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dimanche 6 septembre 2026

Gaston dans ses œuvres - Conte bref


La petite place ovale des marronniers est noire de monde. C’est la haute saison touristique, « l’invasion de criquets pèlerins ». Gaston n’aime pas ça : il y donne libre cours à sa mauvaise humeur. D’un catastrophisme lyrique, il tire à la balle dum-dum sur le moindre fait, comme s’il s’agissait des derniers soubresauts d’une humanité en perdition. Avec Gaston, les coïncidences n’existent pas. Ne lui parlez pas de hasard ! Tout est planifié par des esprits pervers n’ayant que le mal pour viatique. Derrière chaque coïncidence, il voit une stratégie. Une machination dans la moindre zone blanche du réseau internet. Chaque toussotement du Wi-Fi est un acte calculé pour empêcher la parole libre. C’est Sodome, Gomorrhe et pandémonium ! 
Il est attablé avec Fonfon — Alphonse dans le civil : un ancien ouvrier métallo, placide, légèrement vachard — il en a mis de l’eau dans son vin —, mais moins que Gaston. S’il aime le côté excessif de son ami (signe de bonne santé mentale), il refuse de le suivre dans ses éclats. Il ne cherche pas à avoir raison : il veut sagement éviter que la pause café ne vire à la commission d’enquête parlementaire. 
Petit échange à bâtons rompus sur la fin du monde qui, selon les cas particuliers, peut arriver à n’importe quel moment et à n’importe avec une imprévisibilité métronomique.
GASTON — On est foutus. 
ALPHONSE — Bonjour à toi aussi. Bien dormi ? (Au serveur) Un café, s'il vous plaît.
GASTON — Je suis sérieux. 
ALPHONSE — C’est justement ce qui m’inquiète. J’ai rêvé... 
GASTON — Le système avance. 
ALPHONSE — Quel système ?  
GASTON — Celui qu’on n’ose pas nommer.  
ALPHONSE — Ah. Il ne vieillit pas. 
GASTON — Tu te moques.  
ALPHONSE — Jamais. Je fais gaffe.  
GASTON — Regarde autour de toi.  
ALPHONSE — Je ne fais que ça. Mais de temps en temps, je dois jeter un œil à mon assiette.  
GASTON — Rien ne te choque ? 
ALPHONSE — Si. Le prix du beurre.  
GASTON — Je parle de la société ! 
ALPHONSE — Elle aussi est chère.  
GASTON — Les mots ont changé.  
ALPHONSE — Les mots changent depuis qu’ils existent. Même les Académies ne peuvent rien contre eux.  
GASTON — Certains mots sont comme des armes. Ça tue !  
ALPHONSE — Raciste, fasciste, extrémiste… Je ne dis plus antisémite, ça pourrait coûter cher. Tout est dans le dictionnaire.  
GASTON — Exactement.  
ALPHONSE — Il faut admettre que ça se vend bien.  
GASTON — Ils servent à faire taire.  
ALPHONSE — Souvent.  
GASTON — À exclure.  
ALPHONSE — Pléonasme.  
GASTON — Donc tu le reconnais !  
ALPHONSE — Je reconnais, oui, mais je me prends pas la tête.  
GASTON — Tu minimises.  
ALPHONSE — Non. Je trouve qu’il fait beau. Que l’été incite à la décontraction. Regarde ces femmes dans ces robes… Rien que de les regarder, j’ai l’impression de me promener au paradis.  
GASTON — Tu ne comprends pas l’époque. Tu refuses de la regarder en face. On est loin du paradis, ici !  
ALPHONSE — Je la comprends assez pour savoir qu’un imbécile n’a pas besoin de plan secret pour être ce qu’il est. Et j’en fais partie.  
GASTON — Avant, le pouvoir avait besoin de la force.  
ALPHONSE — Aujourd’hui aussi.  
GASTON — Aujourd’hui, il n’en a plus besoin.  
ALPHONSE — Pourquoi ? 
GASTON — Parce que nous nous surveillons nous-mêmes. 
ALPHONSE — Ça, c’est exact. Tu marques un point. On fait gaffe à ce qu’on dit. Du temps de l’Occupation c’était pareil, c’est mon vieil oncle qui le disait, quand il avait un coup dans la trompette. In vino veritas... 
GASTON — Tu vois ! 
ALPHONSE — J’ai dit « exact », pas « totalitaire ». 
GASTON — Tu joues sur les mots. C’est agaçant ! 
ALPHONSE — Certains. J’aime les mots. Ils révèlent des choses surprenantes. Ils sont des guides invisibles, tapis derrière les buissons de l’esprit. A la moindre étincelle, hop ! Ils allument un brasier !  
GASTON — Ils ont peur d’être jugés, eux aussi. D’être rejetés. Ce sont des condamnés en sursis. 
ALPHONSE — Tout le monde craint quelque chose. Ou quelqu’un. 
GASTON — Ça me donne la haine ! 
ALPHONSE — Depuis l’invention du fasciste imaginaire, tout le monde a son code barre, comme les produits de consommation.  
GASTON — Tu vois bien ! 
ALPHONSE — Je vois surtout qu'on a inventé un régime politique très efficace : la trouille. Celle de Gérard, à l'immeuble du port, quand il tourne sa clé deux fois. Il a même collé une caméra sur son balcon pour guetter les mouvements vicinaux, comme des oiseaux rares. 
GASTON — Il façonne les consciences.  
ALPHONSE — Ça m’en a tout l’air. 
GASTON — Il sélectionne ce que nous voyons. 
ALPHONSE — Difficile de dire le contraire. 
GASTON — Il nous enferme dans des bulles. 
ALPHONSE — Mais il faut reconnaître une chose.  
GASTON — Laquelle ? 
ALPHONSE — Avant Internet, il fallait acheter le journal pour être… mal informé. Maintenant, c'est gratuit. Que nous croyons ! 
GASTON — Tu es désespérant. Comment fais-tu pour garder ton calme ? 
ALPHONSE — Je regarde le défilé des femmes dans la rue. Le paradis ! 
GASTON — Et l’histoire ! 
ALPHONSE — Ah, l’histoire ! Je n’étais pas là ! 
GASTON — On efface notre mémoire. 
ALPHONSE — Qui ? 
GASTON — Eux. 
ALPHONSE — Qui, eux ? 
GASTON — Les effaceurs. Ceux qui te jurent qu'il fait soleil alors que tu te prends une saucée. 
ALPHONSE — Ça devient précis. 
GASTON — Ils pourrissent nos racines. 
ALPHONSE — Lesquelles ? 
GASTON — Les nôtres ! 
ALPHONSE — Les miennes ont du répondant. Elles creusent le sol en profondeur.
GASTON — Tu n’es jamais sérieux. Même quand tu en donnes l’impression. Tu regardes les robes pendant que le monde s’effondre.
ALPHONSE — Exactement. C’est ma contribution à la résistance. 
GASTON — Un jour, tu comprendras. 
ALPHONSE — Peut-être. Mais ce jour-là, j’espère que le café sera encore bon… et que les robes… Ah, les robes ! 
GASTON — Je t’envie. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
Pour info, la planche date de plus de 50 ans. 
C'était mes débuts comme archéologue attitré à un site.

