parcourant le menu. T’as vu les prix ? Six mois de boulot pour qu’ils se prélassent sous les cocotiers. 
Il fait allusion au commerce saisonnier. Il commande des œufs mayonnaise, un steak-frites et une carafe d’eau du robinet, bien décidé à ne jamais remettre les pieds dans cette gargote. Il ne laisse pas de pourboire. 
De retour chez lui, satisfait malgré tout, il se couche avec le sentiment d’avoir remis un peu d’ordre dans le monde. 
Au-dessus du toit, un nuage passe. 
Il ne promet rien. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

mercredi 6 mai 2026

Inaltérable langue du Chaos

Le bruit court, enfle et se propage jusqu'à ce que l'origine se perde dans les limbes de l’oubli. On ne sait plus qui sème le vent, on ne récolte que le murmure. 
Les mots flottent, se dédoublent, se dissipent dans le brouillard confortable de la bonne conscience. 
On dit que le fracas d'une guerre n'est qu'un rideau tiré sur une autre, plus secrète. Que l'on agite des scandales comme des leurres pour que les mains agiles puissent, dans la pénombre, déplacer les montagnes et les peuples. 
On dit que l'incendie est allumé pour prévenir le déluge, nous ne sommes que les pièces d'un jeu qu’on fait tomber à dessein. 
On dit que détruire, c’est délivrer. Que frapper, c’est protéger. 
On dit que la bombe est l'embryon de la paix et non sa ruine. 
On dit qu'il existe une balance pour mesurer le prix du sang, que certaines vies pèsent plus lourd que d'autres, que certaines terres sont promises quand d'autres sont condamnées. 
On dit que la vérité est une cible mouvante, toujours ailleurs, toujours plus loin. On traque le serpent, mais on ne voit que sa mue. Alors, pour combler le vide, on invente des fables, on désigne des coupables, on maquille l'horreur. 
On dit à celui qui n'a rien que la guerre est une aubaine. Qu'elle transforme la misère en gloire. On lui promet un royaume céleste pour le prix de son sacrifice terrestre. Mais pendant qu'il attend son trône de nuages, c'est un enfer de boue et de fer qu’il vit au quotidien. 
On dit vouloir briser les chaînes des femmes, dans des régions dont on convoite la richesse, mais on ne fait que changer la cagoule du bourreau. On prétend libérer en tuant, on soigne en infectant, exerçant inlassablement la même domination sous le masque de la vertu. 
On dit que le sang qui coule aujourd'hui achète le repos de demain. On nous promet des paradis derrière chaque ligne de front. Mais les guerres s'accouplent et s'engendrent, formant une chaîne infinie où l'horizon de paix recule à chaque pas que l'on fait vers lui.
On dit. On colporte. On martèle. 
Finalement, ce vacarme n'a qu'un but : étouffer le silence. Ce silence redoutable où plus rien ne nous protège de la réalité. Ce moment où, débarrassés de nos excuses, nous sommes enfin forcés de regarder le monde en face. 
Tel qu'il est
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

