mercredi 29 juillet 2026

La France s'effondre, tout va bien.


La France s'effondre à vue d'œil. Lentement, méthodiquement. C’est aussi visible que l'indifférence qui semble l'accompagner. Tout le monde le voit, ou pourrait le voir. Les signes sont partout. Mais on détourne le regard, comme si ignorer la fissure empêchait le mur de s'écrouler. « Tout va bien ! 
C'est les vacances, arrêtez avec la sinistrose ! Laissez-nous profiter ! Comme disent les muets : c'est en silence que la souffrance est la plus loquace. Le silence est notre bruit de fond. 
Pendant ce temps, les textes tombent : lois, décrets, ordonnances, restrictions, taxes nouvelles, obligations anciennes maquillées en progrès. Tout passe, tout s'empile, tout s'oublie. Tout recommence. 
Un incendie ravage des hectares de forêt ? La belle aubaine ! Entre deux souches encore fumantes surgit aussitôt un projet de parc éolien, ou une centrale solaire géante pour « compenser la perte de chlorophylle ». 
Personne n'en voulait avant l'incendie. Personne n'en veut après. Mais, qu'importe, désormais, il faut remplir le vide. C’est un ordre. 
Les anciens ont besoin d'aide à domicile ? Réduisons les budgets. Rabotons les prestations. Ils n'ont qu'à faire un effort, à rester autonomes, à se lever un peu plus tôt et à marcher davantage. 
Les hôpitaux manquent de médecins spécialisés ? Aucun problème. Importons à bas coût des praticiens confrontés à des conditions d'exercice très différentes, demandons à des étudiants en dernière année de compenser les pénuries, et tout ira bien. 
Quant aux malades qui souffrent bruyamment en attendant un diagnostic ou une prescription, pourquoi ne pas distribuer au personnel hospitalier des boules Quiès en cire réutilisables ? Le silence est une politique publique à part entière. 
Et ne protestons pas contre l'allongement incessant de la durée de cotisation pour la retraite. Hier 37 années, aujourd'hui 43, demain davantage encore. Et pourquoi pas jusqu'à l’euthanasie ? De l’entreprise à la tombe, voilà le bon deal. 
Quant à la démocratie, parlons-en. 
Sur les 193 États membres de l'ONU, auxquels s'ajoutent les deux États observateurs – le Vatican et la Palestine –, seule une petite poignée de nations peut prétendre satisfaire aux critères d'une démocratie pleinement acceptable. 
Les études internationales les plus sérieuses n'en recensent guère plus d'une vingtaine. Et ce ne sont pas nécessairement celles qui passent leur temps à donner des leçons de morale au reste du monde. 
La France, présentée comme la patrie des droits de l'homme et un modèle démocratique, est une démocratie de façade : institutions toujours debout, élections toujours organisées, libertés officiellement garanties… mais une confiance populaire en ruine, un sentiment d'impuissance généralisé, une parole publique de moins en moins crédible et des décisions prises au diable Vauvert de plus en plus éloignées des aspirations exprimées par les citoyens. 
À force de considérer les électeurs comme des portefeuilles ambulants, les retraités comme un coût, les soignants comme un ajustement comptable, les agriculteurs comme un problème écologique et les territoires comme un simple terrain d'expérimentation technocratique, il ne faut pas s'étonner que la fracture devienne gouffre. 
Une nation ne s'effondre pas en un jour. Elle se fragilise par petites renonciations, par mille décisions présentées comme inévitables, par autant de résignations ordinaires. Jusqu'au moment où chacun découvre que le pays qu'il pensait éternel n'est plus que l'ombre d’un zombi, entre deux plaques funéraires. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 25 juillet 2026

La Dystopie Parfaite – Conte bref

Pixabay
La demeure est somptueuse. Dressée au sommet d’une colline, elle domine les environs avec une insolence tranquille. Tout, dans son architecture, a été pensé pour proclamer la puissance de son propriétaire. Les pierres, les colonnes massives, les baies vitrées ouvertes sur le paysage, les jardins taillés avec une précision totalitaire : rien n’est laissé au hasard. Une résidence conçue moins pour être habitée que pour soumettre. La beauté peut parfois être très laide. 
Depuis la vaste terrasse suspendue au-dessus du vide, le regard embrasse toute la plaine. D’ici, le monde n’est qu’une maquette à réorganiser. Routes, villes, cours d’eau, populations : tout est redessiné selon des plans invisibles. 
Le ciel est d’un bleu éclatant. Pas un nuage. La lumière baigne les collines d’une douceur irréelle, comme si le climat était domestiqué pour l’occasion. 
Deux hommes se font face autour d’une table de marbre rare. Entre eux, une bouteille d’eau minérale et deux verres à peine entamés. 
Agité, l’invité sort régulièrement son téléphone pour photographier le panorama, comme pour se convaincre que ce décor existe vraiment. Son hôte l’observe sans ciller.
L’homme massif au crâne parfaitement lisse porte un visage qui fond lentement sous l’effet d’une gravité impitoyable. Ses paupières lourdes lui donnent un regard reptilien. Son immobilité impose la crainte. Il rompt enfin le silence. 
— Je l’ai dit et répété : il ne faut pas avoir peur. La seule ressource dont ce monde ne risque jamais de manquer, c’est la peur. Nous la cultivons mieux que le blé, mieux que les données. Et 2030 est déjà là. 
L’autre acquiesce mal à l’aise. Malgré son costume bien coupé, il détonne. Allure d’ancien syndicaliste recyclé en collaborateur dévoué. 
— Comprenez… l’atmosphère devient irrespirable dans les milieux contestataires. Ça gronde sur les réseaux sociaux. Par endroits, ça nous échappe. La crise économique que nous avons fomentée nourrit les frustrations. Les gens doutent, vérifient, relient les points. Les peurs changent de visage : hier le virus, aujourd’hui le climat, les incendies… demain, on ne sait plus. 
Le maître des lieux lève une main. Le flot s’interrompt. 
— Les commanditaires s’impatientent. L’Agenda 2030 n’est pas une vague feuille de route. C’est le cadre. La Grande Réinitialisation. Zéro carbone, villes intelligentes, identité numérique, rationnement des ressources, rééducation des masses. Tout est écrit. Tout est chiffré. Nous ne sommes plus très loin de la convergence finale. 
Sa voix reste calme, presque douce. Implacable. 
— Ne venez pas me dire que vous manquez de moyens. Tous les médias traditionnels, les GAFAM, les ONG, les banques centrales… tout est, directement ou indirectement, relié. Les leviers existent. Les financements aussi. Les algorithmes sont calibrés pour amplifier la bonne peur au bon moment. 
L’invité baisse les yeux, accablé. 
— Je le sais. Les équipes sont en place. Les campagnes de communication prêtes. Les partenariats avec les gouvernements tiennent. L’opposition traditionnelle est jugulée. Mais, les gens deviennent imprévisibles. Ils contournent la censure, tournent le dos aux partis politiques, comparent les discours officiels avec les faits bruts. Chaque « événement imprévu » nourrit des théories qui s’organisent. Plus nous semons l’ignorance, plus les connexions se font malgré nous. La machine fonctionne, mais elle consomme de plus en plus d’énergie. 
Le visage du maître demeure impassible. 
— Qu’est-ce qui manque, alors ? Du temps ? De l’autorité ? Davantage d’imagination ? 
Il joint lentement les mains. 
— Le temps est ce que nous n’avons plus. Nous sommes à quelques années du point de non-retour. Un édifice aussi vaste semble indestructible… jusqu’à ce qu’une seule carte cède. Ce fut le cas jadis, à l’âge d’or de notre projet. Ensuite, tout s’effondre. 
Son regard se plante comme une aiguille dans celui de son interlocuteur. 
— Un nouvel échec compromettrait des décennies de préparation. Nous ne parlons plus d’un simple revers politique. Nous parlons de la stratégie tout entière. Du projet dont certains pensent qu’il est irréversible. Il ne l’est pas. Aucune construction humaine ne l’est. Voilà pourquoi je n’attends pas d'excuses. J’attends des résultats. 
Il marque une pause, puis esquisse un sourire en plissant ses lourdes paupières. 
— Et pourtant… nous sommes à ça — il joint le pouce et l’index — de réussir la dystopie parfaite. Celle qu’ils dénoncent déjà sur leurs forums, sans s'apercevoir qu’ils la vivent aux trois quarts. La peur du réchauffement, la honte d’exister, la dépendance totale à nos systèmes… Ils réclameront eux-mêmes leurs chaînes si nous savons doser le tout. 
Le silence retombe sur la terrasse. Les gorges se nouent. Le tensiomètre s’affole. 
Au loin, un rapace trace des cercles patients dans le ciel impeccable. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

