vendredi 11 septembre 2026

Un fascisme d’avance

« Je suis antifasciste et je le serai toujours. »
 
Magnifique. Deux illuminés, un calicot et une certitude absolue. Qu’il est long le chemin qui va de l’orteil à l’occiput ! 
Les élections approchent et, déjà, nous assistons à l'échauffement des jockeys, affublés de casaques flamboyantes, et à de paris audacieux. Pour l'instant, pas question de galoper : c'est du trot monté. Toute autre allure risquerait de conduire directement à l'épuisement et à la disqualification. 
Temps poisseux. Visibilité nulle. Le départ n’est cependant pas retardé. La liste des participants n’est pas encore close. Ligne d’arrivée aléatoire. Va y avoir de la casse ! 
Petite question aux gars de la pancarte : qui décide qui est fasciste et qui ne l'est pas ? Inutile d’insister, c’est bouché ! 
Avec les présidentielles les turbulences idéologiques à zéro balle sont à la fête. Mais ça peut s’avérer payant ! L'illuminé de toujours, qui considère comme fasciste quiconque ne pense pas comme lui, joue au policier de la pensée. Quiconque ose un ressenti personnel est en danger. 
Le délégué syndical, soudain investi de pouvoirs inquisitoriaux, soucieux des subsides que l'État lui octroie et craignant pour son avenir lustre son index. 
Le chef de parti, qui distribue des cartes de démocrate depuis son bureau à qui le mérite, selon des critères toujours douteux, compulse le dictionnaire des bonnes mœurs. Il suffit que le questionnement ne corresponde pas au vôtre pour que, par magie, l'étiquette s'imprime sur votre front, comme un code barre ! 
Tout cela a un avantage conséquent : si c'est moi qui décide qui est fasciste, j'aurai toujours un fascisme d’avance sur vos pensées. 
Démocratiquement pratique ! 
Le débat (quel débat ?) entre gauche et droite est faussé depuis que des malins ont décrété qu'il existait dans l’échiquier politique traditionnel un gouffre entre les deux faces d'une même pièce. Amener l’électeur à le croire contribue à la floraison des gogos par tous les temps ! 
Pourtant, prenez une pièce d'un euro (un de nos francs anciens égal un euro, la belle arnaque!), retournez-la autant que vous voulez : elle aura toujours la même valeur, quelle que soit la face qui apparaît — à condition, bien sûr, que le cours de la Bourse se comporte correctement. 
Voter à gauche parce qu'on croit que la gauche est vraiment ce qu'elle prétend être est aussi peu fiable qu'un pneu crevé en pleine montagne. 
En réalité, il y a un seul dupe : le naïf à qui l'on a fait croire que, là-bas au loin, après avoir traversé plusieurs vies et autant de morts, il existe un terrain luxuriant où il pourra creuser un trou, s'y glisser et attendre que le voile évanescent du « paradis socialiste » recouvre pour toujours l’horreur des dénis. 
Requiesce in pace ! 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 

dimanche 6 septembre 2026

Gaston dans ses œuvres - Conte bref


La petite place ovale des marronniers est noire de monde. C’est la haute saison touristique, « l’invasion de criquets pèlerins ». Gaston n’aime pas ça : il y donne libre cours à sa mauvaise humeur. D’un catastrophisme lyrique, il tire à la balle dum-dum sur le moindre fait, comme s’il s’agissait des derniers soubresauts d’une humanité en perdition. Avec Gaston, les coïncidences n’existent pas. Ne lui parlez pas de hasard ! Tout est planifié par des esprits pervers n’ayant que le mal pour viatique. Derrière chaque coïncidence, il voit une stratégie. Une machination dans la moindre zone blanche du réseau internet. Chaque toussotement du Wi-Fi est un acte calculé pour empêcher la parole libre. C’est Sodome, Gomorrhe et pandémonium ! 
Il est attablé avec Fonfon — Alphonse dans le civil : un ancien ouvrier métallo, placide, légèrement vachard — il en a mis de l’eau dans son vin —, mais moins que Gaston. S’il aime le côté excessif de son ami (signe de bonne santé mentale), il refuse de le suivre dans ses éclats. Il ne cherche pas à avoir raison : il veut sagement éviter que la pause café ne vire à la commission d’enquête parlementaire. 
Petit échange à bâtons rompus sur la fin du monde qui, selon les cas particuliers, peut arriver à n’importe quel moment et à n’importe avec une imprévisibilité métronomique.
GASTON — On est foutus. 
ALPHONSE — Bonjour à toi aussi. Bien dormi ? (Au serveur) Un café, s'il vous plaît.
GASTON — Je suis sérieux. 
ALPHONSE — C’est justement ce qui m’inquiète. J’ai rêvé... 
GASTON — Le système avance. 
ALPHONSE — Quel système ?  
GASTON — Celui qu’on n’ose pas nommer.  
ALPHONSE — Ah. Il ne vieillit pas. 
GASTON — Tu te moques.  
ALPHONSE — Jamais. Je fais gaffe.  
GASTON — Regarde autour de toi.  
ALPHONSE — Je ne fais que ça. Mais de temps en temps, je dois jeter un œil à mon assiette.  
GASTON — Rien ne te choque ? 
ALPHONSE — Si. Le prix du beurre.  
GASTON — Je parle de la société ! 
ALPHONSE — Elle aussi est chère.  
GASTON — Les mots ont changé.  
ALPHONSE — Les mots changent depuis qu’ils existent. Même les Académies ne peuvent rien contre eux.  
GASTON — Certains mots sont comme des armes. Ça tue !  
ALPHONSE — Raciste, fasciste, extrémiste… Je ne dis plus antisémite, ça pourrait coûter cher. Tout est dans le dictionnaire.  
GASTON — Exactement.  
ALPHONSE — Il faut admettre que ça se vend bien.  
GASTON — Ils servent à faire taire.  
ALPHONSE — Souvent.  
GASTON — À exclure.  
ALPHONSE — Pléonasme.  
GASTON — Donc tu le reconnais !  
ALPHONSE — Je reconnais, oui, mais je me prends pas la tête.  
GASTON — Tu minimises.  
ALPHONSE — Non. Je trouve qu’il fait beau. Que l’été incite à la décontraction. Regarde ces femmes dans ces robes… Rien que de les regarder, j’ai l’impression de me promener au paradis.  
GASTON — Tu ne comprends pas l’époque. Tu refuses de la regarder en face. On est loin du paradis, ici !  
ALPHONSE — Je la comprends assez pour savoir qu’un imbécile n’a pas besoin de plan secret pour être ce qu’il est. Et j’en fais partie.  
GASTON — Avant, le pouvoir avait besoin de la force.  
ALPHONSE — Aujourd’hui aussi.  
GASTON — Aujourd’hui, il n’en a plus besoin.  
ALPHONSE — Pourquoi ? 
GASTON — Parce que nous nous surveillons nous-mêmes. 
ALPHONSE — Ça, c’est exact. Tu marques un point. On fait gaffe à ce qu’on dit. Du temps de l’Occupation c’était pareil, c’est mon vieil oncle qui le disait, quand il avait un coup dans la trompette. In vino veritas... 
GASTON — Tu vois ! 
ALPHONSE — J’ai dit « exact », pas « totalitaire ». 
GASTON — Tu joues sur les mots. C’est agaçant ! 
ALPHONSE — Certains. J’aime les mots. Ils révèlent des choses surprenantes. Ils sont des guides invisibles, tapis derrière les buissons de l’esprit. A la moindre étincelle, hop ! Ils allument un brasier !  
GASTON — Ils ont peur d’être jugés, eux aussi. D’être rejetés. Ce sont des condamnés en sursis. 
ALPHONSE — Tout le monde craint quelque chose. Ou quelqu’un. 
GASTON — Ça me donne la haine ! 
ALPHONSE — Depuis l’invention du fasciste imaginaire, tout le monde a son code barre, comme les produits de consommation.  
GASTON — Tu vois bien ! 
ALPHONSE — Je vois surtout qu'on a inventé un régime politique très efficace : la trouille. Celle de Gérard, à l'immeuble du port, quand il tourne sa clé deux fois. Il a même collé une caméra sur son balcon pour guetter les mouvements vicinaux, comme des oiseaux rares. 
GASTON — Il façonne les consciences.  
ALPHONSE — Ça m’en a tout l’air. 
GASTON — Il sélectionne ce que nous voyons. 
ALPHONSE — Difficile de dire le contraire. 
GASTON — Il nous enferme dans des bulles. 
ALPHONSE — Mais il faut reconnaître une chose.  
GASTON — Laquelle ? 
ALPHONSE — Avant Internet, il fallait acheter le journal pour être… mal informé. Maintenant, c'est gratuit. Que nous croyons ! 
GASTON — Tu es désespérant. Comment fais-tu pour garder ton calme ? 
ALPHONSE — Je regarde le défilé des femmes dans la rue. Le paradis ! 
GASTON — Et l’histoire ! 
ALPHONSE — Ah, l’histoire ! Je n’étais pas là ! 
GASTON — On efface notre mémoire. 
ALPHONSE — Qui ? 
GASTON — Eux. 
ALPHONSE — Qui, eux ? 
GASTON — Les effaceurs. Ceux qui te jurent qu'il fait soleil alors que tu te prends une saucée. 
ALPHONSE — Ça devient précis. 
GASTON — Ils pourrissent nos racines. 
ALPHONSE — Lesquelles ? 
GASTON — Les nôtres ! 
ALPHONSE — Les miennes ont du répondant. Elles creusent le sol en profondeur.
GASTON — Tu n’es jamais sérieux. Même quand tu en donnes l’impression. Tu regardes les robes pendant que le monde s’effondre.
ALPHONSE — Exactement. C’est ma contribution à la résistance. 
GASTON — Un jour, tu comprendras. 
ALPHONSE — Peut-être. Mais ce jour-là, j’espère que le café sera encore bon… et que les robes… Ah, les robes ! 
GASTON — Je t’envie. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
Pour info, la planche date de plus de 50 ans. 
C'était mes débuts comme archéologue attitré à un site.