vendredi 1 mai 2026

1er mai : le panache de l’échec


La célébration des défaites ouvrières m’a toujours laissé un goût amer, une inquiétude persistante que le temps ne parvient pas à dissiper. Quelque chose, dans cette obstination à commémorer des naufrages comme s’il s’agissait de triomphes, me dérange profondément. 
Et pourtant. Et pourtant, nous en sommes les héritiers et les gardiens involontaires. 
Ces désastres nous sont présentés comme des victoires mythologiques, où l’ennemi — ce Moloch immortel — serait vaincu par la seule puissance de l’imagination. On ne renverse pas l’histoire par la noblesse de l’intention. 
Toutes les défaites ne se valent pas. Elles ne disent rien par elles-mêmes. Que l’on évoque Spartacus, la Commune, Kronstadt ou la Révolution espagnole de 1936, ce qui mérite d’être retenu n’est pas l’issue, mais les brèches ouvertes dans le canal de l’espoir. L’idée que cela était possible. Les ériger en icônes figées, c’est les pleurer sans les prolonger. 
« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » : telle semble être la devise de cette fascination pour les causes perdues. Elle brouille le sens même de l’engagement par l’esthétique du sacrifice.
Quant à Mai 68, difficile de ne pas y voir un maquillage habile, une agitation spectaculaire et un complot dont les manipulateurs ont su tirer profit. Pour les plus cyniques, ce fut une farce ; pour les plus lucides, une ruse de l’histoire — un piège tendu à ceux qui croyaient la faire, alors qu’ils ne faisaient que la décorer. 
Aujourd’hui, l’histoire recycle les vaincus en symboles inoffensifs ou en avertissements commodes. Sous le déploiement mécanique de banderoles aux couleurs passées, s’installe un vide saisissant. La mémoire tourne à vide, parle à des absents, tandis que les puissances en place observent ce théâtre avec ironie. 
À force de sacraliser l’échec, on oublie que lutter ce n’est pas témoigner de sa vertu dans la défaite, mais transformer le réel en justice et en légitimité. Il ne s’agit plus de « perdre avec panache », mais de retrouver l’exigence de la victoire et de l’honneur. 
Le 1ᵉʳ mai concentre à lui seul cette ambiguïté. Est-ce la commémoration des martyrs de Chicago, sacrifiés pour la journée de huit heures, ou l’affirmation d’une solidarité internationale conquérante ? Entre le muguet printanier, emblème d’une paix sociale tronquée, et le souvenir des fusillés de Fourmies, la frontière reste incertaine. 
Le 1ᵉʳ mai ne devrait être ni un jour férié concédé par le pouvoir, ni une simple veillée funèbre. Il rappelle que les droits ne sont jamais donnés, mais arrachés. 
S’il devient une fête inoffensive, il rejoint le musée des causes pétrifiées. S’il demeure une menace pour l’ordre établi, il retrouve sa fonction d’outil. Car la meilleure manière d’honorer les morts de Chicago n’est pas de pleurer leur disparition, mais de poursuivre leur combat.
 
Sous l’Casque d’Erby
 

 

mardi 28 avril 2026

La langue, les mains, la rue.

 Malgré les mensonges et la peur, une certitude grandit en Europe : le changement est inévitable. Les débats se multiplient au quotidien. Le ras-le-bol grandit. Le « tous des pourris » brouille peut-être la raison, mais gagne en lucidité : l’UE ne nous veut pas du bien. 
Tandis que les peuples suffoquent, des élites déconnectées servent un système plutôt que leurs propres citoyens. Leur priorité n’est pas le bien commun, mais leur place dans un ordre qui les maintient au pouvoir. 
Un pays ne perd pas son identité par accident. Elle lui est retirée, lentement, par strates : zones commerciales à la place des champs, ateliers devenus entrepôts, centre-bourgs vidés et des machines à décerveler comme des usines travaillant en trois-huit. Les gestes disparaissent avec les métiers, le travail se fragilise, et avec lui une manière d’habiter le monde. 
Puis la langue s’efface, se standardise, jusqu’à devenir un outil sans mémoire. Les mots qui reliaient les gens, les lieux, reculent ou disparaissent. À leur place, un idiome fonctionnel, interchangeable et des raccourcis indigestes. 
Viennent ensuite les récits. Ceux qu’on racontait encore — au cinéma, dans les livres, dans les fêtes locales — deviennent décoratifs. Du folklore. D’autres histoires prennent toute la place, plus lisses, plus globales, plus rentables aussi. 
On se reconnaît de moins en moins dans ce qu’on vit. Les repères se brouillent. Et il ne reste qu’un endroit pour tout réapprendre : la rue. La rue n’est pas le lieu héroïque qu’on voyait dans les films d’antan. C’est un seuil. Elle surgit quand les canaux ordinaires ne répondent plus. On y porte la colère, bien sûr, mais aussi quelque chose de plus simple : le refus de disparaître en silence. 
Mais la rue ne suffit pas. Sans cap, elle se disperse, s’épuise, ou se fait récupérer. Une révolte ne tient que si elle s’accompagne d’un apprentissage, d’une transmission, d’une direction et d’une culture. 
Alors reprendre, oui. Transmettre, d’abord. Non pas pour figer, mais pour relier. Les savoir-faire, les luttes, les histoires locales ne sont pas des reliques : ce sont des appuis. Ils disent notre géographie mentale. Notre refus de subir l’inacceptable. 
Réinvestir les espaces, ensuite. Une friche rouverte, un atelier rallumé, une place dans laquelle l’on reste — ce sont déjà des manières de refaire monde. Chaque lieu repris est une prise sur le réel. 
Retisser du lien, aussi. Continuer de faire ce qui se pratique déjà : des repas, des lectures, des fêtes qui ne soient pas que vitrines commerciales. Des moments où la parole circule, où les voix se font écho. Là où quelque chose d’humain résiste encore aux maillages trop serrés de la dystopie. 
Et puis créer. Écrire, peindre, chanter. L’art n’est pas un luxe : c’est un passage. Il rend visible ce qui ne trouve plus sa place ailleurs. Il ouvre des formes habitables. 
Reprendre une identité, ce n’est pas revenir en arrière. C’est faire apparaître, aujourd’hui, des formes qui nous ressemblent. Cela demande de la mémoire, mais aussi de l’invention. De la lucidité et une direction. 
Loin de la peur, près du cœur. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