dimanche 5 juillet 2026

La seconde colonne d’Hercule - Conte bref


Va. Écoute. Cherche. Doute. 
Plie tes certitudes en origamis et jette-les au vent. 
Un vent de hasard. Chaud. Froid. Violent. Un vent glacé venu des montagnes. 
Mon oncle Jésus — grand, sec, un peu voûté — portait une moustache qu’il soignait avec application. Et puis ce nez. Un tarin monumental. On ne voyait que lui dans la rue. On l’avait surnommé Cyrano. Je n’en ai compris le sens que bien plus tard. 
Il réglait la circulation pour la police municipale. Ça ne suffisait pas. Le pays sortait d’une grande misère, les cicatrices d’une guerre civile encore à vif. Il arrivait encore que la garde civile frappe aux portes et reparte avec l’homme de la maison. 
La peur élargissait les yeux et cousait les bouches. 
Le soir, après son service, il parcourait la ville avec une mallette d’objets disparates. Stylos, peignes, brosses, ciseaux, gadgets sans nécessité — de quoi séduire un comptoir fatigué. Il devenait représentant en articles divers. Il ne parlait ni de la guerre ni de l’endroit d’où il venait. Il disait seulement : « Avant. » Et puis : « Après. » 
Avant, les hommes riaient fort. Après, ils regardaient derrière eux. 
Dans la cuisine, il s’asseyait toujours à la même place. 
Ma tante Dolorès était souvent absente. « Des choses à faire », disait-elle. 
En vérité, elle aimait le meilleur ami de mon oncle. Ils se retrouvaient dans les hauteurs de la ville, dans des coins ombragés. Moi, j’allais partout. J’ai senti une douleur nette dans la poitrine quand je les ai vus s’embrasser. 
J’adorais ma tante. Elle buvait trop. L’ivresse l’apaisait. Entre deux eaux, son regard devenait du velours. Elle était belle. Douce avec moi. Parfois, on aurait dit qu’elle cherchait un peu de lumière dans l’oubli. 
La chaise grinçait sous le poids maigre de Jésus. Il retirait sa casquette, la posait près de l’assiette, l’alignait avec le bord de la table. Il aimait que les choses tombent juste. Peut-être parce que le reste ne tombait jamais au bon endroit. 
Dolorès servait la soupe sans un mot inutile. Mes cousins parlaient bas. On apprenait tôt à mesurer le volume des choses : le pain, le sucre, les paroles. Moi, j’étais volubile. Trop. Mon oncle disait à ma mère, à voix basse :
— Il va être temps qu’il quitte le pays. 
Parfois, quelqu’un manquait dans le quartier. On disait qu’il était « parti travailler ailleurs ». 
Mon oncle ne commentait pas. Il lissait sa moustache du pouce et de l’index. Geste précis. Presque solennel. Comme s’il redessinait une frontière invisible. 
Le dimanche, il cirait ses chaussures avec soin. Il polissait le cuir jusqu’à voir son reflet déformé dans la pointe effilée — ces chaussures italiennes qu’il aimait tant, au supplice élégant. Son nez surgissait dans la courbure sombre. Il en riait parfois. Un rire bref. Sec. Il n’ignorait pas son surnom. Il l’acceptait. 
Je crois qu'il aimait secrètement l'idée de Cyrano de Bergerac. Cela lui suffisait peut-être.
Les soirs de tournée, il rapportait des anecdotes minuscules : 
Un commerçant qui avait vendu son premier réfrigérateur ; une jeune femme hésitant entre deux peignes ; un enfant fasciné par des ciseaux.
Il racontait cela avec une tendresse discrète, surtout quand Dolorès était là. 
Mon oncle avait du courage. Il glissait les billets dans la poche intérieure de sa veste comme il enfouissait sa peur au fond de sa gorge — d’un geste souple et ferme. 
Un soir très tard, on frappa à la porte. Trois coups. Ni forts ni faibles. Juste assez pour que le cœur change de rythme. 
Dolorès leva les yeux. Lui posa sa cuillère. Lentement. On sentait la peur flotter dans l’air coupable de la nuit. 
Ce n’était qu’un voisin. 
Mais j’ai vu, dans cet instant suspendu, les années s’abattre sur son visage. Pas la guerre elle-même — son fantôme. 
Il se leva. Ouvrit. Parla normalement. Plaisantait presque. 
Quand il revint s’asseoir, sa moustache était parfaitement en place. 
Ce n’est pas la misère que je garde de lui. Ni la peur. Mais cette obstination tranquille à rester droit quand le vent traverse la maison. 
Mon oncle Jésus était la seconde colonne d’Hercule. 
 