lundi 20 juillet 2026

Mondial de foot : on ne dissimule plus, on étale.

Fini le mondial de foot. Que le gagnant ait mérité sa victoire finale n’enlève rien au parfum de corruption qui éclabousse la compétition (vidéo du jour).
Les compétitions sportives s’enchaînent comme des rites avec lesquels l’on célèbre moins l’excellence que l’imposture. À chaque record, à chaque médaille, à chaque victoire, la même pestilence monte vers la table des sacrifices, tandis que l’on foule aux pieds la dignité du sport.
On ne dissimule plus l’ordure, on la célèbre. Nous assistons à une liturgie avec laquelle la fraude n’est plus un scandale, mais une constante. Dopage, manipulations, influences occultes ne sont pas des erreurs accidentelles, mais les fondations mêmes du spectacle. On met en place des technologies modernes (écrans de contrôle, etc.) pour pallier la défaillance humaine, elles révèlent le puits sans fond de la corruption.
Conditionné à confondre le vrai avec le vraisemblable, le public applaudit avec la même ferveur qu’il conspuait hier. Parce que le sport reflète fidèlement l’état d’une civilisation et la manière dont on gouverne les peuples. Lorsqu’il se dégrade, c’est qu’une société entière est déjà compromise. 
Les stades sont les cathédrales d’un culte dont le dieu est un pickpocket. 
Pendant ce temps, les prêtres de la vertu débitent leurs sermons. Ils invoquent l’éthique, la transparence, le respect, tout en administrant des systèmes dominés par l’opacité, les intérêts privés, les calculs financiers et les compromis permanents. 
Le langage ne sert plus à dire le juste, mais à rendre le faux acceptable. Ce que l’on voit dans les stades se retrouve en dehors, sur le terrain politique, où ce qui compte, c’est le truandage. Ainsi, l'on voudrait encore que les peuples adhèrent aux valeurs qu’on leur récite lors de cérémonies officielles. Quelles valeurs, au juste ? Celles pour lesquelles tant d’hommes sont envoyés mourir, tant de familles brisées, tant de sacrifices consentis ?
Liberté, justice, mérite, égalité… que reste-t-il de ces mots lorsqu’ils deviennent les slogans d’un monde qui récompense le mensonge et traque la vérité ? 
Le drame n’est même plus que les élites trichent : elles l’ont toujours fait. Le scandale est dans le fait que les peuples aient appris à considérer la fraude comme naturelle. 
Une civilisation ne meurt pas quand les escrocs triomphent ; elle meurt lorsque les personnes honnêtes cessent de s’en indigner. 
Alors les records continueront de tomber, les hymnes de retentir, les feux d’artifice d’illuminer les cérémonies d’ouverture, et les foules repartiront satisfaites d’avoir été trompées encore une fois.
Cela nourrira quelques débats, suscitera des affrontements entre partisans, dans un esprit que l’on dira, bien sûr, purement passionnel. 
Les empires s’effondrent le jour où ils cessent d’éprouver de la honte. 
Ce n’est pas demain la veille. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 18 juillet 2026

Pourquoi l’euro numérique n’est pas le bon plan.

L’euro numérique fait partie de ce rêve dystopique que les élites imposent progressivement pour le contrôle total des peuples anesthésiés par la propagande.
Ce projet de monnaie électronique porté par la Banque centrale européenne (BCE), dont l’officialisation est prévue pour 2029, sera le coup de grâce porté à une démocratie en état de mort clinique. Ses défenseurs y voient la modernisation des paiements, sorte d’auxiliaire aux billets de banque, et un moyen pour l’Europe de rester « indépendante » face aux géants américains ou asiatiques du paiement privé.
L’idée de convoquer à la barre les mastodontes chinois et américains pour nous faire avaler la pilule s’avère aussi efficace que le charmeur de serpents impressionnant les passants en dictant par les sons du pungi le comportement à observer à des serpents venimeux !
Derrière le récit de la modernité et de la souveraineté européenne, on distingue très bien la concentration du pouvoir monétaire entre les mains d'une institution technocratique, avec la possibilité de conditionner, tracer, restreindre l'usage de la monnaie au-delà du simple échange commercial !
L'euro numérique matérialise un changement profond dans le rapport entre l'État, la monnaie et les libertés individuelles. Nous avons affaire à un modèle de contrôle totalitaire. 
La disparition des pièces et des billets reste le dernier rempart de l’anonymat. Contrairement à une carte bancaire ou à une application informatique, payer en liquide ne laisse aucune trace numérique. Demander la garantie « absolue » que le cash ne sera jamais supprimé au profit du tout-numérique est une bonne chose, mais elle est insuffisante pour conserver ne serait-ce qu’un chouïa de liberté. La liberté, c'est d'avoir le choix. Une transition forcée vers le numérique nous oblige à abandonner les espèces.
L'argent physique est nécessaire pour préserver la liberté d'achat et notre liberté tout court. Le risque d’une monnaie sous contrôle absolu n’est plus une simple théorie du complot, mais une réalité. S'agissant d'un outil informatique, un euro numérique permet à un État technocratique — ce qui est de plus en plus le cas — et aux apprentis sorciers de restreindre ou de bloquer notre argent en un clic. 
Imaginons le scénario au moment d’acquitter une opération quelconque : limitation de certains achats, imposition d'une date de péremption sur l'argent ou le gel immédiat des comptes, le tout symbolisé par un doigt pressant une touche fatidique à l’autre bout de la chaîne d’esclavage : autant de scénarios d'anticipation angoissants, dignes des pires films de science-fiction. 
Sans parler des endroits où nous serons autorisés à faire nos achats et ceux que la Machine aura proscrits ! Acheter, oui, mais pas n’importe où, ni chez n’importe qui ! 
En résumé, l'euro numérique n'est pas un simple outil technologique de plus : c'est un projet qui interroge fortement sur notre vie privée et notre liberté économique. 
Le meilleur moyen de s’y opposer est de rester informé, de continuer à utiliser l'argent liquide au quotidien pour en garantir la survie. 
Arrêtons l’achat d’une baguette chez le boulanger avec la « carte bancaire ».
Ce qui paraît commode aujourd’hui, ce sont les barreaux que nous fixons aux murs des futures prisons.
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