dimanche 26 avril 2026

Pourpre rétinien. Conte bref.


 
Giclées d’encre sur le pupitre, 
L’école danse
des tangos de haine. 
 
Au bout du compte… y a-t-il un compte au bout ? Les derniers rangs sont-ils vraiment ce que la réputation leur prête ?
Le bord de la marge serait-il une passerelle vers l'inconnu ? Une taxe prélevée sur ta peau pour un futur compromis ? 
Le brouhaha m’empêche de comprendre. Je ne capte rien. Jésus, j’en ai entendu parler. On en parle beaucoup. À la maison. Dans la rue. À l'Église. Dans les lupanars. J’ai besoin de savoir qui il est, d’où il vient, où il me conduit. Quel est son message. 
Impossible d’écouter avec ce barouf. Fils de Marie et de Joseph, mais aussi fils de Dieu. Le gars a l’air gentil. Pas du genre à chercher des poux dans la tête. Je ne comprends rien. Il va falloir que je me bouge si je veux faire ma première communion. 
Question de dignité. « Pauvres, mais dignes », répète ma mère, qui a déjà tout préparé pour la cérémonie. Elle m’a trouvé un costume d’officier de l’aviation, grade de sous-lieutenant, couleur écru, avec des chaussures vernies. La classe. 
Le curé tente de se frayer un chemin jusqu’à nos oreilles en haussant le ton. Sa voix devient sonore, puis menaçante. Rien n’y fait. Au milieu du vacarme, je crois comprendre que Jésus, Marie et Joseph forment une sorte de famille recomposée. Impossible de dire ça à Don Serafino, le curé du barrio, chargé de décider si je suis digne de recevoir la première communion. Je demande à mon pote Juan Oliva de m’expliquer. Il est aussi paumé que moi, avec une différence, il ne s'interroge pas, c'est comme ça, qu'il dit, l'air convaincu. 
Nous, notre religion, c’est le foot. Lui, c’est le Barça, moi, c’est le Real. 
Dans les derniers rangs, là où j’étais, il y avait Yassine. Mes parents étaient parfois invités chez les siens. C’était mon ami. Yassine était un conteur né. Quand il racontait un film, il devenait à lui seul le producteur, le scénariste, le metteur en scène et l’acteur principal. Un prodige. Les cours, l’orthographe, l’histoire d’Espagne, Christophe Colomb et la découverte des Amériques — tout cela le laissait froid. Il n’aimait que le cinéma. Une fascination qu’il partageait fiévreusement. 
Une école de quartier. Soixante-cinq élèves, et pas vraiment de quartier. Un mélange hétéroclite d’âges et de niveaux. 
Antonio Torres, qui prenait la suite du curé — lequel prenait la fuite plus qu’il ne s’en allait — avait le visage de celui qui sait. Il débitait sa litanie avec la certitude tranquille de quelqu’un qui sent que la guerre est perdue d’avance. Obstinément. C’est dans la durée que la lumière jaillit, devait-il penser. 
Nous apprenions à répéter. Pour rêver, il fallait se battre, alors que nous ne connaissions rien à l’art de la guerre. 
Quand Yassine racontait Ben-Hur, il devenait à lui seul l’attelage et Ben-Hur. La poussière de l’arène se déposait sur les pupitres et personne ne doutait de l’issue de la course. Ben-Hur gagnait toujours. 
Parfois, quand il faisait durer le suspense, nous le pressions d’en finir. De ne pas oublier que le héros triomphe toujours à la fin. Et qu’il obtient le baiser de l’héroïne. Le baiser sur lequel s’incruste à l’écran l’inaltérable The End. 
Don Francisco, le remplaçant de Don Antonio Torres, tombé malade, n’était pas commode. Il avait la gifle facile et la férule au diapason. Les noms tombaient de ses lèvres comme la foudre fend un tronc d’arbre. 
Étrange maladie, celle de Don Antonio Torres. Dans le quartier des murmures où il habitait, on disait que deux gardes civils sont venus le chercher de bon matin pour l’emmener au « dispensaire ». Personne ne savait — ou ne voulait savoir — combien de temps durerait sa « maladie ». 
Quand Don Francisco appelait un nom, on savait qu’il allait pleuvoir des coups. La vue des cahiers le rendit fou. Le regard désorbité. Et lorsqu’il tomba sur celui de Luis, il frôla la syncope, congestionné, le visage aussi rouge qu’un plant de tomates mûres pour la vente. 
Luis avait la passion du dessin. Sous la question « Comment tu vois la Vierge ? », il avait esquissé, très grossièrement, un corps de femme au ventre énorme. À l’intérieur, ce qui devait être Jésus : une caricature d’enfant au sourire d’oreille à oreille, les bras en croix, suspendu par un fil au nombril. 
La scène fut terrible. Don Francisco lui tomba dessus. Pendant un mois, personne ne revit Luis à l’école. 
Chapelet en main, Don Francisco continua de hurler sur une classe qui ne faisait déjà plus cas de son hystérie. 
Dehors, le soleil jetait sur la mer des paillettes d’or, cependant que Tony et moi plongions dans l’eau tiède de la Méditerranée. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mercredi 22 avril 2026