jeudi 3 septembre 2026

Quand la dystopie nous prend en otage


Il suffit de lever les yeux, un soir où l’écran bleuté éclaire le visage lui donnant l’apparence d’un masque à oxygène, pour sentir que quelque chose a changé dans l'air qu'on respire.
On vit une époque où les mots sont des balles : « raciste », « fasciste », « extrémiste », « antisémite ». Il ne reste plus grand-chose d’humain dans ce marasme. On tire à l’aveugle, avec l’intention de faire un maximum de ravage. 
Derrière l’inflation verbale, il y a plus profond : qui définit le bien et le mal ? Qui fixe ce qu'il est permis de penser ? Cette version nouvelle du totalitarisme n’a pas les traits des régimes autoritaires d'antan : pas d'uniformes, pas de police politique, pas de parti unique, pas de camps, puisque nous y sommes déjà. Elle s’insinue dans nos vies, dans nos gestes, sous les dehors rassurants de la modernité, de la tolérance et du progrès. Elle ne touche pas au corps, elle métastase l'esprit. Le contrôle n'interdit pas toujours une idée : il installe les conditions pour la transformer en maladie honteuse. On ne dit pas : « Tu n'as pas le droit de parler », on le suggère avec un zeste de culpabilité paralysant : « Tu veux vraiment devenir comme ceux qui pensent ça ? » 
Avant, le pouvoir s’imposait par la violence brute ; le sang laissait des traces sur le bitume. Maintenant, il agit par le regard des autres, par l'exclusion symbolique et la répétition d'un même discours. La peur de la sanction laisse place à la peur d'être isolé, disqualifié. Et quand l'individu surveille lui-même ses pensées, la domination change de nature. La prison la plus efficace, c'est celle où le détenu garde sa propre cellule. C’est ce moment troublant où il a la clé dans la poche !
C'est là que la dystopie s’épanouit : pas dans un monde où tout est interdit, mais dans un univers où l’on vous fait croire que tout est permis. Plus besoin de propagande grossière, de prosélytisme, de programmes pour convaincre, de la salive à dépenser pour peu de résultat. Ce qui est répété sans fin cesse d'être efficace. La nouvelle méthode pousse l’individu à adopter le vocabulaire, les indignations et les interdits de la nouvelle doctrine, jusqu'à renier son propre héritage. La domination atteint son sommet quand l'opprimé défend les mécanismes de sa propre disparition. Quand il trouve sa langue archaïque, ses traditions suspectes, son histoire pesante. On efface la mémoire sans brûler des livres : il suffit de les ignorer. De couper l'individu de ses ancêtres, de ses récits fondateurs, de ses repères communs. Une société devient dès lors corvéable, prête pour la reconfiguration idéologique. Le numérique, où nous sommes installés de plain-pied, accélère ce processus. Qui contrôle le passé modèle le présent ; qui tient le présent maîtrise l'avenir. 
Une civilisation qui ne transmet plus rien est une coquille vide : un récit venu d'ailleurs peut facilement la coloniser. Les tensions migratoires à Ceuta, les tragédies de Gaza, la guerre en Ukraine, l’agression contre l’Iran et le Liban sont autant de tumeurs qui illustrent ce basculement. Mais l'enjeu dépasse les faits bruts : il touche au cadre moral qui les enveloppe et leur donne sens. Qui désigne-t-on comme victime ? Qui comme responsable ? Quels faits choisit-on d'éclairer, et lesquels restent dans l'ombre ? 
Le vrai danger vient quand la morale cesse d'être un outil pour comprendre le réel et devient l’injonction qui le filtre et le déforme. C'est là le visage le plus inquiétant de cette dystopie : non pas un pouvoir brutal et visible qui dicterait chaque geste, mais un système insidieux qui façonne peu à peu ce que nous devons désirer, mépriser, craindre ou rejeter, sans avoir l'air de nous y obliger. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

lundi 31 août 2026

L'Islande c'est NEI !