jeudi 16 juillet 2026

Mon 14 juillet


La Bastille. Une forteresse médiévale bâtie pour défendre Paris, devenue au fil du temps une prison d'État. 
Le 14 juillet 1789, elle n'abrite plus que sept détenus : quatre faussaires, deux malades mentaux et un gentilhomme enfermé à la demande de sa famille. Quant à la garnison, quelques Invalides et des soldats suisses, elle s'accommode d'une routine que rien ne semblait devoir interrompre… jusqu'à ce que l'Histoire frappe à la porte. 
On raconte encore que le peuple vint délivrer les victimes du despotisme. La réalité est plus prosaïque : les assaillants cherchaient surtout la poudre qui y était entreposée. Les prisonniers, eux, pesaient que dalle dans l'affaire. Il n'y avait ni geôle bondée d'innocents, ni cortège de martyrs politiques attendant leur libération, comme au Chili en particulier et Amérique latine en général, ce que des propagandistes zélés tentent de nous faire croire. 
Voltaire connut aussi la Bastille. Brillant comme il était, il sut transformer ce séjour de pacha — il partageait souvent le repas avec le gouverneur du lieu — en épisode glorieux de sa légende personnelle. Comme fréquemment avec le patriarche de Ferney, le talent littéraire se chargea d'arranger la vérité : les vessies devenaient des lanternes pour peu qu'elles servent son intérêt personnel. L’icône de la liberté d’opinion avait quelques cadavres dans le placard. Nul n’est parfait, n’est-ce pas ? 
La Bastille n'était déjà plus qu'un symbole. Et c'est précisément ce symbole que l'on renversa. Depuis lors, le mythe a pris le dessus sur les faits. 
Drôle de symbole, au fond. Drôle de prise. Et drôle de fête nationale. Car le 14 juillet ne marque pas seulement la chute d'une vieille forteresse ; il ouvre aussi la voie à une nouvelle élite, composée de bourgeois, d'hommes d'affaires, de financiers et d'armateurs, qui remplace progressivement l'ancienne aristocratie sans faire disparaître les rapports de domination et les inégalités criantes. 
Alors, si c'est bien cela que l'on célèbre chaque 14 juillet, qu'on le dise franchement. Mais qu'on cesse de présenter cette journée comme le triomphe sans nuances de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. 
Les frontons des bâtiments publics portent une promesse ; l'histoire, elle, raconte une réalité infiniment plus complexe. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 11 juillet 2026

Mondial de foot : Les Masques Tombent au Cirque de l’Oncle Sam

Pas besoin de masques : ils ont été jetés au feu depuis longtemps. 
Sur les pelouses standardisées du grand cirque américain, il ne reste qu’un spectacle nu, obscène, parfaitement assumé. Plus personne ne fait semblant. Le football n’est plus un jeu : c’est une mécanique. Une industrie qui broie, qui draine, qui exhibe. Le grand tout-à-l’égout des sociétés modernes.
Dans les tribunes, la procession des bêlants s’avance, docile et ravie de l’être. On tond, on encaisse, on recycle. Dans les salons comme dans les fan-zones, la lumière bleutée des écrans tatoue les visages. Le moment est déclaré historique. À défaut de l’écrire, on le célèbre. 
Trois images, deux slogans, une illusion prémâchée : voilà le menu. 
Sur le terrain, rien ne se joue. Tout s’exécute. La partition est connue d’avance. L’arbitre n’arbitre plus : il valide. Derrière lui, la machine tourne à plein régime, réglée au poil près. Qu’un acteur hésite, qu’un geste échappe au script, et la sanction tombe, nette, immédiate, sans appel. Il n’y a pas d’erreur ; il n’y a que des écarts corrigés. 
Puis la meute rugit à l’injustice. Étrange spectacle qu’une foule enfermée dans un stade, convaincue d’assister à l’imprévisible alors qu’elle acclame le scénario. Au-dessus de cette farce, les puissances distribuent les rôles, tranchent, désignent. Le terrain n’est plus qu’un prolongement de leurs volontés. Les cartons pleuvent comme des décrets. Le rouge qu’on attribue ou qu’on ôte arbitrairement devient une manière de gouverner. Le football mène décidément à tout, surtout au pire. 
Le drame n’est pas que le personnage de Kafka se prenne pour un gros insecte ; le drame est que les autres finissent par le croire. 
Et puis il y a le récit. Cette fable grotesque qu’on injecte à doses massives pour maquiller la combine. On raconte des exploits, des renaissances, des destins. On fabrique du miracle avec du mensonge industriel. Les dés ne sont pas seulement pipés : ils sont coulés en lingots avant même que la partie ne commence. 
Alors surgit le vainqueur, impeccable, inévitable, trop parfait pour être vrai. Le nouveau Messi. L’immortel. Celui qui marche sur les eaux, ouvre la mer et conduit les foules vers la terre promise. 
Il flotte au-dessus du désastre général comme une évidence programmée. Tout s’effondre en silence. Les autres croyaient jouer ; ils n’étaient que les figurants d’une démonstration soigneusement mise en scène. 
Le football n’a pas été corrompu : il a été vidé. Remplacé par son double, plus rentable, plus docile, plus facilement exportable. Un décor sans profondeur où l’incertitude, cette vieille promesse du sport, a été méthodiquement effacée. Et le public applaudit encore. Parce qu’une addiction n’a pas besoin de vérité pour prospérer. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

jeudi 9 juillet 2026

Que tombe la pluie ! Conte de circonstance.