Le séisme qui vient

 
Lorsque deux gangs se disputent le pavé d’une métropole, derrière le vacarme des armes se joue une réalité simple : le contrôle de l’extorsion. La violence n’est qu’une mise en scène. Elle fige les témoins, discipline les victimes et organise le silence. 
Alors la caisse enregistreuse peut reprendre son ding obsessionnel. 
En politique, le décor change, pas la logique. Les costumes sont mieux taillés, le langage plus châtié, mais l’instinct demeure celui du percepteur avec son calibre. La loi remplace la balle dum-dum : elle entre par décret et ressort en cratère social. 
On s’affronte en tribunes, on jure l’incompatibilité, on surjoue la rupture.
Pur cinéma ! Les foules ont toujours aimé le spectacle — et celui-ci est permanent.
Dans les coulisses pourtant, tous partagent le même convoi : un train de privilèges tiré par ceux qui n’y monteront jamais. 
Alors la morale s’adapte. On la plie, on la reformule, on s’en absout. Le bourreau devient fréquentable, parfois même « présidentiable ». Les médias dessinent déjà, à longueur d’antenne, le portrait du prochain élu. 
L’hypocrisie — voire le cynisme — n’est plus une faute : c’est un savoir-faire. Elle s’exerce, se perfectionne, jusqu’à donner au privilège l’apparence du naturel.
L’injustice, tant qu’elle ne déborde pas sur le seuil, n’est qu’un dossier de plus dans la pile. On la classe, on la signe, on l’enterre. L’oubli absout, l’abstraction protège. Le sang ne trouble que ceux qui le voient, comme ces agriculteurs témoins de l’abatage des cheptels pour des raisons que personne n’explique et qui finissent par se pendre dans l'indifférence. 
La machine, elle, continue. Les uns peinent, attendent, espèrent encore. Ils se rendent aux urnes, persuadés que ce geste ouvrira peut-être les portes du paradis civique. Que leur vote les sauvera d'eux-mêmes. 
Les autres prélèvent, arbitrent, reconduisent. La dîme circule, lestée de mépris. 
Mais quelque chose est en train de céder. Le pays est trop calme, comme le ciel avant l’orage. Lentement, presque imperceptiblement, les fondations travaillent. Les lignes se fissurent. Ce qui tenait par l’habitude commence à trembler. 
Et vient le moment où l’excès n’a plus d’issue, où l’équilibre rompt. C’est un séisme. Un séisme dont personne ne mesure encore la magnitude. 
Quelqu’un a dit récemment que, lorsque cela « pétera », à côté, 1789 ressemblera au jeu télévisé Intervilles
Ce jour-là, le discernement disparaîtra. Ce n’est plus qu’une question de temps. 
 
Sous l’Casque d’Erby

dimanche 19 avril 2026

Au Rat qui dégueule. Conte bref.