 
Les grandes manœuvres électorales s'ouvrent sur un charmant coup de gel venu d’Islande. Quel régal !
Après un été caniculaire, apprécions comme il se doit cette soudaine fraîcheur atlantique !
Le peuple islandais était donc convié à trancher un dilemme existentiel : fallait-il supplier l'Union européenne de bien vouloir rouvrir les négociations d'adhésion — gentiment congelées depuis 2013 — ou admettre l'impensable, à savoir qu'on peut survivre treize ans hors du giron bruxellois sans finir dévoré par des ours polaires ? 
Le couperet est tombé, avec une délicatesse toute nordique : un NEI limpide à 52,8 %, porté par un taux de participation famélique de… 81,6 % !
De toute évidence, les insulaires s'ennuyaient chez eux. La géographie du vote est un chef-d'œuvre de cohésion : pendant que la jeunesse branchée et les ministères de Reykjavik votent OUI à 57 %, persuadés d'être le centre du monde, l'intégralité du reste de l'île — du Nord-Ouest (62,9 % de NON) jusqu'au Sud — renvoie l'UE à ses chères études. 
Le plus savoureux reste l'efficacité clinique des épouvantails habituels. Mêmes les sorties de Donald Trump sur le Groenland voisin n'ont pas réussi à créer l'ambiance de panique requise pour emporter le morceau ! 
Il faut croire que la panoplie complète des menaces officielles — la Russie, la Chine, l'Iran et le grand méchant loup — peine à terrifier des gens qui vivent déjà sur un volcan. Que craindre de pire ! 
C'est tout le charme des consultations populaires : dès que le scrutin échappe à toute tentative de mise en scène et de trucage grossier, le résultat manque cruellement de discipline. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

samedi 29 août 2026

Ceuta et Melilla : La frontière comme arme politique.

On dit que l’histoire est cyclique. Que le pire se répète à intervalles réguliers. Faisons en sorte de rompre le sortilège.
Enclaves espagnoles en Afrique du Nord bien avant la création du Maroc par l’empire colonial, Ceuta et Melilla ne cèdent pas sous la pression d’une armée, mais sous le poids de notre déni.
La crise de juillet l’a prouvé jusqu’à l’absurde : réduire l’assaut simultané de dizaines de milliers de personnes à une simple urgence humanitaire ou à un banal incident frontalier relève de l’aveuglement politique. On n’ouvre pas une frontière aussi verrouillée sans que le pouvoir marocain ne tourne délibérément la clé. Rabat n’a nul besoin d’envoyer des chars quand il lui suffit de croiser les bras. Tout comme l’Espagne n’a que le petit doigt à bouger pour sectionner le câble qui traverse le détroit depuis Tarifa et alimente le Maroc en électricité ! 
En léguant la garde de ses portes à un voisin souverain, l'Europe s’est condamnée — rien n’est naïf avec elle — à subir un chantage diplomatique permanent, transformant le désespoir humain en monnaie d'échange sur le Sahara et les subsides de Bruxelles. Est-ce si innocent de la part d’une UE qui nous promettait la fin des conflits entre les peuples si on votait pour elle ? 
Pendant que l’exécutif espagnol brille par son incroyable absence et le cynisme consternant de ses représentants, la fracture interne s’agrandit. La colère populaire qui déferle jusqu'au rassemblement prévu ce 2 septembre n'est plus un simple mouvement d'humeur : elle est le symptôme violent d'un État dépassé, voire complice. Car le piège tendu est plus vaste, plus vicieux. Nous subissons une guerre hybride intégrale dont le véritable champ de bataille n'est pas le grillage d'El Tarajal, mais l'esprit même des citoyens. 
Dans cet écosystème du chaos, chaque image et chaque rumeur alimentent une polarisation politique destructrice. Les passeurs encaissent les bénéfices, les rivaux régionaux se frottent les mains et les démagogues exploitent la brèche sans même avoir besoin de se concerter. 
L'objectif ultime n'est pas de conquérir un territoire, mais d'user l’Espagne de l'intérieur, d’écarter toute capacité de réaction rationnelle et de dresser les compatriotes les uns contre les autres. L’erreur du PSOE, aux yeux d’une part croissante de l’opinion, est double : avoir gouverné comme si le pays finirait par accepter les décisions qui lui sont imposées, et avoir parié sur une lassitude générale qui conduirait, une fois encore, à la résignation. 
Mais la résignation n’est pas infinie. 
Face à un choc sécuritaire et politique de cette ampleur, la division constitue déjà une défaite en puissance. L’histoire espagnole rappelle, avec une force tragique, ce qui peut arriver lorsque l’adversaire politique cesse d’être un compatriote pour devenir un ennemi intime. Il ne s’agit pas de prétendre que l’Espagne de 2026 est celle de 1936. Les contextes sont différents. Mais la mécanique de focalisation mérite d’être regardée en face : une société qui ne sait plus se parler est vulnérable. 
À Ceuta hier, à Melilla dans une suite logique, le danger ne réside donc pas seulement dans ce qui franchit le grillage. Il réside dans ce que la crise fait franchir à la société elle-même : la frontière entre le désaccord et la haine, entre l’inquiétude légitime et la panique, entre la critique du pouvoir et la destruction de toute confiance collective. 
La question n’est pas seulement de savoir qui tire profit de la crise. La véritable question est de savoir combien de temps l’Espagne acceptera de se laisser enfermer dans les réflexes, les divisions et les aveuglements que ses adversaires — quels qu’ils soient — n’ont même plus besoin de créer eux-mêmes. 
Il leur suffit désormais de les regarder prospérer. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

mardi 25 août 2026

Assassinat de García Lorca : la terreur nationaliste

12 faits intéressants sur le célèbre auteur andalou : Federico García Lorca
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Entre deux soupirs bien cambrés, 
Au bout d’une plaine desséchée, 
Une voix anonyme timbre, 
Un message d’éternité. 
 