Sous l'Casque d'Erby 

dimanche 28 juin 2026

Les étoiles du quartier haut


 « As-tu trouvé la femme qui t’aime et que tu aimes ? » 
Étrange question. 
Finalement, la vie n’est pas compliquée. Quand on aime, on aime pour aimer. Rien ne dégage autant de clarté. L’amour est un fil invisible, si fin qu’un rien peut le briser. Il tresse des nattes dans l’insondable mystère du vide. 
Mortadelle insiste. Il aime les femmes, le vin et la poésie. Et il m’aime aussi. Je ne sais pas pourquoi, mais il me trouve valable. Dans sa bouche, ce mot vaut toutes les distinctions. C’est ma médaille de bravoure ! 
Il faut l’accompagner. 
— Juste pour voir, dit-il avec ce qu’il faut de diablerie pour attirer le poisson. 
— Pas aujourd’hui, j’ai catéchisme. 
— Mon caté à moi te fera visiter les étoiles mieux que n’importe quel cours d’astronomie. Dieu n’est pas loin, je t’assure. 
Mortadelle a trois ans de plus que moi. Il habite la partie haute du quartier, le versant de la prostitution. Il connaît les techniques de la rue. Un callejero. Un enfant de la rue, comme beaucoup d’entre nous. Un père tranquille, qui sait négocier les virages. Souriant, serviable, le cœur sur la main. Mais gare quand il s’énerve — rarement. Ça déménage.
C’est un ami. Le seul que j’aie, avec Tony, mon chien. Il boit et il fume. Moi, pas encore. Une règle pourtant : jamais devant son père, le Grand Antonio, une crème de gars. 
Mortadelle roule ses pétards dans sa chambre avant son tour du soir. Un vrai chat de gouttière. 
— À ta place, je laisserais tomber le catéchisme pour une fois. Ce n’est pas la mort. Tu verras autre chose que la gueule du curé. 
Aller où ? La curiosité commence à me piquer. Une petite boule se forme dans mon ventre. Je me sens bizarre. 
— Tu verras. C’est une bonne adresse. Je connais tout le monde. 
La ruelle se présente comme un long couloir très étroit dans le quartier des terrasses. Par les toits, on peut le traverser sans encombre. Il offre plein de choses à la curiosité. Il se termine en impasse, une sorte de chausse-trape. Mais une seule enjambée vous projette vers la grande artère. 
Dans ce U architectural, une succession de portes, surmontées de lumières tamisées, ouvrent sur de mystérieux froufroutements. Franchement, je suis inquiet. Jamais auparavant je n’avais vu autant de lumières diffuser si peu de clarté. 
Un jour, la vie tombe par terre. Comme ça. Boum ! 
Depuis, ma tête est un moulin. Je mouds tout et n’importe quoi. Je suis au bord de mes moyens. Tout au bord. La falaise est haute. Je fais des efforts pour paraître serein. Les connaisseurs ne sont pas dupes. 
En réalité, cette ruelle est à la fois centre et périphérie. Dans la pénombre, ma honte est moins visible, du moins je le crois. 
Devant chaque porte, ou dans l’entrebâillement de certaines, se dessinent une paire de melons plus ou moins lourds, ou une paire d’yeux scrutateurs. Je tremble dans mes chaussettes. Le tout baigne dans un parfum entêtant, une sorte de substance chimique agissant violemment sur le psychisme. 
L’odeur du jasmin se mêlait à celle, âcre, des mégots écrasés sur le sol inégal. 
Plus tard, mes pieds se souviendront, j’y deviendrai accro. 
Pour l’heure, ma gorge est sèche. Je n’ai plus de salive. Plus de voix. Plus rien ne semble fonctionner dans mon organisme. 
Les gens parlent à voix basse. Comme à l’église. Serait-ce un sanctuaire avec des nouveaux rites ? 
La musique est douce. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais. Avec mon bermuda orange, tout le monde peut admirer la finesse longiligne de mes jambes de coq sous-alimenté. 
— Combien ? 
— Quoi, combien ? 
Mortadelle ne s’adresse pas à moi. Il parle à une dame que je n’ose pas regarder. Trop belle pour moi, me dis-je. 
J’ai les mâchoires serrées. Je ne pipe pas mot. Si seulement je pouvais me trouver ailleurs.
— C’est la première fois, dit Mortadelle. 
Il parlait à la dame. Moi, j’avais les mâchoires serrées. Quant à mes genoux, je préfère n’en rien dire. 
Mortadelle me prend par le bras. Il murmure tout doucement :
— Tu aimes les étoiles, pas vrai ? Aujourd’hui, tu vas faire un beau voyage vers elles. 
La dame de tout à l’heure, la déesse que j’avais repérée, me prend par la main et me conduit dans un endroit isolé qui sent le jasmin. 
Depuis, j’ai laissé tomber le catéchisme. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 14 juin 2026

La rose et la braise

Cet instant suspendu entre nuit et mémoire, où l’amour persiste comme une braise sous la cendre, défiant le temps et les modes, m’a fait songer, en relisant les Amants de Vérone, à une trace fragile qui refuse de disparaître. 
L’obscurité s’enroule autour de nous comme un serment à l’éternité. Nos silhouettes ralentissent, bercées par cette chaleur qui nous enveloppe. La lueur vacille, indécise, hésitant à reprendre haleine. 
— Elle cherche quelque chose, dis-tu. 
— Comme nous tous. 
— Non. Comme nous.
 Ta respiration et la mienne se mêlent, marées conjuguées. Les battements s’accordent, s’apprivoisent, roulent avec les vagues comme des galets aspirés par le reflux. 
— Écoute. 
— Quoi ? 
— Rien. 
Je souris dans l’obscurité. 
— Alors pourquoi écouter ? 
— Parce que le rien a plus de choses à dire que le monde. 
La fièvre s’apaise sans s’éteindre ; elle devient braise, souvenir vivant. 
Les gestes ralentissent, gagnent en certitude. Les mains ne cherchent plus la route : elles la connaissent.
— Nous sommes déjà passés par ici. 
— Où cela ? 
— Dans ce silence. 
Le monde revient par fragments : un souffle frais à la fenêtre, le grain du drap imprimé sur la peau. 
— Le jour approche. 
— Qu’il attende encore un peu. 
— Tu crois qu’il nous écoute ? 
— Cette nuit, oui. 
Les corps demeurent dans cet entre-deux fragile où la nuit n’est plus tout à fait nuit, et le jour pas encore jour. Mais dans nos têtes commence une nuit prolongée, profonde, amoureuse. 
Je te garde contre moi, non pour te retenir, mais pour t’accompagner dans le temps suspendu. 
 — Tu as peur ? 
La question flotte longtemps.
 — Toujours un peu. 
— De quoi ? 
— De me réveiller sans toi. Ta main serre la mienne. 
— Alors reste ici. 
Je t’approche comme on voudrait saisir l’écume après le fracas des vagues. 
Comment dire le souvenir sans le trahir ? 
Comment parler d’absence quand tout en moi reste habité par toi ?
 — Te souviens-tu ? 
— De quoi ? 
— Du jour où nos regards se sont croisés. 
Un rire léger glisse dans la pénombre. 
— Tu poses cette question comme si j’avais pu l’oublier. 
Je revois la lumière sur ton visage. J’ai respiré l’air de tes pas. Une rose rouge dans chaque main pour atteindre les dédales de ton cœur. 
— Tu étais maladroit. 
— J’étais terrifié. 
— Et pourtant tu as avancé.
— Parce que tu souriais. 
Lèvres contre lèvres, deux corps s’unissent, chantent, dansent, célèbrent l’alignement des planètes. 
Le jour grandit, mais nos ombres refusent de s’éloigner. 
— Où vont-elles ?
— Nos ombres ? 
— Oui. 
— Là où vont les souvenirs lorsqu’ils refusent de mourir. 
Ta présence flotte, invisible, collée à ma peau comme l’odeur du jasmin après la pluie. 
Je tends la main : il ne reste que la chaleur persistante du souvenir. 
— Tu es là ? 
Le silence s’installe. 
Puis, très doucement : 
— Je n’ai jamais cessé de l’être. 
J’ouvre les yeux. 
La rose est là, sur l’appui de fenêtre — rouge, intacte, comme si la nuit lui avait offert une nouvelle vie. 
Je la contemple longtemps. 
— Est-elle réelle ? 
Ta voix semble venir de très loin. 
— Cela a-t-il une importance ? 
Je ne réponds pas. 
La rose demeure. 
Écho. Coquillage porté à l’oreille pour entendre l’océan dans ses rumeurs les plus folles. Tatouage visible seulement de l’intérieur. 
Une rose qui ne fane pas, puisqu’elle est éternelle. 
— Alors, qu’est-ce que c’est ? 
Un miracle ? 
Peut-être le mirage obstiné des choses qui ne meurent jamais.
 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 7 juin 2026

Les saucisses de Guillotine. Conte bref.