Un village, c’est un désert. Pas le désert de carte postale. Un désert râpé, fendu comme des vieilles semelles de godasses. Un désert qui sent fort le temps arrêté.
On n’y crève pas de soif. On crève d’avoir soif. 
Le monde tient là-dedans : trois rues, quelques platanes, un clocher qui bégaie l’heure et réveille le touriste quand il ne fait que son boulot. Vingt corps. Des milliards d’âmes compressées dans un espace miniaturisé. Heureuses d’avoir échappé à l’enfer des villes. 
Ici, on touche les gens du doigt, délicatement, comme on testerait des piles usées ou un fil électrique dénudé. 
— Tu marches encore, toi ? On rit. 
On s’emmerde. 
Puis, on rit à force de s’emmerder. 
Et on recommence. 
Idiot ? Non. Humain. 
La grande noria du rien. On tourne. Silence, ça tourne. Un film sans metteur en scène. Même les chiens ont arrêté d’aboyer. Ils s’économisent. 
L'oued, à midi, c’est une poêle. Ça sent la roche cramée. L’air tremble comme un mirage. Pas une brise. Dieu transpire dans son habit blanc. Inutile d’aller plonger dans l’océan. Même la tête au fond de l’eau, on transpire à grosses gouttes.
Le seul coin d’ombre : chez Casimir. Comment ai-je atterri ici ? Et eux ? 
Bar. Restaurant. Refuge climatique. Le Louvre local, avec les reproductions de tableaux de « Maître » courant le long des murs pour s’évader. 
Roi du coq au vin et du lambris bruni par les ans. Lui, ça fait longtemps qu’il a fini de transpirer.
Casimir est un nonchalant qu’il ne faut pas énerver. Il manie le nerf de bœuf comme d’autres le katana. Il en faut pour le dégonder. Sinon, le cœur sur la main. Combien de repas gratuits offerts discrètement à des gens sans argent ?
Il laboure les côtes des mauvais payeurs ou trop entreprenants avec sa moitié comme il ferait revenir des morceaux de coq à la poêle. 
Un jour, un habitué trop imbibé confond le tiroir-caisse avec l’urinoir public. Une étourderie qu’il paya cash, avec intérêts. 
La recette du jour baignait dans l’urine de Jean de Flandre, un gars du Nord. Le Nord avait des marées dont Casimir ne voulait pas dans sa montagne. 
Casimir avait parachevé le métier de cuisinier à l’armée. Enfant, il montra des dispositions pour l’art culinaire et sa maman lui transmit son savoir. 
Libéré, il revint, racheta une bâtisse abandonnée pour trois francs six sous, la retapa de ses propres mains et ouvrit le restaurant, proposant des « menus du terroir ». 
À vingt-cinq ans, il était fort et robuste comme un jeune chêne. C’est en déblayant des grabats qu’il croisa le regard de Gisèle, la Locomotive. Jeune, appétissante, disponible. Coup de foudre. Après la première décharge de sérotonine, ils comprirent qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Cour rapide et efficace. Mariage pour le meilleur et pour le pire.
Parfois le coq de Casimir ressemblait à du lapin. Le lapin ne ressemblait à rien. Surtout pas à du coq au vin. On mangeait quand même. 
Un coup ça sentait la garenne, un coup le poulailler. C’était le seul rade à des kilomètres. Donc l’étoilé du coin. 
Un soir de septembre, les touristes s’évaporèrent comme des mirages. Il resta la tribu. Les permanents. Les condamnés à perpète.
Quelqu’un — artiste, salaud, poète, quelqu'un qui voulait de l'ambiance, va savoir  — accrocha sur l’enseigne un vieux drap tagué : AU RAT QUI DÉGUEULE. 
Chef-d’œuvre orthographique et gastrique. 
Au début, personne ne leva les yeux. Ici, on regarde ses chaussures. Le ciel, c’est pour les optimistes.
Pourtant, un drap tagué en rouge, se remarque. 
Puis les passants virent. Et rirent. Un rire franc, gras, joyeux. Un rire comme ça, ça se répand comme traînée de poudre. Ce fut la fête au village d’après saison. 
La Locomotive sortit. Visage rouge brique, respiration de chaudière. La ménopause, qu’elle disait quand ça chauffait trop. Elle leva la tête et lut. Du rouge brique au violet lie-de-vin. Silence. On aurait entendu cuire un pois chiche sur le calcaire. 
Puis l’explosion. 
Pas une crise de nerfs. Un crack boursier. La fin du monde en tablier. 
Elle beugla, tempêta, promit des morts, des pendaisons, l’intégralité de l’Ancien Testament se lisait sur son visage. 
Tout le monde jubilait. Enfin du spectacle. 
Parce qu’au fond, à quoi servirions-nous si nous n’étions pas le clown de quelqu’un ?
Aujourd’hui le rat. Demain Casimir. Après-demain, toi.
Dans le désert, il faut bien que quelqu’un fasse rire les pierres. Sinon, on entendrait le vide.
Et le vide, ça sanglote. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 
 