Ils sont nombreux les poètes espagnols que j’aime, de León Felipe à Antonio Machado, mais García Lorca demeure à jamais celui qui a ouvert les portes de l’épiderme au monde invisible de l’émotion. 
Il court sur les réseaux en ce quatre-vingt-dixième anniversaire de son exécution un narratif consternant sur sa mort. Le poète aurait payé de sa vie la satire trop précise et cruelle de La casa de Bernarda Alba, ou pire, aurait été livré à la meute réactionnaire par de prétendus « amis de gauche » poussés par une obscure vengeance. 
Cette « version historique » relève de ces histoires farfelues sur laquelle le plus endurci des complotistes n’oserait apposer son sceau. Elle cherche à distiller dans l’ignorance collective l’une des pages les plus noires du nationalisme ibérique, la transformant en simple règlement de comptes privé ou en trahison de la gauche. Même si cette dernière n’est pas exempte de reproches dans bien des domaines, il ne faut pas pousser l'analyse vers de telles aberrations, sous peine de plonger dans le ridicule absolu. 
L’assassinat de Lorca n’a pas une cause unique. Il naît du croisement de facteurs politiques, sociaux et personnels qui, dans le climat de terreur instauré à Grenade dès le soulèvement de juillet 1936, firent de lui la cible idéale. 
Intellectuel de premier plan engagé à gauche, soupçonné sans aucune preuve de franc-maçonnerie et assumant son homosexualité, il incarnait tout ce que les nationalistes haïssaient. Dans une ville où la répression s’abattait sans discernement sur les républicains, les syndicalistes et les esprits libres, sa notoriété n’était pas une protection, mais un danger. 
Le 16 août 1936, il y a quatre-vingt-dix ans, un groupe armé mené par Ramón Ruiz Alonso, ancien député de la CEDA devenu un des acteurs de la terreur locale, se présente au domicile des frères Rosales, où Lorca s’était réfugié. Eux-mêmes phalangistes, ils s’opposent en vain à son arrestation. Il est à noter que Lorca comptait des amis dans toutes les couches politiques de la société espagnole, la poésie dépassant le clivage politique. Ruiz Alonso, qui a participé à la dénonciation, le livre aux forces insurgées. Deux ou trois jours plus tard, entre le 17 et le 19 août, le poète est fusillé entre Víznar et Alfacar, aux côtés d’un maître d’école, Dióscoro Galindo, et de deux anarchistes, Francisco Galadí et Joaquín Arcollas. Aucun procès. Aucune formalité. Juste l’application brutale d’un système de terreur politique qui allait durer des décennies. 
Les rivalités locales et les querelles anciennes entre la famille García et le clan Roldán-Alba, nourries de tensions agraires, d’héritages disputés et de jalousies bourgeoises, étaient certes réelles, mais insuffisantes pour provoquer délation et exécution. La casa de Bernarda Alba, écrite peu de temps auparavant, s’inspirait en effet de voisins de sa mère et de figures connues de la microsociété granadine. Ces références à peine voilées ont certes pu raviver des rancunes. Mais transformer la pièce en cause directe de l’exécution, ou imaginer une conspiration d’amis de gauche vengeurs, reste une extrapolation sans fondement. Aucune preuve ne soutient cette thèse. Elle appartient au domaine de l’absurde. 
En définitive, Federico García Lorca a été assassiné par le système de terreur mis en place par les nationalistes. Ce système a trouvé à Grenade des relais et des dénonciateurs mus autant par la haine politique que par des hostilités personnelles. Les rancunes locales ont existé, elles ont même pu accélérer le destin du poète. Mais elles n’ont fonctionné que parce qu’un appareil de répression les a rendues possibles et les a armées. Ni la pièce, ni de prétendus amis de gauche n’ont commandité sa mort. 
C’est le nationalisme en armes qui l’a tué. Il faut l’assumer ! 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
 

dimanche 23 août 2026

Hall de nuit – Conte bref


« Très confortables, ces fauteuils crapaud. Une petite réserve, pourtant : le simili. Le skaï, quoi. Ça chauffe les fesses, ça colle au futal et, au bout d’un moment, on finit par glisser vers le bord. » 
Accroché à ma potence à perfusion, sa liane plastique serpentant sur l'accoudoir, je sirotais un énième café tiré de la machine. Le hall était muet. L’hôpital, verrouillé pour la nuit, semblait avoir digéré son personnel, ses visiteurs et ses bruits de jour. Ne restait que la demi pénombre des veilleuses, l'alignement des ascenseurs et ce bourdonnement venu des couloirs latéraux qu’on finit par ne plus entendre. 
J’étais tendu, mais tranquille. Fixé au mur, l'écran de télévision affichait un noir profond, sans même le clignotement d’une veille. L'immobilité était totale. Puis une bouffée d’alcool pur et de tabac froid vint fouetter mes narines. Pas une odeur discrète. Une présence. 
Avant même qu'elle n'entre dans mon champ de vision, je sus que mon territoire était violemment investi. Une ombre massive me contourna lentement et vint se planter devant moi. 
— Salut, compagnon ! 
Au son de cette voix rocailleuse, je compris aussitôt que ma tranquillité venait de prendre un coup de calcaire. 
— Salut, l’ami, répondis-je par réflexe, l'air hébété. 
Sans demander son reste, l'homme posa sur la table une bouteille de vodka déjà bien entamée, deux gobelets en carton, puis, avec une satisfaction appliquée, un paquet de cigarettes extrait d’une poche de son blouson. 
Je suivais son manège, stupéfait. Pour la paix, on repassera. 
— Désolé, mais il m’est interdit de toucher à ça. 
— C’est ce qu’on m’a répété des dizaines de fois. La première, ça remonte à… 
— Comment vous avez fait pour entrer ici ? La sécurité ne filtre plus ? 
Il eut un petit sourire. 
— Les pompiers. 
— Les pompiers ?
— J’errais en ville. Bien torché. Je me suis étalé sur le trottoir. Un beau trou au front. 
Il désigna d'un doigt incertain un pansement maculé. 
— Vous voyez la suite… 
— Non. 
— Ils m’ont ramassé, embarqué, déposé aux urgences. Et voilà. 
— Et la bouteille ? Le paquet ? 
— Ils n’ont pas fouillé mon barda. Les urgences débordent, le personnel est sur les dents. Ils ne sont pas assez nombreux. C'est le foutoir. Y en a qui geignent, d'autres qui morflent, des qui jouent la comédie. Dans ce souk, se glisser jusqu'ici, c’est un jeu d'enfant. Il leva son verre vide vers moi. 
— À la tienne, compagnon ! 
C’était la deuxième fois qu’il me collait du « compagnon ». Un irréductible. Un marin de comptoir. Ou simplement un type complètement défoncé. 
— La sécurité est censée patrouiller. 
— Pas avec les transfuges de la psy. On nous fout la paix. 
Il dévissa le bouchon de la vodka avec dextérité. 
— J’ai un collègue qui écume les étages en ce moment. On s’est fait la malle en même temps du centre. Marre des cachetons qu’on nous fait avaler pour qu’on se tienne tranquilles. Il cherche un dentiste. 
— Un dentiste ? À trois heures du matin ? Ici ? 
— Il prétend que le sien lui a posé un micro sous un plombage. Un truc du gouvernement. Il s'imagine qu'on l'a fiché comme individu dangereux pour le système. 
— Un micro sous une dent… C'est du lourd... 
— Pire que ça ! 
Il avala une bonne gorgée, essuya sa bouche du revers de la manche et se pencha vers moi, l'œil plissé. 
— Lui, au moins, il a une excuse. 
Je sentis que la soirée allait s'étirer dangereusement. Me fixant intensément, il lâcha : 
— T’es pas ce que tu parais. Tu caches bien ton jeu. T’es un petit malin, toi. 
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? 
— Ta tête. M’est avis que t’en as vu de la pluie courir sous les ponts. T’es un rouge, un vrai... Je dis ça… 
— Je déteste le rouge, coupai-je calmement. Jamais assez intense. Toujours en demi-teinte.
— Comme le vin coupé à l'eau, c’est ça ? 
— Je déteste le rouge. Je n’aime que le pourpre dans le cœur des fleurs. 
— Un indien, je te jure. 
— Même pas. 
Deux malabars en blouse blanche se postèrent de chaque côté du fauteuil de mon visiteur, l’invitant à les suivre sans tapage. Ce qu’il fit sans se faire prier. 
Se tournant vers moi, il dit : 
— Content de t’avoir croisé. Moi, c’est Bogdan. A une prochaine, Geronimo ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

lundi 17 août 2026

Ceuta, prochainement chez nous.