Guillotine était de méchante humeur. 
Seul boucher du pays, Victor se levait avant tout le monde. C’était son privilège : voir défiler la vie derrière la vitrine de sa boucherie impeccablement tenue.
Les vieux qui boitent, les femmes en bigoudis, les gamins morveux qui allaient à l’école ; les types qui lui devaient de l’argent et qui faisaient les distraits. 
Tous passaient devant lui. C’était aussi bien qu’à la messe, quand il s’y rendait. 
Guillotine — surnom gagné à la force des prix qu’il pratiquait, Guillot de son vrai nom, travaillait avec une cotte de maille, trouée, mais solide. Il y essuyait ses lames d’un coup énergique. Ce matin-là, il avait oublié de la mettre. 
Un geste vif et une belle entaille dans la cuisse pour démarrer la journée. Propre. Nette. Professionnelle. 
Le sang a jailli abondamment. 
On est allé chercher Auguste Le Dromadaire. Le toubib. 
Pas tout à fait bossus, mais il arborait une protubérance qui le laissait supposer. Encore flottant de la cuite de la veille, les yeux qui piquaient et les mains qui tremblaient, il a recousu ça au feeling. 
Auguste aimait les gens du village et les gens l’aimaient. C’était un pistard. Et un pistard, c’est sacré. 
Le lundi, Guillotine disait qu’il allait chasser. En vérité, il chassait surtout la femelle. Une veuve souple et silencieuse qui habitait un endroit isolé, au lieu-dit les Peupliers. 
On disait la « veuve », mais elle n’était pas veuve. Clémentine ne s’était jamais mariée. Son seul amour avait été Guillotine. 
Autrefois, ils avaient « failli ». Ils s’étaient aimés. Ils s’aiment toujours. Mais la vie… Depuis, ils continuaient de faillir régulièrement. 
Le voyant revenir, le fusil sur l’épaule et la besace vide, on lui disait : 
— Encore bredouille ? Ah, la chasse ! 
Tout allait bien jusqu’au jour où Gaston les avait surpris. 
Gaston Mille-pattes, avait de l’acuité dans le regard. Un surnom magnifique pour un unijambiste. On lui avait coupé la jambe droite deux fois : sous le genou, puis au-dessus.
— La gangrène. À cause de l’alcool. C’est mauvais, l’alcool, qu’il disait, le regard perdu. Un regard clair comme un ciel lavé par l’ondée. 
Depuis, il bénéficiait d’un « prix d’ami » chez Guillotine. Chaque fois qu’on disait : 
— Guillotine est cher. Il répondait fermement : 
— Moi, j’ai pas à me plaindre. 
Gaston en était à sa troisième ou quatrième cure d’abstinence. La dernière avait été mémorable.
Elle s’était terminée de manière épique. 
Un repas avec ses collègues de l’Ordre abstinent. De l’eau. De la tisane. Des discours alarmistes sur les dangers du fléau. De la vertu partout. 
Puis vint le dessert. Baba au rhum. Une maladresse du restaurateur. Il en a mangé six d’un coup ! 
Le soir même, il était rond comme un tonneau. 
On l’a retrouvé sur la place du bourg, à moitié nu, en train d’essayer de hisser le vélo du maire à la place du drapeau français, en braillant à tue-tête : 
« Au village sans prétention / J’ai mauvaise réputation ! »
Le garde-champêtre, Guy l’Amour l’a gentiment accompagné chez lui. 
Les jours suivants, il a colonisé le bistrot Les Chardons. 
Crédit illimité. 
Promesses illimitées. 
Il répétait au patron : 
— Je te paierai tout, Célestin. J’ai largement de quoi. Faut juste que je passe chez moi. Là j’ai pas le temps. Il n’avait jamais le temps. 
Et Célestin n’avait jamais l’argent. 
Un lundi matin, Guillotine boitait encore de sa blessure quand il est allé chez sa veuve. 
La porte était entrouverte. 
À l’intérieur, ça sentait bizarre, comme une odeur de peur et de honte. 
Sur la table : une bouteille vide, deux verres, et Gaston. 
Gaston Mille-pattes. 
Affalé sur la chaise. Pantalon baissé à mi-cuisse. Pas de béquille. 
— J’voulais juste parler… qu’il a dit sitôt qu’il a repéré Guillotine. 
Clémentine, elle, n’avait pas pleuré. Elle tenait un tisonnier, le regard fermé. 
Guillotine a compris deux choses : Gaston avait parlé. Et quand on parle trop dans un village... 
Le regard de la veuve a glissé vers la cuisse bandée de Guillotine. Puis vers Gaston.
Personne n’a rien dit. Mais tout le monde a pensé la même chose. 
Quelques jours plus tard, Guillotine proposait des promotions. Un écriteau en lettres rouges barrait la vitrine : 
— Promotion exceptionnelle à la boucherie ! 
— Saucisses maison aux épices. 
Célestin a demandé : 
— C’est quoi la recette ? Guillotine a haussé les épaules : 
— Secret de famille. Le fournisseur ne donne jamais ses secrets. 
— En tout cas, chapeau ! Elles sont délicieuses. Jamais mangé des comme ça ! Mets-moi cinq cents grammes. 
Chose étrange, on n’a plus jamais revu Gaston Mille-pattes. 
— Il doit être en cure. Vu ce qu’il tenait la semaine dernière, a dit un habitué des « Chardons ». 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 25 mai 2026