mercredi 15 avril 2026

Silence. On la ferme !

Humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant des chaînes plus douces aux pieds.



On se bat pour du travail comme des chiens sur un os rongé. Pour une miette, on s’arrache les dents. On lèche les vitrines, pendant que tout pourrit : la rue, l’air, les esprits.
On cherche un peu de chaleur dans un monde glacial. Ça chauffe partout — les marchés, les machines, la colère — mais ça brûle toujours là où il ne faudrait pas.
Les banques engraissent comme des truies insatiables, se gavant de la sueur et de l’angoisse de milliards de couillons et de chiffres qui pullulent comme des rats. On croit que la vie tient dans une poignée de biftons !
On se bat pour soi. Pour le voisin. Pour un mot que tout le monde mâche, mais que personne n'ose vivre : liberté. Ça aussi, c’est du papier !
Salut. À la prochaine. On est en République. C’est écrit sur la façade, donc probablement vrai. C’est ainsi qu’on le décante. C’est ainsi qu’on le martèle. 
C’est le paradoxe des temps : jamais, nous n’avons eu autant d’outils pour hurler, comprendre, contester. Tout est dans la paume, au bout des doigts. Et pourtant, rien ne bouge. Des millions de cerveaux branchés pour une paralysie générale. L’humanité sidérée devant sa propre cage, réclamant à cor et à cri des chaînes plus douces aux pieds.
La nuit, je me réveille trempé. Le cauchemar respire à côté de moi. Il est tout agité. Je saute du lit, j'allume une clope comme une balise dans le noir de la conscience. J'ouvre la porte. Un peu d’air ! Même lui est vicié.
Dans le noir, le monde s’esquisse en version brouillonne. Un renard couine derrière un buisson. Sans doute un jeune qui appelle sa mater. La Voie lactée me fait de l’œil, un signe de complicité.
Entre l’heure du laitier et celle du café noir, le monde hésite. La beauté est une promesse fragile ; la laideur, elle, se paluche tranquillement.
Tout menace de sortir de la route. Ça ne tient qu’à un fil. Les idées s’entrechoquent comme des cailloux dans une boîte en fer. Plus ils sont nombreux, plus ça pèse et moins c’est bruyant.
Gauche, droite, centre, envers... on cherche un angle, un refuge. Un trou de rat. Moi, j’y suis. Et toi ? 
Le néant, lui, s’organise à merveille. Reste la question, nue : comment résister à un tsunami ? Il ne négocie pas, il écrase et il emporte. Point. Tout heureux d’y avoir échappé, quand c’est le cas. 
Pendant ce temps, on prépare des listes. Des dossiers. De l’algorithme. Le fichier criminel pour le manant qui ose dire « Non ».
Non à la machine. Non à la marche forcée. Aujourd'hui, refuser est un délit.
Alors, on verra bien. Qui pliera. Qui disparaîtra. Et qui aura encore assez de souffle pour cracher au visage du rouleau compresseur. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 12 avril 2026

Le chemin de la mer. Conte bref.

Un goéland éphémère, 
une colline ébouriffée, 
la lueur des réverbères 
et tant d’autres reflets. 
 