— C'est sec, dit le premier druide. 
Le second gratta la mousse d'un menhir, soucieux de l’éclat du granit. 
— C'est pire que sec. Les grenouilles demandent de l'eau en bouteille. Mais sans les bouchons attachés. Quelle idée ! 
Autour d'eux, les ruisseaux ressemblent à de fines lianes, les potagers font grise mine et les fontaines toussent un filet maigrichon. 
Le Grand Druide lève les yeux vers un ciel d'un bleu insolent. 
Le vert des clairières prend une teinte de paille digne du Midi. Il ne manque plus que les cigales ! 
— Les incantations ? 
— Déjà faites. On a même convoqué le barde avec son répertoire à faire tomber des grêlons. Sans effet ! 
— Les danses autour des menhirs ? 
— Trois fois. 
— Les galettes en offrande ? 
— Mangées. Elles étaient succulentes. Le ciel n’a pas accouché d’un nuage. 
Un long silence s'ensuivit. 
— Les politiques ? demande enfin un jeune druide. 
Il apprendra avec le temps. 
Le Grand Druide soupire. 
— Ils ont créé une commission sur l'humidité. Une autre sur la gouvernance des nuages. Ils étudient la possibilité d'envisager des pistes de réflexions. Des Think tanks, qu’ils nomment cela. 
Les druides se regardent. Puis l'un d'eux, après une longue bolée de cidre, pour adoucir les canaux, fortement irrigués par l’hydromel, pose son verre avec gravité. 
— Et si on faisait venir François Hollande ? 
Personne ne rit. Les plus anciens échangent un regard inquiet, mais non dépourvu d’intérêt. 
— Tu es sûr de vouloir employer… cette méthode-là ? 
— Avons-nous vraiment le choix ?  L’effet pluviogène est des plus efficaces ! 
Le Grand Druide ouvre lentement un vieux grimoire dont les pages sentent la lande humide. Il lit :  
« En cas de sécheresse exceptionnelle, faire discourir François Hollande. Les premiers nuages apparaissent après vingt minutes. Les pluies deviennent régulières au bout d'une heure. Au-delà de deux heures, prévoir bottes, cirés et sacs de sable. » 
Le silence retombe. Puis le Grand Druide referme le livre. 
— Envoyez l'invitation. 
Trois jours plus tard, l'ancien président prend place devant les habitants réunis sur la grande place. 
— Mes chers compatriotes…  L'heure est grave.
À la troisième minute, un nuage est apparu. À la douzième, le vent a fraîchi. À la vingt-septième, une première goutte s'écrase sur le nez du Grand Druide. 
Au bout d'une heure, les ruisseaux chantent de nouveau. Au bout de deux, les Bretons retrouvent enfin leur météo. 
On raconte qu'il fallut interrompre poliment la conférence avant la troisième heure.
Personne ne souhaitait connaître les conséquences d'une troisième heure de conférence.
Les anciens assurent que nul n'a jamais osé vérifier ce qui se passe après trois heures de discours !
Excès de prudence ou crainte réelle ? 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

mardi 7 juillet 2026

Confiscation des biens des personnes physiques ou morales.


L'expression consacrée selon laquelle « il n'y a pas de fumée sans feu » signifie qu'une rumeur, une accusation ou un soupçon trouvent souvent leur origine dans un fait réel, sans que celui-ci corresponde nécessairement à la vérité tout entière. Elle traduit une forte probabilité, non une certitude.
On écarte volontiers cet adage au nom de la prudence ou de la rigueur juridique. Pourtant, il exprime une intuition née de l'expérience : certaines dérives ne surgissent pas de nulle part. Elles s'annoncent, se devinent, se préparent. Il arrive que la fumée précède le feu, comme le ciel noir annonce l'orage.
Ainsi en est-il du danger selon lequel les ministères de l'Intérieur et de l'Économie pourraient, de concert, priver des personnes physiques ou morales de leurs biens ou de leurs revenus au motif d'une prétendue « incitation à la haine », sans décision préalable d'un tribunal. 
À ce jour, cela n'existe pas dans le droit français. Mais l'inquiétude ne naît pas du néant. Elle s'alimente de l'extension progressive des pouvoirs administratifs et des multiples régimes dérogatoires instaurés au fil des années au nom de la lutte contre le terrorisme, le séparatisme ou les ingérences étrangères.
La tentation est permanente, pour un pouvoir gagné par la logique de l'exception, d'élargir toujours davantage son champ d'action. 
Lorsqu'un État s'habitue à gouverner par l'urgence, le risque existe que les garanties judiciaires deviennent des obstacles plutôt que des protections. L'individu cesse alors d'être un sujet de droit pour devenir une chose. 
La loi du 24 juin 2024 relative aux saisies et confiscations n'a pas supprimé l'intervention du juge en matière de confiscation pénale, certes. Mais il n'en demeure pas moins que le droit français connaît déjà des mécanismes de gel administratif des avoirs, décidés conjointement par le ministre de l'Économie et le ministre de l'Intérieur, sans autorisation judiciaire préalable.
Ces mesures sont officiellement réservées à des faits précis : financement du terrorisme, participation à des activités terroristes ou, plus récemment, certaines formes d'ingérence étrangère. Mais une question essentielle demeure. Qui décide qu'une personne relève de ces catégories ? Sur quels éléments repose cette appréciation ? Quel est le niveau de preuve exigé avant que des conséquences aussi lourdes soient imposées ?
Et surtout, quelles garanties protègent effectivement le citoyen contre l'erreur, l'arbitraire ou l'instrumentalisation politique Le gel des avoirs de citoyens russes suite à des sanctions liées au conflit ukrainien en est l'exemple le plus courant. 
Pouvons-nous, dès lors, envisager une telle éventualité concernant des citoyens français ou membres de l'UE pour avoir exprimé leur sympathie à l'égard de la Russie ? Ou pour dénoncer la dérive totalitaire des régimes dits démocratiques ? Qui pour nourrir les listes noires ?
Rien n’est plus aisé que d'accuser. Je peux, par exemple, affirmer que mon voisin est borgne alors qu'il possède deux yeux parfaitement sains. L'affirmation ne crée pas la réalité. Pourtant, lorsque l'accusation émane de l'autorité publique, elle peut produire des effets immédiats bien avant qu'un juge ne se prononce. 
Dans un État de droit, la puissance publique ne doit jamais disposer d'un pouvoir de sanction reposant principalement sur sa propre appréciation. Car dès lors que l'administration devient à la fois celle qui soupçonne, celle qui qualifie et celle qui sanctionne, la frontière entre la protection des libertés et leur restriction devient dangereusement mince. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