Entre deux rives — et autres défis silencieux. Conte bref


Juste là. À la lisière. Dans cet entre-deux flou que les frontières humaines ne savent pas nommer, elle. 
Haute, majestueuse, insolente, elle me regarde. Me défie dans son immuable certitude. Vue d’ici, on dirait une île en attente d’être habitée. Un diamant noir posé sur l’eau transparente. 
Je la fixe à mon tour. Elle n’est pas si loin. Mais juste assez pour me faire douter. Je sais flotter, pas vraiment nager. Pas comme mes copains qui l’atteignent dans des clapotis insolents, les bras larges, sûrs d’eux, comme si Neptune était leur copain de virée. 
En vérité, je n’aime pas les groupes, ni les sports d’équipe. J’évite de nager en leur compagnie. La mer, c'est du sérieux. On ne joue pas avec elle. 
En ville, pendant les sorties en groupe, je reste toujours à la lisière. Avec eux. Sans eux. C’est ma règle. 
Il est tôt. L’air est doux, tiède, avec cette odeur de sel, de paille et de pierre chaude qui s’annonce lourd. Le bitume commence à s’attendrir sous les pneus. 
En face, assez loin quand même, mon rocher de Gibraltar. Mon issue de secours. Mon diamant noir. Mon défi du jour, mon bout de monde. Mon Penn Ar Bed, comme disent les amis bretons. 
Je pose mes affaires sur le sable volcanique de cette plage déserte. Je garde mes sandales en plastique ; la chaleur brûle trop vite la plante des pieds. Mes parents m’ont interdit de me baigner seul. J’ai répondu qu’il n’y avait aucun danger : pas de requins ici. Peut-être des murènes. Mais les murènes vivent dans les trous. Il faut juste ne pas les déranger.
Avant d’entrer dans l’eau, je me retourne. Sur les hauteurs, deux ou trois ânes avancent, chargés jusqu’au silence. Des paysans marocains vont troquer des denrées côté espagnol. Parfois, ils se font rançonner par des légionnaires. On dit que c’est rare. Ou que ce n'est pas vrai. Moi, je les ai vus faire. 
Je plonge. La fraîcheur me saisit les chevilles, puis le bas ventre. La morsure est brève. Je fais quelques brasses pour chauffer le corps. Je me lance. Le rivage s’éloigne vite. Les voix des rares baigneurs qui arrivent parviennent comme des échos qui tombent du ciel. 
Si la fatigue vient trop tôt, je sais faire la planche. Je n’aime pas ça, cette façon d’abandonner mon poids à la mer, mais ça repose. Je sens mon cœur cogner, régulier, obstiné. J’approche. Chaque mouvement compte. Chaque respiration a le goût du sel. J’ai horreur de boire la tasse. Je fais gaffe. 
À mon retour, j’irai chez tante Isa. Rien que cette idée me porte presque autant que mes bras. Un numéro, tante Isa. Connue dans tous les cercles de jeu de la ville, même ceux interdits aux femmes, elle perdait ce que son mari n’avait pas encore gagné. Pauvre oncle. Jamais une plainte. Il payait les créanciers sans broncher, avec la dignité fatiguée des hommes qui aiment trop. 
Je l’aimais, oncle Antonio. Un Catalan perdu dans le Sud, exilé de partout, même de lui-même. Et Isa, parfois lucide, pleurait, hurlait son désespoir, s’en voulait à mort, jurait que c’était fini, chaque fois que l’argent manquait. Puis, dès l’accalmie, elle repartait à l’assaut des citadelles du jeu, comme si la chance était une forteresse qu’elle finirait par prendre à mains nues. 
Il m’a fallu une demi-heure pour atteindre la belle. Mes bras brûlaient. Mes jambes étaient lourdes. Les yeux me piquaient. Quand enfin mes doigts ont touché la pierre saillante, j’ai senti ma joie. Je me suis hissé, me suis allongé, ventre contre la roche chaude, enfin à moi. 
Vanné, le souffle court, mais heureux comme rarement. Le soleil commençait à grimper. La mer était belle à souffrir. Les éclats de lumière dansaient à sa surface, comme si le ciel s’était couché sur elle pour la faire briller. Ce sont ces instants de bonheur pur qui s’enguirlandent encore à la mémoire. 
Je suis la banque de mes propres souvenirs. 
C’est décidé. Au retour, je fais halte chez tante Isa. La mer, ça creuse. Elle n’est pas toujours pauvre. De temps en temps, elle revient avec un joli pactole. Et là, c’est Byzance : portes ouvertes, musique trop forte, elle adore – moi aussi – les tanguillos de Cadiz. Les casseroles font les chœurs. Parce que niveau cuisine, Tati s’y connaît. Rien que d’y penser, la salive monte à la bouche. Ses albondigas, nappées de sauce goûteuse… je n’en ai jamais mangé de pareilles. On n’a même pas besoin d’avoir faim pour craquer. 
Ses tortillas, dorées comme des couchers de soleil. Et son poulpe à la galicienne, tendre, épicé, l’odeur de grillé collée à la peau, qui envahit toute la maison, jusqu’au trottoir… Chez elle, même la misère avait bon goût. 
La plus pauvre des sœurs de ma mère était la plus riche de toutes. Pas que les autres aient été manchotes, loin de là. Mais Isa était excessive en tout. Et surtout dans l’amour qu’elle mettait dans ses assiettes. 
Ma roche mythique vaincue. Le ventre plein, je prenais le chemin du cinéma permanent. Isa, qui était dans un bon jour, m’avait allongé de quoi payer ma place au cinoche et m’avait gratifié d’un gros bisous pour la route. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 17 mai 2026

Permis de vérité : La lettre de Sam.

 