Le printemps… On en rêve, on l’attend, on le chante. Par bonheur ou par accident ? Parfois précoce, parfois capricieux, il se montre puis se retire, comme pour tester notre patience. On l’attend, promesse tenue ou promesse trahie.
Au fond, le printemps est autant une saison qu’un état d’esprit. L’accouplement du corps et de l’esprit. Il peut surgir à n’importe quel moment de l’année. Il est illusion, désert ou jardin d’Éden, abondance ou précarité.
Comme l’hiver ou l’automne, il n’est pas ce qu’il dit être, mais ce que nous voulons qu’il soit.
Dans ce printemps des années 1970-80, sur les chantiers du treizième arrondissement de Paris, l’air est moins doux. Dans les vestiaires des grandes tours en construction, haine, violence et amitié circulent à marches forcées.
On gratte, on ponce, on rebouche, on maçonne. On tire les câbles. On soude le cuivre. Pendant que mes mains travaillent, mon esprit s’échappe. Dans ma tête, je peins la mer. Elle scintille comme un immense ruban ondoyant. Elle est loin, et pourtant obsédante. Ses vagues ondulent sur mon corps jusqu’à plus soif. Je suis le noyé qui revient.
J’ai l’impression de vivre dans un asile. Je suis le jeune qui refuse de larbiner pour les anciens, si on ne le respecte pas. D’égal à égal, mon grand ! Tu es peut-être plus fort, mais au bout du compte, nous serons deux.
Les hostilités commencent à sept heures trente. Cinq minutes de retard et c’est une demi-heure retirée de la paie. Le Petit Soldat du système veille. C’est un bon chef. Il est juste, dit-on.
La tension ne retombe jamais vraiment. Un mot de travers, un regard mal compris, un supporter contrarié, un Yougo nostalgique, un Arabe méfiant, un Espagnol privé de son cante jondo… et tout peut exploser. En une seconde, une bouteille, un couteau, une fourchette, le malaxeur de peinture, deviennent des armes.
La suite est banale : police, menottes, ambulance, commissariat. Pourtant, on licenciait rarement pour une bagarre. On changeait simplement de chantier, parfois de boîte. Le travail ne manquait pas. Il suffisait de « traverser la rue » pour en trouver. 
À midi, nos repas sont assaisonnés d’odeurs de sueur, de peinture, de poussière et de solvants. Mais l’ambiance n’est pas toujours mauvaise. Il arrive même que la franche camaraderie prenne le dessus. On rit, on plaisante. On raconte des blagues. On parle de cul, maladroitement. 
Les boîtes commencent aussi à faire la guerre au pinard sur les chantiers. Sacrilège ! Calva, pastis et picrate faisaient partie de la joie de vivre. L’alcool a une dialectique, certes absconse, mais on se comprend. Les pisse-vinaigre d’en haut veulent réduire la consommation, voire la supprimer, alors que chez eux, il y a ça et autre chose. Pour certains, c’est déjà une guerre. 
Je parle souvent tout seul. C’est le moment où je me trouve en bonne compagnie. Je ripoline des plinthes, des portes, des murs. Je suis seul et j’aime ça, la solitude. On me met souvent à la finition. A ce qu’il paraît, je suis « un bon ».
Pendant ces heures, je parle à mon compagnon le plus fidèle : mon goéland bien aimé. Le roi de l’éther ! En réalité, c’est un fou de Bassan. Un sacré pêcheur ! Quand il plane au-dessus de moi, je lui raconte mes pensées. 
Aujourd’hui, il est agité. Ça chagrine sous la coiffe. 
— J’ai beaucoup de choses à raconter, dit-il d’emblée. Drôle de pays, drôle de climat. Tu m’as entraîné ici un mois de décembre. Quelle odeur ! Quelle douleur. Et pas de mer… enfin si : la Seine. Parlons-en. En la survolant, j’ai cru voir un reflet. Une belle pièce, ai-je pensé. J’ai plongé. Mauvaise idée : c'étaient les rayons d’une roue de vélo. Je me suis retrouvé le bec coincé. J’ai cru mourir. 
Je lui fais remarquer que décembre a tout de même ses charmes : les lumières, les préparatifs des fêtes, les gens affairés. 
— Quelle idée de venir ici ! Moins onze degrés ! Au lieu de lécher les vitrines, trouve-toi un manteau. 
— Je dois tenir. C’est le prix à payer si je veux revenir au pays. 
— Revenir ? On ne revient jamais. Le passé n’arrête jamais de s’éloigner. 
Il décrit la ville : du béton, de l’asphalte, des clapiers, un canal gris qu’on appelle la Seine. Même sous le ciel bleu, elle reste grise. Les oiseaux eux-mêmes ne font que passer, hormis les habitués. Heureusement, un jour, un pigeon voyageur s’est posé près de lui.
 — Bonjour, a dit l’oiseau. Comme il n’y avait personne d’autre, il a répondu. Le pigeon se nommait Ivan. Géographe, disait-il. 
Habitué à traverser les climats et les paysages en quelques battements d’ailes. Il transportait du courrier d’un point à un autre, sans frontières ni douanes. 
Voyant mon fou de Bassan mal en point, Ivan décida de l’aider. Il lui montra la route de la mer. 
Ensemble, ils prirent leur envol. Ivan avait du mal à monter ; le fou de Bassan le prit sur son dos. Il devint son guide, son GPS. 
Ils suivirent la Seine jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la mer pour laver son eau sale.
Quel vol ! Quelle liberté ! La mer n’était pas vraiment celle qu’il connaissait. Des dunes, des herbes maigres plantées comme des piquets, des chiens pressés. Pourtant, malgré tout, il se sentit étrangement heureux. 
C’est là, au bord de cette mer inconnue, qu’il prit congé d’Ivan, le remerciant d’un coup d’aile affectueux et lui souhaitant bonne route. 
Il connaissait la route du retour. 
Des années plus tard, il reprit la route au point où il l'avait laissée, en quittant Ivan. Il se mit à la longer en direction de l’ouest.
Le paysage s’offrait désormais à lui dans une splendeur qu’il n’avait jamais soupçonnée. Le soleil répandait une lumière neuve, douce et dorée, qui effaçait jusqu’au souvenir du sombre mois de décembre où il avait posé le pied dans ce pays pour la première fois. 
C’est en poussant une aile enthousiaste qu’il découvrit l’archipel des Sept-Îles — et, parmi elles, l’île aux Oiseaux, havre de vie et d’abondance. Il y trouva chaleur humaine et de la vraie nourriture !
Il s’y établit, et jamais plus il ne prononça les mots « retour au pays »
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 9 avril 2026

