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Tout est affaire d’emballage. L’enveloppe compte plus que le contenu. Et pour l’occasion, les communicants du pouvoir ont trouvé la formule magique : « mourir dignement ». Quel chef-d’œuvre de novlangue !
Cette expression me ramène à une autre, servie jadis à toutes les sauces : « Pauvres, mais dignes ! ».
Toujours cette rhétorique des puissants, qui repeignent les chaînes en rubans et les renoncements en vertus. Le lexique officiel regorge d’euphémismes pour faire avaler les pilules les plus amères avec le sourire.
Le téléphone sonne.
D’ordinaire, je laisse les numéros inconnus s’épuiser en vain. Cette fois, je décroche.
Une voix déborde d’entrain, comme un commercial trop zélé.
— Bonjour, monsieur. Monsieur Lambda ?
— Lui-même.
— Je me présente…
La politesse de la voix pourrait faire fondre un percepteur. Une voix mûre et bien exercée. La garce est exquise.
— Je représente la Sécurité sociale. Ma mission ? Accompagner les personnes atteintes de maladies chroniques.
Je coupe court. Mieux : je prends la tangente, détalant comme un lièvre dans la garenne, poursuivi par la meute.
— Au risque de vous décevoir, madame, je me porte à merveille. Pas la moindre maladie chronique à déclarer. Les organes sont à leur poste, le moteur ronronne, les voyants sont tous au vert.
Elle ne se démonte pas.
— Oh, vous savez, loin de moi l’idée de vous souhaiter du mal… Mais à votre âge, après une carrière dans le bâtiment, avec les fatigues accumulées, les excès possibles — alcool, tabac, matières grasses, sucre —, sans oublier l’hypertension, le souffle au cœur, la prostate… autant de petits soucis susceptibles de connaître avec l'âge une issue… fatidique. Je suis là pour vous conseiller. Pour vous accompagner. Pour canaliser un éventuel état dépressif.
Tiens donc. La Grande Faucheuse a désormais un standard téléphonique et un dossier clinique très au point.
Je reste courtois, mais je rabote son enthousiasme morbide.
— Je vous remercie de tant de sollicitude. Mais dans l’état actuel de mon bien-être, je n’envisage aucune panne. Tant que la mécanique tourne rond, je ne vois pas pourquoi j’irai solliciter les services (et sévices) de notre fleuron national.
Elle s’accroche comme une bernique.
— Écoutez… entre nous, je vais vous faire une confidence. Mes deux premiers maris tenaient le même discours. Emportés comme des fétus de paille par un coup de vent. Quant au troisième… je m’inquiète pour lui. Pourtant, il semble en pleine forme… Êtes-vous vraiment certain que…
Je commence à me demander si elle ne collectionne pas les veufs pour améliorer les statistiques de son entreprise.
— Écoutez-moi bien, madame. Je vais bien. Même remarquablement bien. Selon le pronostic du meilleur spécialiste que je connaisse— moi-même —, j’ai l’intention de vivre jusqu’à cent dix-huit ans. Cent vingt serait d’une prétention insupportable. Il faut savoir rester modeste.
Elle ne désarme pas.
Armée de la bienveillance de l’administration, de l’autorité du législateur et de l’obstination d’un huissier, elle insiste :
— Je n’ai pas l’intention de miner votre moral. Mais sachez que si l’idée vous venait, nous sommes là. Aujourd’hui, l’euthanasie est une solution propre, sereine… et digne.
Un silence.
Quelle époque prodigieuse !
Autrefois, les pouvoirs publics faisaient tout pour prolonger la vie des citoyens. Aujourd’hui, ils s’appliquent à leur expliquer qu’il existe une sortie… élégante.
À croire que le progrès consiste désormais à transformer le droit de vivre en aimable invitation à disparaître. Avec le sourire. Sans bruit. Et, si possible, en remerciant la République pour sa délicate attention.
Ô soleil ! Soleil vert…
Sous l’Casque d’Erby