L’absolu n’existe pas. Nous le savons. En revanche, l’imagination ignore les limites. Elle fonce, c’est sa raison d’être. 
Nous pouvons empiler projets, idées, utopies — le mur du réel, c'est du béton. Cruel. Inerte. Inébranlable. 
Figurative ou abstraite, la lumière conserve la même fragilité. Son intensité varie selon les esprits. Elle éclaire ou aveugle, sans demander la permission. 
Comme en musique, chaque partition est une symphonie secrète. Elle se joue dans le silence des âmes. 
Coco-bel-œil, mon hibou — voisin nocturne, confident carnivore — me le répète entre deux coups de bec crochu : 
— Le regard n’existe pas. Illusion optique. On ne voit que ce que le cerveau autorise. 
On frappe à la porte. Une lettre. Le pouls s’emballe. Je n’aime pas les mauvaises nouvelles.
L’enveloppe est posée sur la table. Le carnet d’adresses s’ouvre tout seul. Le téléphone bipe : occupé. Ou coupé ? 
Je m’agite. Je rumine. Le sordide trouve toujours un chemin praticable. Je n’aime pas les boîtes aux lettres. Ni ceux qui portent des nouvelles. Elles sont trop souvent mauvaises. Celle-ci l’est. Évidemment. Comme si elle n’avait pas pu se perdre. 
Je suis là, à me faire un sang d’encre. À espérer — ridicule — que ce qu’on m’annonce soit un canular. Une de ces blagues cruelles que les amis s’autorisent parfois. Sam ! Qui aurait pu le croire ? Quel merdier ! 
Sam le magnifique. Le tombeur. Le guerrier de la séduction. Le Conquérant. Le funambule des conquêtes amoureuses. 
Sa lettre est là. Je l’ai lue jusqu’à que chaque mot, rougit au fer de la peur, brûle ma chair. Jusqu’à que chaque élément, quittant l’anonymat des étagères, ne vienne toucher le heurtoir de ma porte. 
Voici, ce qu’il écrit : 
Cher Ami, 
Je viens de commettre l’irréparable. Avant d’entreprendre les démarches qui s’imposent, je t’écris. Pas dans l’intention d’excuser un acte qui mérite opprobre, mais pour te dire combien je cherche encore à comprendre ce que j’ai fait. 
Ton amitié m’est chère. 
Pendant des années, mon personnage « public » ne laissait rien filtrer de mon moi occulte. Celui qui, nuitamment, colonisait ma folie. Avec le jour, cette part obscure laissait la place au personnage souriant et équilibré que tout le monde aimait et enviait !
Le silence n’ouvre-t-il pas la porte à des démons que seul le diable commande et agite ?
Peu à peu cet état a remplacé le guignol grotesque que je donnais l’impression d’être. Je sombrais corps et biens. 
Il est étrange, comment la machine la plus sophistiquée peut se dérégler sans crier gare. La perte de mon job, ma vie de couple, la famille, les amis, la société, ce mur indestructible que la monde bâtit pour empêcher la lucidité. Un mur sans horizon. 
Mon engagement politique ? Quel engagement ? Quelle politique ? Une distraction, tout au plus. Une manière de me duper sans être dupe. Un acte immoral qui mettait mon ego au-dessus des banalités conviviales.
Le statut de la femme ? Ce fumeux féminisme ? De la rigolade ! Si mon silence prenait la parole, une fois dans sa vie, aucun avocat ne plaiderait ma cause. Aucun esprit ne m’accorderait de circonstances atténuantes.
Le tiers-monde dont j’étais le fier paladin ? La seule vue d’un basané inculte et agressif me répugne au plus haut degré. Les comprendre, dites-vous, les bien-pensants ? Peut-être. Mais pas les excuser. Prendre leur défense était un jeu d’enfants, pas un acte héroïque comme vous le pensiez.
Quelle crédulité ! Une manière habile de jubiler intérieurement. 
Ah, les fanatiques de la cause ! Ceux-là, je m’arrangeais pour séduire leurs femmes – quand elles étaient appétissantes – pendant qu’ils péroraient dans des assemblées minables. 
Sauver le monde ! J’avais la certitude de les baiser deux fois. 
Cela fait deux heures, cher ami, que Joëlle gît sur la moquette. Je l’ai proprement étranglée. Ni ses convulsions, ni son regard exorbité, n’ont pu arrêter un acte dont la colère et la haine étaient le moteur. J’ai recouvert son corps avec une couverture. Sauf la tête. 
Depuis le bureau, je ne vois que ce visage et ces yeux fixant, je ne sais quel point obscur du plafond. 
Que s’est-il passé ? Tout allait bien. 
À notre retour de soirée, nous avons commencé à nous étreindre, avec de plus en plus de fougue, nous avons roulé sur la moquette et quand j’ai réalisé, tout était fini. 
J’ai peur ! Je ne t’en voudrais pas si tu gardais le silence. Signé Samuel. 
J’avais fait abstraction du jour, du mois, de l’année, du siècle. Je n’étais qu’une boule de perplexité dans un océan démonté. 
Je téléphonais partout. À mon lieu de travail, pour prétexter une « mauvaise nouvelle ». Oh, l’édulcorant ! 
Je téléphonais aux amis communs. J’espérais des réponses qui ne viendraient jamais.
Certains amis sont venus. Ils ont lu. Relu. 
Des têtes révulsées se regardaient entre elles. On sentait une colère sourde. Une haine viscérale se fraie un chemin balisé dans leurs esprits. 
Une ordure qui cachait un jeu criminel inexcusable ! 
Personne n’a rien proposé. Les couples n'osaient pas se regarder. 
Les « amis » sont partis sans bruit. Personne n’a touché aux biscuits. 
J’ai relu la lettre une dernière fois. Elle ne disait plus rien. Elle ne demandait plus rien. 
J’ai pensé à la mère de Samuel. J’ai composé le numéro. 
— Allô ? — Bonjour… c’est moi. 
— Ça va, toi ? La voix était claire et enjouée. 
Samuel n’est pas là. Ne quitte pas, je te passe Joëlle. Elle a un truc à te dire. 
Le temps s’est arrêté. Il n’y avait plus ni mur, ni lumière, ni regard. Seulement cette voix qui continuait de parler, quelque part, dans un monde dans lequel rien ne s’était encore produit. 
J’ai raccroché. 
Depuis, le 1ᵉʳ avril, je n’ouvre jamais le courrier. Je me coupe du monde. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 10 mai 2026

Les nuages ne promettent rien. Conte bref.


Marre d’être heureux. La formule plaît, évidemment. Les sourires suivent, comme prévu. Certains lèvent un sourcil, s’étonnent, hésitent à demander si je plaisante. 
Je ris. Mieux vaut ça que l’inverse. La mécanique fonctionne très bien. 
J’ai toujours aimé les phrases toutes faites. Elles tiennent debout toutes seules, impeccables, repassées de frais. Rien à expliquer. Rien à défendre. Quand on me reproche la facilité, je réponds par une autre formule. J’en ai même quelques-unes en réserve, pour varier un peu. Dix fois par jour, on me demande si ça va : il faut bien renouveler le stock.
« On a vu pire » marche généralement très bien. Personne ne demande jamais quand.
C’est un peu comme les blagues médiocres qui ponctuent les soirées : elles sont si mauvaises que tout le monde attend le moment exact où il faudra rire. Ça occupe, ça ne coûte rien et surtout ça évite les conversations sérieuses. J’ai toujours fui les grands engagements, les promesses de lendemains lumineux, l’espoir sous plastique.
C’est sans doute pour ça que je préfère les nuages. Ils ne discutent pas. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ils passent, s’attardent parfois plusieurs jours, puis disparaissent quand le vent décide enfin de les pousser ailleurs. Ils n’expliquent rien. Et si ça dérange quelqu’un, ils s’en moquent.
Les étoiles me font le même effet. Leur lumière nous atteint alors qu’elles sont mortes depuis longtemps. Nous ne sommes pas grand-chose. Pourtant, certains continuent de se bercer d’immortalité. 
Les nuages, eux, vivent sous toutes les formes : montagnes, collines, plaines, mers suspendues, tapis de soie, pelotes de laine. De quoi tricoter une vie entière — pulls, écharpes, chandails sans fin. Une immortalité qui ne réclame rien. 
De temps en temps, certaines formes me rappellent le voisin d’en face, celui dont les chants avinés suffisent à ruiner toute tentative de réflexion philosophique. Dès qu’il s’agit de pérorer, Achille répond toujours présent, à n’importe quelle heure. 
Toute chose a son contraire. Le vent, par exemple. En Bretagne, il existe en plusieurs versions : fort, têtu, humide, mordant. Il ramène les nuages aussi vite qu’il les emporte. Une vraie fête foraine. Un vent iconoclaste qui décoiffe tous ceux qui se prennent un peu trop au sérieux. Le vent, c’est comme la mer : mieux vaut le laisser tranquille. Il mène sa vie. 
En une journée, il peut disperser les formes du voisin aux quatre coins du ciel, juste pour lui faire voir du pays. Ce qui, dans son état habituel, ne change pas grand-chose. 
On dit que les voyages enrichissent. Achille est donc immensément riche : du bistrot à chez lui, puis de chez lui au bistrot. Ses croisières surpassent les nôtres ; on le croit volontiers. 
Un jour où il partait marcher le long du littoral avec sa véritable moitié, nous avons échangé quelques mots. Au moment de partir, sans raison particulière, il a lancé : 
— Dans la vie, il faut savoir être l’exacte moitié de sa moitié. 
Il avait dit ça d’un ton solennel. Il avait probablement ses raisons. 
Le voisin mitoyen, lui, déteste tout ce qui dépasse. Sa haie est taillée au cordeau, sa pelouse au millimètre, ses comptes rangés comme des soldats. Sa voiture, sa maison, sa femme, son jardin, son crédit, sa télévision : rien ne doit déborder. 
Le moindre imprévu déclenche chez lui un barrage d’injures et de menaces. 
Il pratique l’abstinence comme on surveille un coffre-fort. Boire, fumer, chanter, danser ? Inutile. Dangereux, même. Suspect. 
Il préfère les colonnes de chiffres aux pas de danse. 
Ces derniers temps pourtant, ses colonnes vacillent. Mondialisation, emprunts, pourcentages : ses certitudes tremblent sur leurs bases. Il dort mal. Mange peu. Il a même arrêté d’aller à la messe, affirmant que Dieu s’était mal positionné sur les marchés. 
On raconte qu’on l’a vu récemment un verre à la main. Le mélange du diable. 
Parfois, il rêve tout haut : l’Afrique, l’Australie. Sa femme, qui ne demande que ça l'encourage aussitôt. Bora-Bora, Haïti. Elle voit large. Lui évoque surtout ces destinations pour remplir les silences, en attendant qu’on apporte les plats au restaurant. 
— C’est dégueulasse, dit-il en parcourant le menu. T’as vu les prix ? Six mois de boulot pour qu’ils se prélassent sous les cocotiers. 
Il fait allusion au commerce saisonnier. Il commande des œufs mayonnaise, un steak-frites et une carafe d’eau du robinet, bien décidé à ne jamais remettre les pieds dans cette gargote. Il ne laisse pas de pourboire. 
De retour chez lui, satisfait malgré tout, il se couche avec le sentiment d’avoir remis un peu d’ordre dans le monde. 
Au-dessus du toit, un nuage passe. 
Il ne promet rien. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 12 avril 2026