Loi Yadan : Quand la critique devient suspecte

Alors que le débat public se tend, les frontières entre la critique politique et la parole interdite semblent se brouiller. Derrière des intentions dites « protectrices », se joue une question plus grave. 
Une démocratie commence à vaciller lorsqu’un pouvoir décide que certaines critiques deviennent inacceptables. Non pas parce qu’elles seraient fausses ou haineuses, mais simplement parce qu’elles dérangent. À cet instant, le débat est sous surveillance. 
À une époque où l’on dénonce le fascisme à tout propos, il faudrait peut‑être commencer à interroger l’État lui‑même. L’histoire enseigne que les libertés ne disparaissent presque jamais d’un coup : elles sont peu à peu grignotées par des lois présentées comme nécessaires, morales ou protectrices. Derrière ces paravents, c’est souvent la tentation du contrôle qui se profile — celle de définir ce qu’il est permis de penser ou de dire. 
C’est dans ce climat que s’ouvre le débat autour de la loi dite Yadan. Présentée officiellement comme un instrument destiné à lutter contre les nouvelles formes d’antisémitisme — combat évidemment nécessaire — elle suscite pourtant beaucoup inquiétudes, s’agissant en la circonstance de priver l’opinion de tout avis négatif concernant l’État d’Israël. Car au-delà de l’intention affichée, on y voit une dérive potentielle : celle d’une législation qui donne à une communauté particulière une influence déterminante sur des questions qui concernent l’ensemble de la nation. 
Voter cette loi, c’est mettre l’acte de propriété de tout un pays entre les mains d’une communauté. Une démocratie ne peut se permettre que l’équilibre entre l’intérêt général et les intérêts particuliers soit fragilisé. 
Une démocratie adulte n’a pas peur de la critique : elle s’en nourrit. Le danger surgit quand le pouvoir trace des lignes rouges, quand certaines paroles sont écartées non parce qu’elles sont violentes, mais parce qu’elles contredisent un consensus imposé. 
Le malaise démocratique que beaucoup ressentent aujourd’hui vient précisément de là : l’impression que l’espace du débat se rétrécit, que certains sujets deviennent intouchables, et que la liberté d’expression se transforme en liberté conditionnelle. 
La liberté d’expression ne vaut que si elle protège aussi les voix qui dérangent. La démocratie ne meurt pas seulement quand on interdit de parler. Elle commence à disparaître dès que l’on installe la peur de parler. 
Et lorsqu’une société en arrive là, c’est toujours qu’un seuil dangereux a déjà été franchi. Pétition ou pas, cette loi est dangereuse ! 
 
Sous l’Casque d’Erby