 
Silence, on viole. 
Silence, on agresse. 
Silence, on se tait. 
Et dans ce silence, tout est permis. 
Le droit d’accepter. 
Le devoir de se courber. 
La punition pour qui refuse. 
L’opprobre pour qui parle. 
La honte sur les victimes, coupables de déranger l’ordre établi. 
Au nom des agresseurs, on réclame le calme. 
Au nom de la paix, on exige le silence. 
Au nom du vivre-ensemble, on doit la fermer. 
Le droit pour eux. 
Le bâillon pour les autres. 
Chez nous, ils décident, imposent, prennent la place. 
Puis, on nous somme de nous réjouir. 
Place nette est faite. 
On entre sans frapper. 
On déplace les meubles. On retourne les tables. On pisse dans nos assiettes. 
On chie dans nos gamelles. 
Et pendant que nous nettoyons, on exige compréhension. 
Ne pas dire. 
Ne pas nommer. 
Ne pas regarder en face. 
Sourire. 
Acquiescer. 
Supporter. 
Parce que parler c’est provoquer. 
Refuser est intolérance. 
Résister est coupable ! 
Silence ! 
Le silence des consignes. 
Un silence organisé pour protéger l’agresseur et isoler la victime. 
Mais il n’efface ni la honte ni le crime. 
Il ne change pas l’imbuvable en eau potable. 
Il ne transforme pas l’agression en droit, ni l’humiliation en respect. 
Nous n’avons pas à faire bonne mine pendant qu’on nous piétine. 
Le devoir de dire non. 
Le droit de parler. 
De stopper la violence. 
Le droit inaliénable à l’insoumission. 
Lorsque le silence devient la règle, s’insurger est un acte de survie ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 16 août 2026

Les heures blanches – Conte bref

Le cœur bat fort. Chaque plainte est une peur qui refait surface, une douleur expulsée avant qu’une autre ne prenne sa place. C’est le lot des lieux de souffrance où l’empathie se donne pour mission de faire le bien. 
Je quitte l’odeur médicamenteuse de la 438. Mon compagnon de chambre — ancien champion sportif — expulse tant bien que mal les derniers restes d’une carrière faite de hauts et de bas. C’est le déclin. 
Tout dort sous les lumières blanches de l'Hôpital. L’instant est propice. Je me laisse glisser sur le sol plastique. La voie est libre. Au bout du couloir, à droite : les ascenseurs. 
À cette heure, le hall est désert. 
Dans le petit espace aménagé pour les visiteurs, le vide est total, mais pas absolu. Des échos traversent l’espace comme des météorites. Une ombre est recroquevillée dans l’un des fauteuils crapauds. Je ne la remarque qu’une fois assis.
 — Bonsoir, dis-je en dissimulant ma surprise. 
Rien. Seulement une paire d’yeux démesurément grands, plantés dans un visage émacié. Des yeux sans couleur définie, et pourtant animés d’un feu presque divin. Ils me fixent comme s’ils cherchaient à sonder mon âme. 
— Il fait lourd, vous ne trouvez pas ? 
Je relance la conversation, comme on insiste au démarrage d’un moteur qui tousse. 
— Connaissez-vous votre nom ? Votre date de naissance ? demande-t-elle d’une voix suave, fatiguée, qui a déjà côtoyé le néant. 
Le rituel du réveil, quand le soignant vient vous prodiguer les premiers soins. 
On vérifie que vous ne perdez pas le nord. Questionnaire de douanier : « Rien à déclarer ? » 
Elle sourit et ajuste légèrement sa posture. 
— Je vais à la machine à café. Vous en voulez un ?
— Pourquoi pas. Mais ce sera un chocolat. Noir. Beaucoup de cacao. Hélas, je n’ai pas de quoi payer. 
— Je vous l’offre. 
Je me relève, fais l’aller-retour et pose le gobelet fumant à sa portée. 
— Tenez. Il n’est pas sucré. 
— Dites-moi votre nom… Votre date de naissance… Que je puisse vous rembourser. 
— C’est inutile. Je m’appelle Gaspard. 
Elle se lève pour rajuster ses vêtements. Elle est incroyablement belle. 
— Je suis en sursis, voyez-vous. Je me matérialise. Mes formes, mon corps, ma tête… tout suggère que j’existe. Pourtant, une petite graine a germé, qui n’en fait qu’à sa tête. 
Je commence à flipper. 
— Vous n’êtes pas seule, si cela peut vous rassurer. Moi-même… 
Elle lève la main. 
— Je suis une page blanche. Une page sur laquelle on écrira tout, mais dans laquelle on ne lira rien. Ni ce que je suis, ni ce que j’étais. Je suis encore lucide. Pour combien de temps ?
— Nous en sommes tous là, je crois. 
— Pour moi, c’est différent. Je suis déjà une naufragée. Pas encore noyée. Mais les chances d’en sortir sont nulles. 
Étrange échange, à une heure où la douleur semble faire une pause. Elle porte le gobelet à ses lèvres. 
— Viendrez-vous ? 
— Pardon ? 
— Viendrez-vous me voir quand tout cela ne sera plus ? 
— Pourquoi pas. Mais le voudriez-vous vraiment ? Sauriez-vous… 
— Me souvenir, coupe-t-elle. À l’instant, oui. Plus tard… vous-même, serez-vous encore en mesure de… Elle boit une gorgée. 
— Ce thé est délicieux. Je n’en ai jamais goûté de semblable. 
Je regarde le gobelet. 
— J’ai choisi au hasard. Hormis le thé à la menthe, je ne suis pas amateur. 
Elle sourit. 
— On dit qu’Alzheimer vous aide à gagner une forme de détachement. Une liberté dont vous avez toujours rêvé. 
— On le dit. 
Une voix s’élève derrière nous. 
— Tu viens, ma chérie ? Il est temps. 
Elle se tourne. 
Le temps est à l’arrêt. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

mardi 11 août 2026

Ceuta, une ville dans la tourmente.