dimanche 5 juillet 2026

La seconde colonne d’Hercule - Conte bref


Va. Écoute. Cherche. Doute. 
Plie tes certitudes en origamis et jette-les au vent. 
Un vent de hasard. Chaud. Froid. Violent. Un vent glacé venu des montagnes. 
Mon oncle Jésus — grand, sec, un peu voûté — portait une moustache qu’il soignait avec application. Et puis ce nez. Un tarin monumental. On ne voyait que lui dans la rue. On l’avait surnommé Cyrano. Je n’en ai compris le sens que bien plus tard. 
Il réglait la circulation pour la police municipale. Ça ne suffisait pas. Le pays sortait d’une grande misère, les cicatrices d’une guerre civile encore à vif. Il arrivait encore que la garde civile frappe aux portes et reparte avec l’homme de la maison. 
La peur élargissait les yeux et cousait les bouches. 
Le soir, après son service, il parcourait la ville avec une mallette d’objets disparates. Stylos, peignes, brosses, ciseaux, gadgets sans nécessité — de quoi séduire un comptoir fatigué. Il devenait représentant en articles divers. Il ne parlait ni de la guerre ni de l’endroit d’où il venait. Il disait seulement : « Avant. » Et puis : « Après. » 
Avant, les hommes riaient fort. Après, ils regardaient derrière eux. 
Dans la cuisine, il s’asseyait toujours à la même place. 
Ma tante Dolorès était souvent absente. « Des choses à faire », disait-elle. 
En vérité, elle aimait le meilleur ami de mon oncle. Ils se retrouvaient dans les hauteurs de la ville, dans des coins ombragés. Moi, j’allais partout. J’ai senti une douleur nette dans la poitrine quand je les ai vus s’embrasser. 
J’adorais ma tante. Elle buvait trop. L’ivresse l’apaisait. Entre deux eaux, son regard devenait du velours. Elle était belle. Douce avec moi. Parfois, on aurait dit qu’elle cherchait un peu de lumière dans l’oubli. 
La chaise grinçait sous le poids maigre de Jésus. Il retirait sa casquette, la posait près de l’assiette, l’alignait avec le bord de la table. Il aimait que les choses tombent juste. Peut-être parce que le reste ne tombait jamais au bon endroit. 
Dolorès servait la soupe sans un mot inutile. Mes cousins parlaient bas. On apprenait tôt à mesurer le volume des choses : le pain, le sucre, les paroles. Moi, j’étais volubile. Trop. Mon oncle disait à ma mère, à voix basse :
— Il va être temps qu’il quitte le pays. 
Parfois, quelqu’un manquait dans le quartier. On disait qu’il était « parti travailler ailleurs ». 
Mon oncle ne commentait pas. Il lissait sa moustache du pouce et de l’index. Geste précis. Presque solennel. Comme s’il redessinait une frontière invisible. 
Le dimanche, il cirait ses chaussures avec soin. Il polissait le cuir jusqu’à voir son reflet déformé dans la pointe effilée — ces chaussures italiennes qu’il aimait tant, au supplice élégant. Son nez surgissait dans la courbure sombre. Il en riait parfois. Un rire bref. Sec. Il n’ignorait pas son surnom. Il l’acceptait. 
Je crois qu'il aimait secrètement l'idée de Cyrano de Bergerac. Cela lui suffisait peut-être.
Les soirs de tournée, il rapportait des anecdotes minuscules : 
Un commerçant qui avait vendu son premier réfrigérateur ; une jeune femme hésitant entre deux peignes ; un enfant fasciné par des ciseaux.
Il racontait cela avec une tendresse discrète, surtout quand Dolorès était là. 
Mon oncle avait du courage. Il glissait les billets dans la poche intérieure de sa veste comme il enfouissait sa peur au fond de sa gorge — d’un geste souple et ferme. 
Un soir très tard, on frappa à la porte. Trois coups. Ni forts ni faibles. Juste assez pour que le cœur change de rythme. 
Dolorès leva les yeux. Lui posa sa cuillère. Lentement. On sentait la peur flotter dans l’air coupable de la nuit. 
Ce n’était qu’un voisin. 
Mais j’ai vu, dans cet instant suspendu, les années s’abattre sur son visage. Pas la guerre elle-même — son fantôme. 
Il se leva. Ouvrit. Parla normalement. Plaisantait presque. 
Quand il revint s’asseoir, sa moustache était parfaitement en place. 
Ce n’est pas la misère que je garde de lui. Ni la peur. Mais cette obstination tranquille à rester droit quand le vent traverse la maison. 
Mon oncle Jésus était la seconde colonne d’Hercule. 
 
Sous l'Casque d'Erby 

jeudi 2 juillet 2026

Euthanasie : nouveau service après-vente de la République

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Soyez courageux ! Acceptez de mourir. Mieux encore : disparaissez avant l’heure. Vous rendrez un fier service à la Nation reconnaissante.
Tout est affaire d’emballage. L’enveloppe compte plus que le contenu. Et pour l’occasion, les communicants du pouvoir ont trouvé la formule magique : « mourir dignement ». Quel chef-d’œuvre de novlangue ! 
Cette expression me ramène à une autre, servie jadis à toutes les sauces : « Pauvres, mais dignes ! ». 
Toujours cette rhétorique des puissants, qui repeignent les chaînes en rubans et les renoncements en vertus. Le lexique officiel regorge d’euphémismes pour faire avaler les pilules les plus amères avec le sourire.
Le téléphone sonne. D’ordinaire, je laisse les numéros inconnus s’épuiser en vain. Cette fois, je décroche. Une voix déborde d’entrain, comme un commercial trop zélé. 
— Bonjour, monsieur. Monsieur Lambda ? 
— Lui-même. 
— Je me présente… 
La politesse de la voix pourrait faire fondre un percepteur. Une voix mûre et bien exercée. La garce est exquise. 
— Je représente la Sécurité sociale. Ma mission ? Accompagner les personnes atteintes de maladies chroniques. 
Je coupe court. Mieux : je prends la tangente, détalant comme un lièvre dans la garenne, poursuivi par la meute. 
— Au risque de vous décevoir, madame, je me porte à merveille. Pas la moindre maladie chronique à déclarer. Les organes sont à leur poste, le moteur ronronne, les voyants sont tous au vert.
Elle ne se démonte pas. 
— Oh, vous savez, loin de moi l’idée de vous souhaiter du mal… Mais à votre âge, après une carrière dans le bâtiment, avec les fatigues accumulées, les excès possibles — alcool, tabac, matières grasses, sucre —, sans oublier l’hypertension, le souffle au cœur, la prostate… autant de petits soucis susceptibles de connaître avec l'âge une issue… fatidique. Je suis là pour vous conseiller. Pour vous accompagner. Pour canaliser un éventuel état dépressif. 
Tiens donc. La Grande Faucheuse a désormais un standard téléphonique et un dossier clinique très au point. Je reste courtois, mais je rabote son enthousiasme morbide. 
— Je vous remercie de tant de sollicitude. Mais dans l’état actuel de mon bien-être, je n’envisage aucune panne. Tant que la mécanique tourne rond, je ne vois pas pourquoi j’irai solliciter les services (et sévices) de notre fleuron national. 
Elle s’accroche comme une bernique. 
— Écoutez… entre nous, je vais vous faire une confidence. Mes deux premiers maris tenaient le même discours. Emportés comme des fétus de paille par un coup de vent. Quant au troisième… je m’inquiète pour lui. Pourtant, il semble en pleine forme… Êtes-vous vraiment certain que… 
Je commence à me demander si elle ne collectionne pas les veufs pour améliorer les statistiques de son entreprise. 
— Écoutez-moi bien, madame. Je vais bien. Même remarquablement bien. Selon le pronostic du meilleur spécialiste que je connaisse— moi-même —, j’ai l’intention de vivre jusqu’à cent dix-huit ans. Cent vingt serait d’une prétention insupportable. Il faut savoir rester modeste. 
Elle ne désarme pas. Armée de la bienveillance de l’administration, de l’autorité du législateur et de l’obstination d’un huissier, elle insiste : 
— Je n’ai pas l’intention de miner votre moral. Mais sachez que si l’idée vous venait, nous sommes là. Aujourd’hui, l’euthanasie est une solution propre, sereine… et digne. 
Un silence. Quelle époque prodigieuse ! 
Autrefois, les pouvoirs publics faisaient tout pour prolonger la vie des citoyens. Aujourd’hui, ils s’appliquent à leur expliquer qu’il existe une sortie… élégante. À croire que le progrès consiste désormais à transformer le droit de vivre en aimable invitation à disparaître. Avec le sourire. Sans bruit. Et, si possible, en remerciant la République pour sa délicate attention. 
Ô soleil ! Soleil vert… 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