Le chemin de la mer. Conte bref.

Un goéland éphémère, 
une colline ébouriffée, 
la lueur des réverbères 
et tant d’autres reflets. 
 
Le printemps… On en rêve, on l’attend, on le chante. Par bonheur ou par accident ? Parfois précoce, parfois capricieux, il se montre puis se retire, comme pour tester notre patience. On l’attend, promesse tenue ou promesse trahie.
Au fond, le printemps est autant une saison qu’un état d’esprit. L’accouplement du corps et de l’esprit. Il peut surgir à n’importe quel moment de l’année. Il est illusion, désert ou jardin d’Éden, abondance ou précarité.
Comme l’hiver ou l’automne, il n’est pas ce qu’il dit être, mais ce que nous voulons qu’il soit.
Dans ce printemps des années 1970-80, sur les chantiers du treizième arrondissement de Paris, l’air est moins doux. Dans les vestiaires des grandes tours en construction, haine, violence et amitié circulent à marches forcées.
On gratte, on ponce, on rebouche, on maçonne. On tire les câbles. On soude le cuivre. Pendant que mes mains travaillent, mon esprit s’échappe. Dans ma tête, je peins la mer. Elle scintille comme un immense ruban ondoyant. Elle est loin, et pourtant obsédante. Ses vagues ondulent sur mon corps jusqu’à plus soif. Je suis le noyé qui revient.
J’ai l’impression de vivre dans un asile. Je suis le jeune qui refuse de larbiner pour les anciens, si on ne le respecte pas. D’égal à égal, mon grand ! Tu es peut-être plus fort, mais au bout du compte, nous serons deux.
Les hostilités commencent à sept heures trente. Cinq minutes de retard et c’est une demi-heure retirée de la paie. Le Petit Soldat du système veille. C’est un bon chef. Il est juste, dit-on.
La tension ne retombe jamais vraiment. Un mot de travers, un regard mal compris, un supporter contrarié, un Yougo nostalgique, un Arabe méfiant, un Espagnol privé de son cante jondo… et tout peut exploser. En une seconde, une bouteille, un couteau, une fourchette, le malaxeur de peinture, deviennent des armes.
La suite est banale : police, menottes, ambulance, commissariat. Pourtant, on licenciait rarement pour une bagarre. On changeait simplement de chantier, parfois de boîte. Le travail ne manquait pas. Il suffisait de « traverser la rue » pour en trouver. 
À midi, nos repas sont assaisonnés d’odeurs de sueur, de peinture, de poussière et de solvants. Mais l’ambiance n’est pas toujours mauvaise. Il arrive même que la franche camaraderie prenne le dessus. On rit, on plaisante. On raconte des blagues. On parle de cul, maladroitement. 
Les boîtes commencent aussi à faire la guerre au pinard sur les chantiers. Sacrilège ! Calva, pastis et picrate faisaient partie de la joie de vivre. L’alcool a une dialectique, certes absconse, mais on se comprend. Les pisse-vinaigre d’en haut veulent réduire la consommation, voire la supprimer, alors que chez eux, il y a ça et autre chose. Pour certains, c’est déjà une guerre. 
Je parle souvent tout seul. C’est le moment où je me trouve en bonne compagnie. Je ripoline des plinthes, des portes, des murs. Je suis seul et j’aime ça, la solitude. On me met souvent à la finition. A ce qu’il paraît, je suis « un bon ».
Pendant ces heures, je parle à mon compagnon le plus fidèle : mon goéland bien aimé. Le roi de l’éther ! En réalité, c’est un fou de Bassan. Un sacré pêcheur ! Quand il plane au-dessus de moi, je lui raconte mes pensées. 
Aujourd’hui, il est agité. Ça chagrine sous la coiffe. 
— J’ai beaucoup de choses à raconter, dit-il d’emblée. Drôle de pays, drôle de climat. Tu m’as entraîné ici un mois de décembre. Quelle odeur ! Quelle douleur. Et pas de mer… enfin si : la Seine. Parlons-en. En la survolant, j’ai cru voir un reflet. Une belle pièce, ai-je pensé. J’ai plongé. Mauvaise idée : c'étaient les rayons d’une roue de vélo. Je me suis retrouvé le bec coincé. J’ai cru mourir. 
Je lui fais remarquer que décembre a tout de même ses charmes : les lumières, les préparatifs des fêtes, les gens affairés. 
— Quelle idée de venir ici ! Moins onze degrés ! Au lieu de lécher les vitrines, trouve-toi un manteau. 
— Je dois tenir. C’est le prix à payer si je veux revenir au pays. 
— Revenir ? On ne revient jamais. Le passé n’arrête jamais de s’éloigner. 
Il décrit la ville : du béton, de l’asphalte, des clapiers, un canal gris qu’on appelle la Seine. Même sous le ciel bleu, elle reste grise. Les oiseaux eux-mêmes ne font que passer, hormis les habitués. Heureusement, un jour, un pigeon voyageur s’est posé près de lui.
 — Bonjour, a dit l’oiseau. Comme il n’y avait personne d’autre, il a répondu. Le pigeon se nommait Ivan. Géographe, disait-il. 
Habitué à traverser les climats et les paysages en quelques battements d’ailes. Il transportait du courrier d’un point à un autre, sans frontières ni douanes. 
Voyant mon fou de Bassan mal en point, Ivan décida de l’aider. Il lui montra la route de la mer. 
Ensemble, ils prirent leur envol. Ivan avait du mal à monter ; le fou de Bassan le prit sur son dos. Il devint son guide, son GPS. 
Ils suivirent la Seine jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la mer pour laver son eau sale.
Quel vol ! Quelle liberté ! La mer n’était pas vraiment celle qu’il connaissait. Des dunes, des herbes maigres plantées comme des piquets, des chiens pressés. Pourtant, malgré tout, il se sentit étrangement heureux. 
C’est là, au bord de cette mer inconnue, qu’il prit congé d’Ivan, le remerciant d’un coup d’aile affectueux et lui souhaitant bonne route. 
Il connaissait la route du retour. 
Des années plus tard, il reprit la route au point où il l'avait laissée, en quittant Ivan. Il se mit à la longer en direction de l’ouest.
Le paysage s’offrait désormais à lui dans une splendeur qu’il n’avait jamais soupçonnée. Le soleil répandait une lumière neuve, douce et dorée, qui effaçait jusqu’au souvenir du sombre mois de décembre où il avait posé le pied dans ce pays pour la première fois. 
C’est en poussant une aile enthousiaste qu’il découvrit l’archipel des Sept-Îles — et, parmi elles, l’île aux Oiseaux, havre de vie et d’abondance. Il y trouva chaleur humaine et de la vraie nourriture !
Il s’y établit, et jamais plus il ne prononça les mots « retour au pays ». 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 29 mars 2026

