Guillotine était de méchante humeur.
Seul boucher du pays, Victor se levait avant tout le monde. C’était son privilège : voir défiler la vie derrière la vitrine de sa boucherie impeccablement tenue.
Les vieux qui boitent, les femmes en bigoudis, les gamins morveux qui allaient à l’école ; les types qui lui devaient de l’argent et qui faisaient les distraits.
Tous passaient devant lui. C’était aussi bien qu’à la messe, quand il s’y rendait.
Guillotine — surnom gagné à la force des prix qu’il pratiquait, Guillot de son vrai nom, travaillait avec une cotte de maille, trouée, mais solide. Il y essuyait ses lames d’un coup énergique. Ce matin-là, il avait oublié de la mettre.
Un geste vif et une belle entaille dans la cuisse pour démarrer la journée. Propre. Nette. Professionnelle.
Le sang a jailli abondamment.
On est allé chercher Auguste Le Dromadaire. Le toubib.
Pas tout à fait bossus, mais il arborait une protubérance qui le laissait supposer. Encore flottant de la cuite de la veille, les yeux qui piquaient et les mains qui tremblaient, il a recousu ça au feeling.
Auguste aimait les gens du village et les gens l’aimaient. C’était un pistard. Et un pistard, c’est sacré.
Le lundi, Guillotine disait qu’il allait chasser. En vérité, il chassait surtout la femelle.
Une veuve souple et silencieuse qui habitait un endroit isolé, au lieu-dit les Peupliers.
On disait la « veuve », mais elle n’était pas veuve. Clémentine ne s’était jamais mariée. Son seul amour avait été Guillotine.
Autrefois, ils avaient « failli ». Ils s’étaient aimés. Ils s’aiment toujours. Mais la vie… Depuis, ils continuaient de faillir régulièrement.
Le voyant revenir, le fusil sur l’épaule et la besace vide, on lui disait :
— Encore bredouille ? Ah, la chasse !
Tout allait bien jusqu’au jour où Gaston les avait surpris.
Gaston Mille-pattes, avait de l’acuité dans le regard. Un surnom magnifique pour un unijambiste.
On lui avait coupé la jambe droite deux fois : sous le genou, puis au-dessus.
— La gangrène. À cause de l’alcool. C’est mauvais, l’alcool, qu’il disait, le regard perdu. Un regard clair comme un ciel lavé par l’ondée.
Depuis, il bénéficiait d’un « prix d’ami » chez Guillotine.
Chaque fois qu’on disait :
— Guillotine est cher.
Il répondait fermement :
— Moi, j’ai pas à me plaindre.
Gaston en était à sa troisième ou quatrième cure d’abstinence. La dernière avait été mémorable.
Elle s’était terminée de manière épique.
Un repas avec ses collègues de l’Ordre abstinent. De l’eau. De la tisane. Des discours alarmistes sur les dangers du fléau. De la vertu partout.
Puis vint le dessert. Baba au rhum. Une maladresse du restaurateur. Il en a mangé six d’un coup !
Le soir même, il était rond comme un tonneau.
On l’a retrouvé sur la place du bourg, à moitié nu, en train d’essayer de hisser le vélo du maire à la place du drapeau français, en braillant à tue-tête :
« Au village sans prétention / J’ai mauvaise réputation ! »
Le garde-champêtre, Guy l’Amour l’a gentiment accompagné chez lui.
Les jours suivants, il a colonisé le bistrot Les Chardons.
Crédit illimité.
Promesses illimitées.
Il répétait au patron :
— Je te paierai tout, Célestin. J’ai largement de quoi. Faut juste que je passe chez moi. Là j’ai pas le temps.
Il n’avait jamais le temps.
Et Célestin n’avait jamais l’argent.
Un lundi matin, Guillotine boitait encore de sa blessure quand il est allé chez sa veuve.
La porte était entrouverte.
À l’intérieur, ça sentait bizarre, comme une odeur de peur et de honte.
Sur la table : une bouteille vide, deux verres, et Gaston.
Gaston Mille-pattes.
Affalé sur la chaise.
Pantalon baissé à mi-cuisse. Pas de béquille.
— J’voulais juste parler… qu’il a dit sitôt qu’il a repéré Guillotine.
Clémentine, elle, n’avait pas pleuré. Elle tenait un tisonnier, le regard fermé.
Guillotine a compris deux choses :
Gaston avait parlé. Et quand on parle trop dans un village...
Le regard de la veuve a glissé vers la cuisse bandée de Guillotine.
Puis vers Gaston.
Personne n’a rien dit. Mais tout le monde a pensé la même chose.
Quelques jours plus tard, Guillotine proposait des promotions. Un écriteau en lettres rouges barrait la vitrine :
— Promotion exceptionnelle à la boucherie !
— Saucisses maison aux épices.
Célestin a demandé :
— C’est quoi la recette ?
Guillotine a haussé les épaules :
— Secret de famille. Le fournisseur ne donne jamais ses secrets.
— En tout cas, chapeau ! Elles sont délicieuses. Jamais mangé des comme ça ! Mets-moi cinq cents grammes.
Chose étrange, on n’a plus jamais revu Gaston Mille-pattes.
— Il doit être en cure. Vu ce qu’il tenait la semaine dernière, a dit un habitué des « Chardons ».
Sous l’Casque d’Erby


Le bonjour à toutes et à tous. Plus que trois contes, et les vingt-deux pièces qui composent cet ensemble auront achevé leur tour du cadran. Ce travail d’introspection, entrepris au fil des jours, m’aura procuré un réel plaisir et offert l’occasion de revisiter souvenirs, émotions et questionnements avec une certaine sérénité.
RépondreSupprimerJ’espère ne pas vous avoir trop accablé par cette succession de récits. Je suis bien conscient que l’époque se prête davantage aux inquiétudes qu’à la frivolité. Pourtant, cette démarche m’aura permis de m’accorder de précieuses parenthèses, de marquer quelques pauses salutaires au milieu du tumulte ambiant et de retrouver, l’espace de quelques pages, le goût de l’évasion.
Le bon dimanche.
Bonjour Rod ! J'adore tes contes brefs et tes réflexions. Au delà des mots, l'évasion au travers de tes pérégrinations, les sourires à la lecture de tes formules souvent imagées, qui remontent le moral. J'espère que, la série terminée, ton talent ouvrira d'autres portes pour nous faire voyager. On voit bien l'observation de cette société, et surtout le talent de faire vivre ces personnages, dont certains haut en couleur appellent à l'indulgence ou à l'interrogation sur la condition humaine. Continue à nous faire rêver, ce n'est pas remboursé par la "sécu" mais, c'est moralement salutaire pour faire face au choc mortifère de l'avalanche de faits sordides, qui nous poussent à réviser nos convictions les plus profondes.. Besitos
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