mardi 30 juin 2026

La Sainte Inquisition du Thermomètre

Il suffit désormais que le mercure s’élève avec la désinvolture d’un après-midi d’été pour que s’ouvre, séance tenante, le grand concile des âmes thermosensibles. Trois degrés de plus, et les oracles entrent en transe : la fin des temps est annoncée, certificat météorologique à l’appui. 
La Terre, apprend-on, n'est plus cette vieille planète robuste qui en a vu d'autres, mais une créature délicate que la moindre merguez sur un barbecue plonge dans un état de stress post-traumatique. Le soleil lui-même est sommé de s’expliquer : chaque rayon est une faute morale ! 
Son refus obstiné à venir témoigner sur les plateaux météo est une preuve de sa culpabilité, s’il en fallait une ! 
Il faut reconnaître à cette nouvelle foi une remarquable cohérence doctrinale. Tout y est : les prophètes inspirés, les tables de la loi (version bilan carbone), les pécheurs désignés et, surtout, cette exquise certitude d’avoir toujours raison. La vie quotidienne s’en trouve délicieusement simplifiée : 
Le voisin qui tond ? Il scie la branche climatique sur laquelle nous agonisons tous. 
L’oncle en diesel ? Un nostalgique du crime atmosphérique. 
La sœur et sa veilleuse sur la table de nuit ? Une criminelle de guerre énergétique ! 
On respire mieux quand tout le monde est coupable, n’est-ce pas ? 
Quant au doute, quelle relique ! On l’expose parfois, entre deux anathèmes, comme on montrerait un fossile : « Autrefois les gens hésitaient… » 
Fort heureusement, cette époque barbare, comme lors de certaines canicules du temps jadis, où l'on se contentait d'ouvrir les fenêtres sans y voir l'annonce de l'Apocalypse est bel et bien révolue. 
Aujourd’hui, la vérité se mesure et se proclame à haute voix. Dante, s’il revenait, aurait-il la décence de réviser son œuvre ? 
Pourquoi s’embarrasser de cercles et de subtilités quand une bonne damnation immédiate fait parfaitement l’affaire ? Enfer direct, sans escale, pas de purgatoire, cuisson rapide et jugement inclus. 
Le salut, lui, a gagné en efficacité. Plus besoin de méditation : un signalement bien senti, une indignation correctement calibrée, et vous voilà du bon côté des flammes — celles qui purifient évidemment, jamais celles qui brûlent.
Bientôt, les places publiques accueilleront leurs élégants autodafés symboliques. On y jettera avec méthode les climato-sceptiques, les amateurs d’air conditionné et autres hérétiques refusant de psalmodier le credo thermique en vigueur. Et quel spectacle ce sera : une société enfin réconciliée, unie dans la désignation des coupables, réchauffée — au sens le plus humain du terme — par les braises de sa propre vertu. 
Après tout, l'histoire nous l'enseigne : rien ne rassemble autant que le feu. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 28 juin 2026

