La célébration des défaites ouvrières m’a toujours laissé un goût amer, une inquiétude persistante que le temps ne parvient pas à dissiper. Quelque chose, dans cette obstination à commémorer des naufrages comme s’il s’agissait de triomphes, me dérange profondément.
Et pourtant. Et pourtant, nous en sommes les héritiers et les gardiens involontaires.
Ces désastres nous sont présentés comme des victoires mythologiques, où l’ennemi — ce Moloch immortel — serait vaincu par la seule puissance de l’imagination. On ne renverse pas l’histoire par la noblesse de l’intention.
Toutes les défaites ne se valent pas. Elles ne disent rien par elles-mêmes. Que l’on évoque Spartacus, la Commune, Kronstadt ou la Révolution espagnole de 1936, ce qui mérite d’être retenu n’est pas l’issue, mais les brèches ouvertes dans le canal de l’espoir. L’idée que cela était possible. Les ériger en icônes figées, c’est les pleurer sans les prolonger.
« C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » : telle semble être la devise de cette fascination pour les causes perdues. Elle brouille le sens même de l’engagement par l’esthétique du sacrifice.
Quant à Mai 68, difficile de ne pas y voir un maquillage habile, une agitation spectaculaire et un complot dont les manipulateurs ont su tirer profit. Pour les plus cyniques, ce fut une farce ; pour les plus lucides, une ruse de l’histoire — un piège tendu à ceux qui croyaient la faire, alors qu’ils ne faisaient que la décorer.
Aujourd’hui, l’histoire recycle les vaincus en symboles inoffensifs ou en avertissements commodes. Sous le déploiement mécanique de banderoles aux couleurs passées, s’installe un vide saisissant. La mémoire tourne à vide, parle à des absents, tandis que les puissances en place observent ce théâtre avec ironie.
À force de sacraliser l’échec, on oublie que lutter ce n’est pas témoigner de sa vertu dans la défaite, mais transformer le réel en justice et en légitimité. Il ne s’agit plus de « perdre avec panache », mais de retrouver l’exigence de la victoire et de l’honneur.
Le 1ᵉʳ mai concentre à lui seul cette ambiguïté. Est-ce la commémoration des martyrs de Chicago, sacrifiés pour la journée de huit heures, ou l’affirmation d’une solidarité internationale conquérante ? Entre le muguet printanier, emblème d’une paix sociale tronquée, et le souvenir des fusillés de Fourmies, la frontière reste incertaine.
Le 1ᵉʳ mai ne devrait être ni un jour férié concédé par le pouvoir, ni une simple veillée funèbre. Il rappelle que les droits ne sont jamais donnés, mais arrachés.
S’il devient une fête inoffensive, il rejoint le musée des causes pétrifiées. S’il demeure une menace pour l’ordre établi, il retrouve sa fonction d’outil. Car la meilleure manière d’honorer les morts de Chicago n’est pas de pleurer leur disparition, mais de poursuivre leur combat.
Sous l’Casque d’Erby


Le bonjour aux passantes et aux passants. Ce n'est pas de gaité de cœur que je me suis livré à ce travail d'introspection. Cette chronique m'a coûté un bras, mais il fallait que je l'écrive. La bonne journée.
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