La couleur de l’illusion

Image IA

Aux esprits des forêts intérieures.
 
Le ciel avait la couleur du mensonge. Un bleu trop pur. Presque complice. Comment lui résister ?
Un frisson d’euphorie me traversait. Pour un baiser d’elle, j’aurais défié le diable et ses démons.
Ainsi commencent certaines histoires. Entre le premier souffle et la dernière bougie s’étirent des fragments de monde : géographies incertaines, silences sans fil.
On se débrouille comme on peut : avec Dieu, les prêtres, les prophètes, les amis — ou le divan.
Tout a un prix.
Elle était belle. Dangereusement belle. Son corps aurait fait chanceler un dieu. Et lorsqu’un dieu vacille, il invente des légendes pour inventer la femme. 
Ses yeux, d’un éclat animal, semblaient savoir ce que j’ignorais encore. 
— Demain… regrettez-vous ? 
— On ne pose pas cette question avant. Ni même pendant. Après seulement, lorsque le vide demande à être comblé. 
Si elle avait su jusqu’où j’aurais pu aller pour elle…
Peut-être le savait-elle déjà. Je suis naïf.
Ce matin-là, quelque chose s’annonçait. Pas ce que l’on attend de la part d’un service administratif quelconque, non — autre chose. Quelque chose de non quantifiable.
Une tension familière tirait déjà les heures, comme un fil invisible. 
Nous parlions peu. Les mots ne sont pas toujours nécessaires. Quand nous nous embrassions, tout fondait — comme une glace sous la langue.
Ses silences envahissaient l’espace, pareils à la mer à marée haute. On croit pouvoir y marcher ; on perd pied. Ses mains, toujours fraîches, apaisaient le feu sous ma peau. 
— À quoi penses-tu ?, lui demandai-je. 
Elle sourit. Un sourire d’esquive. 
« Je m’appelle Elfi. Je vis dans la forêt. Là où la lumière hésite. Où les mots sont inutiles. Seul compte le bruissement qui nous traverse. Connais-tu le bannissement ? Sais-tu le poids des injustices ? » 
Puis la confidence devint silence. 
Parfois, on en sait assez. Ou l’on préfère ne pas savoir davantage. 
Je sentis pourtant une inquiétude sourde : la peur que le rêve s’effiloche, que mes mains quittent sa peau, que mes lèvres oublient le goût des siennes.
Un ami m’avait dit un jour : 
« Ceux qui sourient sans répondre sont dangereux. Ils vous laissent bâtir des châteaux de cartes, sachant qu’une brise suffira. » 
Mon château commençait à trembler.
Ce matin-là, le ciel était d’un bleu indécent. Un nouveau mensonge ?
On y marchait comme sur du sable mouillé : la surface brille, scintille… puis se dérobe.
Elle s’approcha de la fenêtre. La lumière ruisselait sur sa peau. Comme si la mer s’y était jointe pour intensifier l’éclat. Je suivais la courbe de son cou, la naissance de son épaule — territoire où toutes les dérives deviennent possibles.
Dans les reflets du crépuscule sur la vitre, il me sembla lire un avertissement. Le ciel envoie souvent des télégrammes aux vivants. Nous ne les lisons presque jamais, trop occupés que nous sommes à l’ignorer.
Nous flottions entre deux mondes. Et toujours ce bleu, déclinant toutes les nuances, profond, attirant.
Le sien me rappelait l’eau qui glisse dans la forêt : ce murmure doux, hypnotique, où l’on peut perdre la raison.
C’était avant la nuit — celle du geste irréparable, du secret trop lourd.
Je savais déjà que je me perdrais avec ou sans elle.
Et ce mot, enfin, dans ma main : 
— Regrettez-vous ?
Il avait la couleur de l’ivresse. Bleu comme le ciel qui avait tout vu. 
Mais le ciel mentait encore. 
Quand je baissai les yeux, le papier avait disparu. 
À la place reposait une feuille d’érable, fine et dorée, tombée de la forêt d’Elfi. Elle tremblait entre mes doigts comme une réponse. La lumière du matin s’y reflétait d’un éclat presque bleu — le même que celui du ciel, mais sans mensonge. 
On dit que certaines feuilles parlent du temps qui passe. De la beauté qui se transforme et la mélancolie liée au passage du temps.
Derrière moi, sa voix s’éleva, blessée : 
— Pourquoi m’as-tu menti ? 
Je me retournai. Une brise emporta les feuilles mortes vers la forêt. 
Je regardai ma main. Vide. 
La feuille s’était envolée, comme si la vérité refusait d’être apprivoisée. 
Et le ciel, enfin, se tut. 
D’un silence que la brise crut sincère. 
 
Sous l'Casque d'Erby