Les étoiles du quartier haut


 « As-tu trouvé la femme qui t’aime et que tu aimes ? » 
Étrange question. 
Finalement, la vie n’est pas compliquée. Quand on aime, on aime pour aimer. Rien ne dégage autant de clarté. L’amour est un fil invisible, si fin qu’un rien peut le briser. Il tresse des nattes dans l’insondable mystère du vide. 
Mortadelle insiste. Il aime les femmes, le vin et la poésie. Et il m’aime aussi. Je ne sais pas pourquoi, mais il me trouve valable. Dans sa bouche, ce mot vaut toutes les distinctions. C’est ma médaille de bravoure ! 
Il faut l’accompagner. 
— Juste pour voir, dit-il avec ce qu’il faut de diablerie pour attirer le poisson. 
— Pas aujourd’hui, j’ai catéchisme. 
— Mon caté à moi te fera visiter les étoiles mieux que n’importe quel cours d’astronomie. Dieu n’est pas loin, je t’assure. 
Mortadelle a trois ans de plus que moi. Il habite la partie haute du quartier, le versant de la prostitution. Il connaît les techniques de la rue. Un callejero. Un enfant de la rue, comme beaucoup d’entre nous. Un père tranquille, qui sait négocier les virages. Souriant, serviable, le cœur sur la main. Mais gare quand il s’énerve — rarement. Ça déménage.
C’est un ami. Le seul que j’aie, avec Tony, mon chien. Il boit et il fume. Moi, pas encore. Une règle pourtant : jamais devant son père, le Grand Antonio, une crème de gars. 
Mortadelle roule ses pétards dans sa chambre avant son tour du soir. Un vrai chat de gouttière. 
— À ta place, je laisserais tomber le catéchisme pour une fois. Ce n’est pas la mort. Tu verras autre chose que la gueule du curé. 
Aller où ? La curiosité commence à me piquer. Une petite boule se forme dans mon ventre. Je me sens bizarre. 
— Tu verras. C’est une bonne adresse. Je connais tout le monde. 
La ruelle se présente comme un long couloir très étroit dans le quartier des terrasses. Par les toits, on peut le traverser sans encombre. Il offre plein de choses à la curiosité. Il se termine en impasse, une sorte de chausse-trape. Mais une seule enjambée vous projette vers la grande artère. 
Dans ce U architectural, une succession de portes, surmontées de lumières tamisées, ouvrent sur de mystérieux froufroutements. Franchement, je suis inquiet. Jamais auparavant je n’avais vu autant de lumières diffuser si peu de clarté. 
Un jour, la vie tombe par terre. Comme ça. Boum ! 
Depuis, ma tête est un moulin. Je mouds tout et n’importe quoi. Je suis au bord de mes moyens. Tout au bord. La falaise est haute. Je fais des efforts pour paraître serein. Les connaisseurs ne sont pas dupes. 
En réalité, cette ruelle est à la fois centre et périphérie. Dans la pénombre, ma honte est moins visible, du moins je le crois. 
Devant chaque porte, ou dans l’entrebâillement de certaines, se dessinent une paire de melons plus ou moins lourds, ou une paire d’yeux scrutateurs. Je tremble dans mes chaussettes. Le tout baigne dans un parfum entêtant, une sorte de substance chimique agissant violemment sur le psychisme. 
L’odeur du jasmin se mêlait à celle, âcre, des mégots écrasés sur le sol inégal. 
Plus tard, mes pieds se souviendront, j’y deviendrai accro. 
Pour l’heure, ma gorge est sèche. Je n’ai plus de salive. Plus de voix. Plus rien ne semble fonctionner dans mon organisme. 
Les gens parlent à voix basse. Comme à l’église. Serait-ce un sanctuaire avec des nouveaux rites ? 
La musique est douce. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais. Avec mon bermuda orange, tout le monde peut admirer la finesse longiligne de mes jambes de coq sous-alimenté. 
— Combien ? 
— Quoi, combien ? 
Mortadelle ne s’adresse pas à moi. Il parle à une dame que je n’ose pas regarder. Trop belle pour moi, me dis-je. 
J’ai les mâchoires serrées. Je ne pipe pas mot. Si seulement je pouvais me trouver ailleurs.
— C’est la première fois, dit Mortadelle. 
Il parlait à la dame. Moi, j’avais les mâchoires serrées. Quant à mes genoux, je préfère n’en rien dire. 
Mortadelle me prend par le bras. Il murmure tout doucement :
— Tu aimes les étoiles, pas vrai ? Aujourd’hui, tu vas faire un beau voyage vers elles. 
La dame de tout à l’heure, la déesse que j’avais repérée, me prend par la main et me conduit dans un endroit isolé qui sent le jasmin. 
Depuis, j’ai laissé tomber le catéchisme. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

jeudi 25 juin 2026

14 juillet : l'histoire confisquée.

Source : Réseaux sociaux
Le gouvernement français – Macron, devrais-je dire – et les institutions européennes, dont le soutien à l'Ukraine n’est pas à démontrer, envisagent de faire défiler des militaires ukrainiens lors des cérémonies du 14 juillet sur les Champs-Élysées.
Le motif de la fresque est d’ores et déjà trouvé. Ne reste plus qu’à lui réserver une place au Louvre, entre la Victoire de Samothrace et le Radeau de la Méduse : l'héroïque bataillon Azov guerroyant le « démon », le terrassant tel un archange vengeur, érigé en symbole d'une nouvelle Europe célébrant enfin la victoire du « IVᵉ Reich » sur les « tovarichs » moscovites, tandis que les peuples européens sont invités à applaudir des oreilles leur propre mise en bière.
Au-delà du choc d’une telle manifestation, une question fondamentale doit être posée : Que célébrons-nous réellement chaque 14 juillet ? Est-ce, comme on le raconte dans les manuels scolaires, la victoire du peuple français sur l'Ancien Régime, l'affirmation de la souveraineté populaire et des idéaux de liberté ? Ou bien cette date est-elle le symbole d'une autre victoire, celle des puissances financières, des réseaux d'influence, du protestantisme et de la franc-maçonnerie, selon une lecture critique (mais plausible) de l'histoire ?
Les décisions prises par nos dirigeants ne laissent plus de place au doute.
Et que célébrions-nous véritablement en 1945 ? La défaite du national-socialisme et la fin de l'une des périodes les plus sombres de l'histoire, ou bien la simple mutation d'un système de pouvoir qui aurait changé de visage sans disparaître ? Les prédateurs auraient-ils simplement revêtu un costume d'agneau, préservant l'essentiel de leurs intérêts sous des nouvelles apparences ? 
Ces interrogations conduisent à une autre, plus vaste encore : qui aurait été l'architecte de ces transformations historiques ? Quels intérêts ont guidé ces recompositions du monde ? Et surtout, qui aura le courage de rétablir ce que certains considèrent comme une vérité historique occultée, au-delà des récits officiels et des simplifications idéologiques ?
Comment ne pas évoquer le sacrifice immense consenti par le peuple russe — alors soviétique — durant la Seconde Guerre mondiale ? Des dizaines de millions de vies furent brisées dans la lutte contre l'Allemagne nazie. Que reste-t-il aujourd'hui de cette mémoire ? Une exclusion !
Même à l’époque de l’Union soviétique, les russes étaient invités à célébrer la victoire alliée contre le nazisme. Aujourd’hui, ils en sont exclus ! Leur sacrifice n'aurait-il servi qu'à préserver les apparences, tandis que les vaincus d'hier auraient trouvé le moyen de survivre politiquement sous d'autres formes ? 
Ces questions dérangent. Elles divisent. Mais elles ne dispensent pas d'un examen objectif des faits. Elles rappellent surtout qu'une nation qui cesse d'interroger son histoire finit souvent par accepter qu'on l'écrive à sa place. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

mardi 23 juin 2026

Kakastrouphe ! La Kakanikule est de retour !