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Ceuta. J’y suis né. Un morceau de mon cœur et de mon âme y est resté. Ce qui se passe aujourd’hui dans cette enclave espagnole en Afrique me donne le sentiment d’assister à quelque chose qui dépasse largement la simple crise migratoire. 
Il y a, dans cette irruption massive et soudaine, les signes d’une déstabilisation dont le chaos pourrait bien être, sinon le but, du moins l’instrument. 
Un afflux de dizaines de milliers de personnes en quelques heures ou quelques jours ne laisse ni le temps de comprendre, ni celui de réfléchir. Il provoque les réflexes les plus élémentaires : la peur, la colère, le rejet. Et, trop souvent, la haine et la violence. Lorsque l’équivalent d’une part considérable de la population d’une ville surgit brutalement dans son espace quotidien, l’équilibre social est bouleversé. Mais réduire cet événement à une seule cause serait une erreur. 
Car qui sont réellement ces hommes, ces femmes et ces enfants qui arrivent à Ceuta ? Beaucoup plus d’hommes que des femmes et des enfants, soulignons-le ! 
Il y a certainement ceux qui fuient la pauvreté, le désespoir ou l’absence de perspectives. Certains cherchent simplement une vie qu’ils ne trouvent plus chez eux. D’autres, dit-on, préfèrent la perspective d’une prison espagnole à celle d’un retour dans les rues marocaines où les chances de survivre sont très minces. 
Il y a aussi ceux qui sont venus pour quelques heures, attirés par la possibilité d’un passage éclair, d’un achat, d’un selfie pour les réseaux sociaux, ou d’un frisson dont ils ne  mesurent pas les conséquences. 
Et puis, il y a ceux dont la présence pose une tout autre question : les individus qui font de la délinquance une activité organisée et qui représentent un danger immédiat pour les habitants de l'enclave. Ceux-là doivent naturellement être identifiés et écartés, sans amalgame ni ménagement. 
Mais une autre interrogation demeure. Existe-t-il, derrière cette masse hétérogène, des groupes plus organisés cherchant à instrumentaliser la situation ? Certains pourraient-ils voir dans ce désordre l’occasion de renforcer une présence militante, voire islamiste, à Ceuta, comme on le murmure avec des mots à peine voilés, ou de nourrir à terme une revendication politique sur ce territoire espagnol ? Dans cette hypothèse, pourraient-ils compter sur des relais déjà présents sur place ? Une sorte de cinquième colonne, alimentée par des fonds secrets ? 
Il faut rester prudent : établir de telles connexions exige des faits, pas des intuitions. Mais l'absence de preuve aujourd’hui n'interdit pas de poser la question. Car le véritable danger serait de ne pas distinguer les situations : le migrant en détresse, le jeune en quête d’avenir, le délinquant, le militant politique ou religieux, et l’éventuel acteur cherchant à exploiter le désordre ne relèvent ni des mêmes motivations, ni des mêmes réponses. La question fondamentale est donc peut-être ailleurs : qui a provoqué cette situation ? Qui l’a rendue possible ? Qui en tire profit ? Et surtout, dans quel but ? 
Ceuta n’est pas seulement un morceau de territoire espagnol posé sur la côte africaine. Pour ceux qui, comme moi, y sont nés, c’est une ville, une mémoire, une identité, une part de soi. C’est pour cette raison qu’il faut regarder ce qui s’y passe avec lucidité : sans angélisme, sans haine, sans amalgame — mais sans naïveté non plus. 
Certains observateurs avertis avancent les noms du roi du Maroc et son expansionnisme mégalo, de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou, associés du diable, comme les artificiers de ce chaos, aucun de trois ne pardonnant pas à l’Espagne ses prises de position sur la Palestine, le Liban et le Moyen-Orient... 
C’est peut-être dans cette direction qu’il faudrait regarder. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 9 août 2026

Pipi de chat sous l’éclipse

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Ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas la télé qu’on manque de chaînes. Elles sont lourdes à porter, mais si légères à partager. 
Un spécialiste des choses absconses, un dénommé X, démontre que rien n’est impossible en matière de vide. Prenant pied là où tout le monde y perdrait le sien, il nous instruit sur des sujets fondamentaux avec la grâce d’un bulldozer dans un musée. 
Je suis à l’hôpital, centre névralgique de pathologies en tout genre, où le patient — certains patients, du moins — ne crie pas, mais brame comme un cervidé dans les sous-bois, en quête d’une femelle à saillir. Il ne sait pas pourquoi il braille, mais il aimerait que ça s’arrête. 
L’hôpital est un lieu où l’on perfuse le temps, goutte à goutte. Un endroit où l’heure ne se mesure pas : elle s’évalue au compte-gouttes. Un temps blanc que l’écriture n’atteint plus. Un lieu de mémoire sans la mémoire. 
Pas de télé pour distraire les horloges. Payante. Nombreux sont les patients qui acquittent le montant. À quand le jour où les débiteurs de boniments paieront le consommateur à titre de compensation pour les dommages causés ? 
Un hôpital est un village. Tout se sait, tout se murmure, tout se colporte. On rit et on pleure. Le hall est son agora. On n’y débat pas de la démocratie, mais de la chambre 214, de la durée probable de l’attente et de la disparition mystérieuse d’un patient ayant prétexté une envie pressante. Encore un évadé ! 
C’est la place publique de la maladie. On y vient pour se faire soigner, pour visiter quelqu’un ou pour entendre se plaindre de la qualité des menus. 
Les fauteuils y forment une assemblée immobile. Les portes automatiques ouvrent et ferment la séance avec un glissement feutré. 
Le monsieur X des choses absconses le sait. Au diapason du gouvernement, qui distribue gratuitement des milliers de lunettes pour observer le phénomène de l’éclipse solaire du 12 août, avec force moulinets, il nous annonce, sans même cligner des paupières, l’impact du phénomène sur les températures. Les cerveaux sont en surchauffe ! 
Question de vie ou de mort : « De combien de degrés va chuter la température avec l’éclipse ? » Gare au refroidissement ! Pour un peu, il nous annoncerait l'avènement d'une nouvelle ère glaciaire ! 
Il se livre, en tant que spécialiste, à nombre de spéculations pour nous délivrer l’information la plus importante : Pipi de chat
Et dire que ces types sont payés pour ça ! 
A l’heure actuelle aucune paire de lunette gratuite n’est distribuée par le gouvernement pour y voir clair dans ses intentions ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

mercredi 29 juillet 2026

La France s'effondre, tout va bien.