Pixabay
Les présentatrices météo tombent le haut, le bas et les derniers scrupules pour serpenter d’un cerveau à l’autre, toute sinistrose dehors ! De quoi se rincer les korps et les rétines pendant que les banquises fondent plus vite que les promesses sanitaires affichées en 2003 lors du précédent et tragique épisode kanikulaire – 15 000 morts. 
Soleil de plomb, chaleur de merde, planète nue : vivement le retour du gel, qu'on remette une couche… de glace dans le pastaga ! Pas dans le whisky, sacrilège ! 
On rigole. On ricane. On dégouline. Les thermomètres explosent, les « records » tombent comme les textiles sur les plateaux télé, et chacun y va de son katastrophisme estival. 
La Kakanikule fait vendre du papier, du clic et de l'audience. 
Pendant ce temps-là, la grande vidange continue : celle des lits d'hôpital, des effectifs, des budgets et, finalement, des vivants. Restez chez vous. Ne sortez pas. C’est le confinement à vos frais. Mouillez-vous, vous aurez la double dose !
Car derrière le spectacle de la canicule, il y a une autre chaleur, plus insidieuse : celle des calculettes qui chauffent dans les cabinets ministériels. On ne soigne plus, on comptabilise. On ne protège plus, on arbitre. On ne prévient plus, on accompagne les dégâts en espérant que les statistiques refroidiront avant les consciences. 
Plus de vingt ans depuis la tragique canicule de 2003. Vingt ans de rapports empilés comme des linceuls, de recommandations transformées en papier recyclé, de discours solennels aussitôt évaporés sous le premier anticyclone. 
Vingt ans à savoir, à documenter, à répéter, comme si la vérité, à force d'être martelée, devait finir par devenir un simple bruit de fond. Comme la guerre. Comme les populations civiles écrasées sous les bombes. Comme tant d'autres drames que l'habitude anesthésie jusqu'à les rendre banals. 
Et pourtant, chaque vague de chaleur est un rappel brûlant. L'hôpital ne craque pas sous les degrés : il craque sous les décisions. Sous les budgets serrés comme des garrots, les lits fermés comme des cercueils, les soignants essorés jusqu'à la dernière goutte, alors qu’on ouvre les vannes à tout-va pour alimenter les caisses de quelques trafiquants d’armes, de drogue et d’humains du côté de l’Ukraine. 
La véritable canicule n'est pas météorologique. Elle est politique. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

dimanche 21 juin 2026

La Terre, ou le Procès de la Rondeur. Conte bref


Il était une fois un certain Théodore, lequel nourrissait à l'égard de la Terre une méfiance géométrique fort respectable. Ronde ou plate ?, répétait-il, avec un fort soupçon d’agacement. 
Le débat faisait rage dans sa tête. Il passait une bonne partie de sa vie à couper les cheveux en quatre. Comme il avait la boule à zéro, ça devenait compliqué ! 
Un matin, n’en pouvant plus, il se rendit chez le professeur Archibald, savant renommé dans tout le canton pour avoir découvert plusieurs choses que personne ne lui avait demandées, à qui il portait la contradiction sur bien de sujets. 
— Professeur, dit Théodore en entrant, ni bonjour ni bonsoir, je veux la vérité. 
— Voilà une demande coûteuse, répondit le savant en levant les yeux, sans que nous sachions s’il les levait vers le ciel ou en direction du visiteur. De quelle vérité s'agit-il ? 
— De la Terre. On prétend qu'elle est ronde. On ne parle que de ça ! 
— On le prétend en effet. On l’a même dessinée sous toutes ses coutures. 
— Et sur quelles bases ? 
— Sur quelques observations délicatement transmises par une coalition de savants, de navigateurs et autres esprits hautement qualifiés. 
— Des observations ? Voilà qui est maigre. Avez-vous seulement vu la Terre entière ? Je veux dire, d’un tenant ? 
— Non.
— Moi non plus. Nous sommes donc à égalité.
Le professeur ajusta ses lunettes. 
— Les navires disparaissent par l'horizon. Avec la distance, la première chose qui se dérobe au regard, c'est la coque. Cela est un signe de rondeur, nous enseigne-t-on. 
— Peut-être se couche-t-elle pour faire une sieste. Avec tout le poids qu’elle transporte, ce serait mérité, coupa Théodore. 
— Les étoiles changent selon la latitude. Trouvez-vous qu’elles aussi... 
— Elles voyagent. Chacun a droit à des vacances. Non ? 
— Les ombres ne sont pas les mêmes partout, vous l’avez remarqué, je pense. 
— Les ombres ont leur caractère. Certaines sont indépendantes. Ce sont des cabochardes. D’autres sont indépendantistes. Elles en ont marre de se faire zieuter par des intrus ! 
Le savant soupira. 
— Jadis, Ératosthène, qui n’était pas indépendantiste, mais grec, mesura la circonférence terrestre avec un bâton. 
— Voilà précisément ce qui m'inquiète. Et pourquoi pas avec une paille à boire ? Depuis quand un bâton décide-t-il de la forme du monde ? Et, pendant qu’on y est, pourquoi ne pas départager les avis les tirant à la courte paille ? 
Le professeur se leva et se servit un café, sans en proposer à Théodore. 
— Alors quelle forme lui donneriez-vous ? 
Théodore réfléchit. 
— Un hexagone. 
— Pourquoi un hexagone ? 
— Pourquoi pas ? Et si je décide que c’est un trapèze mélancolique, je peux tout aussi bien en faire le tour sans jamais tomber dans le grand vide en criant « au secours, la géométrie m’abandonne ! ». 
— Ce n'est pas un argument. C’est une pirouette. 
— C'est pourtant celui qu'on emploie souvent lorsqu'il s'agit de « progrès ». 
Le professeur sentit un mal de tête soudain. Quand allait-il arrêter de tout chambouler ?
— Et si la Terre était carrée, quelle différence y verriez-vous ? 
— Très pratique, répondit Théodore. On saurait enfin où sont les coins. 
— Et les océans ? 
— Ils seraient rangés plus proprement. 
— Et la gravité ? 
— Je m'en méfie déjà. Cette manie qu'elle a de retenir les gens me paraît suspecte. Et pourquoi ne serait-elle pas plate, notre terre ? Ce serait pratique, lisible, idéale pour poser un café sans craindre qu’il ne glisse vers l’Antarctique. 
La porte s'ouvrit brusquement avec un bonjour messieurs très ferme. Une femme entra, c’était Ursule, l'employée de maison. Elle portait un panier de légumes et des œufs, qu’elle déposa sur la grande table de la salle, avec l'autorité de ceux qui n'ont jamais eu besoin d'avoir raison pour avoir raison. 
— Vous discutez encore de la Terre ? 
— Nous cherchons sa forme, dit le professeur. 
— Et vous n'avez toujours pas trouvé ? 
— Non. 
— C'est donc qu'elle est suffisamment grande pour vous échapper. 
— Et quelle est votre opinion ? demanda Théodore. 
La vieille Ursule réfléchit. 
— Est-ce qu'elle porte les pommes de terre ? 
— Oui. 
— Les vaches ? 
— Oui. 
— Les imbéciles ? 
— Assurément. 
— Alors sa forme importe peu. Elle fait le travail. 
Un silence suivit cette déclaration. 
— Voilà qui est remarquablement terre-à-terre, murmura le professeur. 
— C'est normal, répondit Ursule. Je n'ai jamais réussi à vivre ailleurs. 
Et comme personne ne trouva rien à répondre, on alla déjeuner. Des fèves à la turque.
Quant à la Terre, ronde, carrée, hexagonale, plate ou chiffonnée, elle tourne à son rythme sans demander à quelle figure géométrique, elle appartient. 
Ce qui est peut-être la marque des choses importantes. 
 
Sous l'Casque d'Erby