La France s'effondre à vue d'œil. Lentement, méthodiquement. C’est aussi visible que l'indifférence qui semble l'accompagner. Tout le monde le voit, ou pourrait le voir. Les signes sont partout. Mais on détourne le regard, comme si ignorer la fissure empêchait le mur de s'écrouler. « Tout va bien ! 
C'est les vacances, arrêtez avec la sinistrose ! Laissez-nous profiter ! Comme disent les muets : c'est en silence que la souffrance est la plus loquace. Le silence est notre bruit de fond. 
Pendant ce temps, les textes tombent : lois, décrets, ordonnances, restrictions, taxes nouvelles, obligations anciennes maquillées en progrès. Tout passe, tout s'empile, tout s'oublie. Tout recommence. 
Un incendie ravage des hectares de forêt ? La belle aubaine ! Entre deux souches encore fumantes surgit aussitôt un projet de parc éolien, ou une centrale solaire géante pour « compenser la perte de chlorophylle ». 
Personne n'en voulait avant l'incendie. Personne n'en veut après. Mais, qu'importe, désormais, il faut remplir le vide. C’est un ordre. 
Les anciens ont besoin d'aide à domicile ? Réduisons les budgets. Rabotons les prestations. Ils n'ont qu'à faire un effort, à rester autonomes, à se lever un peu plus tôt et à marcher davantage. 
Les hôpitaux manquent de médecins spécialisés ? Aucun problème. Importons à bas coût des praticiens confrontés à des conditions d'exercice très différentes, demandons à des étudiants en dernière année de compenser les pénuries, et tout ira bien. 
Quant aux malades qui souffrent bruyamment en attendant un diagnostic ou une prescription, pourquoi ne pas distribuer au personnel hospitalier des boules Quiès en cire réutilisables ? Le silence est une politique publique à part entière. 
Et ne protestons pas contre l'allongement incessant de la durée de cotisation pour la retraite. Hier 37 années, aujourd'hui 43, demain davantage encore. Et pourquoi pas jusqu'à l’euthanasie ? De l’entreprise à la tombe, voilà le bon deal. 
Quant à la démocratie, parlons-en. 
Sur les 193 États membres de l'ONU, auxquels s'ajoutent les deux États observateurs – le Vatican et la Palestine –, seule une petite poignée de nations peut prétendre satisfaire aux critères d'une démocratie pleinement acceptable. 
Les études internationales les plus sérieuses n'en recensent guère plus d'une vingtaine. Et ce ne sont pas nécessairement celles qui passent leur temps à donner des leçons de morale au reste du monde. 
La France, présentée comme la patrie des droits de l'homme et un modèle démocratique, est une démocratie de façade : institutions toujours debout, élections toujours organisées, libertés officiellement garanties… mais une confiance populaire en ruine, un sentiment d'impuissance généralisé, une parole publique de moins en moins crédible et des décisions prises au diable Vauvert de plus en plus éloignées des aspirations exprimées par les citoyens. 
À force de considérer les électeurs comme des portefeuilles ambulants, les retraités comme un coût, les soignants comme un ajustement comptable, les agriculteurs comme un problème écologique et les territoires comme un simple terrain d'expérimentation technocratique, il ne faut pas s'étonner que la fracture devienne gouffre. 
Une nation ne s'effondre pas en un jour. Elle se fragilise par petites renonciations, par mille décisions présentées comme inévitables, par autant de résignations ordinaires. Jusqu'au moment où chacun découvre que le pays qu'il pensait éternel n'est plus que l'ombre d’un zombi, entre deux plaques funéraires. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 25 juillet 2026

La Dystopie Parfaite – Conte bref

Pixabay
La demeure est somptueuse. Dressée au sommet d’une colline, elle domine les environs avec une insolence tranquille. Tout, dans son architecture, a été pensé pour proclamer la puissance de son propriétaire. Les pierres, les colonnes massives, les baies vitrées ouvertes sur le paysage, les jardins taillés avec une précision totalitaire : rien n’est laissé au hasard. Une résidence conçue moins pour être habitée que pour soumettre. La beauté peut parfois être très laide. 
Depuis la vaste terrasse suspendue au-dessus du vide, le regard embrasse toute la plaine. D’ici, le monde n’est qu’une maquette à réorganiser. Routes, villes, cours d’eau, populations : tout est redessiné selon des plans invisibles. 
Le ciel est d’un bleu éclatant. Pas un nuage. La lumière baigne les collines d’une douceur irréelle, comme si le climat était domestiqué pour l’occasion. 
Deux hommes se font face autour d’une table de marbre rare. Entre eux, une bouteille d’eau minérale et deux verres à peine entamés. 
Agité, l’invité sort régulièrement son téléphone pour photographier le panorama, comme pour se convaincre que ce décor existe vraiment. Son hôte l’observe sans ciller.
L’homme massif au crâne parfaitement lisse porte un visage qui fond lentement sous l’effet d’une gravité impitoyable. Ses paupières lourdes lui donnent un regard reptilien. Son immobilité impose la crainte. Il rompt enfin le silence. 
— Je l’ai dit et répété : il ne faut pas avoir peur. La seule ressource dont ce monde ne risque jamais de manquer, c’est la peur. Nous la cultivons mieux que le blé, mieux que les données. Et 2030 est déjà là. 
L’autre acquiesce mal à l’aise. Malgré son costume bien coupé, il détonne. Allure d’ancien syndicaliste recyclé en collaborateur dévoué. 
— Comprenez… l’atmosphère devient irrespirable dans les milieux contestataires. Ça gronde sur les réseaux sociaux. Par endroits, ça nous échappe. La crise économique que nous avons fomentée nourrit les frustrations. Les gens doutent, vérifient, relient les points. Les peurs changent de visage : hier le virus, aujourd’hui le climat, les incendies… demain, on ne sait plus. 
Le maître des lieux lève une main. Le flot s’interrompt. 
— Les commanditaires s’impatientent. L’Agenda 2030 n’est pas une vague feuille de route. C’est le cadre. La Grande Réinitialisation. Zéro carbone, villes intelligentes, identité numérique, rationnement des ressources, rééducation des masses. Tout est écrit. Tout est chiffré. Nous ne sommes plus très loin de la convergence finale. 
Sa voix reste calme, presque douce. Implacable. 
— Ne venez pas me dire que vous manquez de moyens. Tous les médias traditionnels, les GAFAM, les ONG, les banques centrales… tout est, directement ou indirectement, relié. Les leviers existent. Les financements aussi. Les algorithmes sont calibrés pour amplifier la bonne peur au bon moment. 
L’invité baisse les yeux, accablé. 
— Je le sais. Les équipes sont en place. Les campagnes de communication prêtes. Les partenariats avec les gouvernements tiennent. L’opposition traditionnelle est jugulée. Mais, les gens deviennent imprévisibles. Ils contournent la censure, tournent le dos aux partis politiques, comparent les discours officiels avec les faits bruts. Chaque « événement imprévu » nourrit des théories qui s’organisent. Plus nous semons l’ignorance, plus les connexions se font malgré nous. La machine fonctionne, mais elle consomme de plus en plus d’énergie. 
Le visage du maître demeure impassible. 
— Qu’est-ce qui manque, alors ? Du temps ? De l’autorité ? Davantage d’imagination ? 
Il joint lentement les mains. 
— Le temps est ce que nous n’avons plus. Nous sommes à quelques années du point de non-retour. Un édifice aussi vaste semble indestructible… jusqu’à ce qu’une seule carte cède. Ce fut le cas jadis, à l’âge d’or de notre projet. Ensuite, tout s’effondre. 
Son regard se plante comme une aiguille dans celui de son interlocuteur. 
— Un nouvel échec compromettrait des décennies de préparation. Nous ne parlons plus d’un simple revers politique. Nous parlons de la stratégie tout entière. Du projet dont certains pensent qu’il est irréversible. Il ne l’est pas. Aucune construction humaine ne l’est. Voilà pourquoi je n’attends pas d'excuses. J’attends des résultats. 
Il marque une pause, puis esquisse un sourire en plissant ses lourdes paupières. 
— Et pourtant… nous sommes à ça — il joint le pouce et l’index — de réussir la dystopie parfaite. Celle qu’ils dénoncent déjà sur leurs forums, sans s'apercevoir qu’ils la vivent aux trois quarts. La peur du réchauffement, la honte d’exister, la dépendance totale à nos systèmes… Ils réclameront eux-mêmes leurs chaînes si nous savons doser le tout. 
Le silence retombe sur la terrasse. Les gorges se nouent. Le tensiomètre s’affole. 
Au loin, un rapace trace des cercles patients dans le ciel impeccable. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

lundi 20 juillet 2026

Mondial de foot : on ne dissimule plus, on étale.

Fini le mondial de foot. Que le gagnant ait mérité sa victoire finale n’enlève rien au parfum de corruption qui éclabousse la compétition (vidéo du jour).
Les compétitions sportives s’enchaînent comme des rites avec lesquels l’on célèbre moins l’excellence que l’imposture. À chaque record, à chaque médaille, à chaque victoire, la même pestilence monte vers la table des sacrifices, tandis que l’on foule aux pieds la dignité du sport.
On ne dissimule plus l’ordure, on la célèbre. Nous assistons à une liturgie avec laquelle la fraude n’est plus un scandale, mais une constante. Dopage, manipulations, influences occultes ne sont pas des erreurs accidentelles, mais les fondations mêmes du spectacle. On met en place des technologies modernes (écrans de contrôle, etc.) pour pallier la défaillance humaine, elles révèlent le puits sans fond de la corruption.
Conditionné à confondre le vrai avec le vraisemblable, le public applaudit avec la même ferveur qu’il conspuait hier. Parce que le sport reflète fidèlement l’état d’une civilisation et la manière dont on gouverne les peuples. Lorsqu’il se dégrade, c’est qu’une société entière est déjà compromise. 
Les stades sont les cathédrales d’un culte dont le dieu est un pickpocket. 
Pendant ce temps, les prêtres de la vertu débitent leurs sermons. Ils invoquent l’éthique, la transparence, le respect, tout en administrant des systèmes dominés par l’opacité, les intérêts privés, les calculs financiers et les compromis permanents. 
Le langage ne sert plus à dire le juste, mais à rendre le faux acceptable. Ce que l’on voit dans les stades se retrouve en dehors, sur le terrain politique, où ce qui compte, c’est le truandage. Ainsi, l'on voudrait encore que les peuples adhèrent aux valeurs qu’on leur récite lors de cérémonies officielles. Quelles valeurs, au juste ? Celles pour lesquelles tant d’hommes sont envoyés mourir, tant de familles brisées, tant de sacrifices consentis ?
Liberté, justice, mérite, égalité… que reste-t-il de ces mots lorsqu’ils deviennent les slogans d’un monde qui récompense le mensonge et traque la vérité ? 
Le drame n’est même plus que les élites trichent : elles l’ont toujours fait. Le scandale est dans le fait que les peuples aient appris à considérer la fraude comme naturelle. 
Une civilisation ne meurt pas quand les escrocs triomphent ; elle meurt lorsque les personnes honnêtes cessent de s’en indigner. 
Alors les records continueront de tomber, les hymnes de retentir, les feux d’artifice d’illuminer les cérémonies d’ouverture, et les foules repartiront satisfaites d’avoir été trompées encore une fois.
Cela nourrira quelques débats, suscitera des affrontements entre partisans, dans un esprit que l’on dira, bien sûr, purement passionnel. 
Les empires s’effondrent le jour où ils cessent d’éprouver de la honte. 
Ce n’est pas demain la veille. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

samedi 18 juillet 2026

Pourquoi l’euro numérique n’est pas le bon plan.

L’euro numérique fait partie de ce rêve dystopique que les élites imposent progressivement pour le contrôle total des peuples anesthésiés par la propagande.
Ce projet de monnaie électronique porté par la Banque centrale européenne (BCE), dont l’officialisation est prévue pour 2029, sera le coup de grâce porté à une démocratie en état de mort clinique. Ses défenseurs y voient la modernisation des paiements, sorte d’auxiliaire aux billets de banque, et un moyen pour l’Europe de rester « indépendante » face aux géants américains ou asiatiques du paiement privé.
L’idée de convoquer à la barre les mastodontes chinois et américains pour nous faire avaler la pilule s’avère aussi efficace que le charmeur de serpents impressionnant les passants en dictant par les sons du pungi le comportement à observer à des serpents venimeux !
Derrière le récit de la modernité et de la souveraineté européenne, on distingue très bien la concentration du pouvoir monétaire entre les mains d'une institution technocratique, avec la possibilité de conditionner, tracer, restreindre l'usage de la monnaie au-delà du simple échange commercial !
L'euro numérique matérialise un changement profond dans le rapport entre l'État, la monnaie et les libertés individuelles. Nous avons affaire à un modèle de contrôle totalitaire. 
La disparition des pièces et des billets reste le dernier rempart de l’anonymat. Contrairement à une carte bancaire ou à une application informatique, payer en liquide ne laisse aucune trace numérique. Demander la garantie « absolue » que le cash ne sera jamais supprimé au profit du tout-numérique est une bonne chose, mais elle est insuffisante pour conserver ne serait-ce qu’un chouïa de liberté. La liberté, c'est d'avoir le choix. Une transition forcée vers le numérique nous oblige à abandonner les espèces.
L'argent physique est nécessaire pour préserver la liberté d'achat et notre liberté tout court. Le risque d’une monnaie sous contrôle absolu n’est plus une simple théorie du complot, mais une réalité. S'agissant d'un outil informatique, un euro numérique permet à un État technocratique — ce qui est de plus en plus le cas — et aux apprentis sorciers de restreindre ou de bloquer notre argent en un clic. 
Imaginons le scénario au moment d’acquitter une opération quelconque : limitation de certains achats, imposition d'une date de péremption sur l'argent ou le gel immédiat des comptes, le tout symbolisé par un doigt pressant une touche fatidique à l’autre bout de la chaîne d’esclavage : autant de scénarios d'anticipation angoissants, dignes des pires films de science-fiction. 
Sans parler des endroits où nous serons autorisés à faire nos achats et ceux que la Machine aura proscrits ! Acheter, oui, mais pas n’importe où, ni chez n’importe qui ! 
En résumé, l'euro numérique n'est pas un simple outil technologique de plus : c'est un projet qui interroge fortement sur notre vie privée et notre liberté économique. 
Le meilleur moyen de s’y opposer est de rester informé, de continuer à utiliser l'argent liquide au quotidien pour en garantir la survie. 
Arrêtons l’achat d’une baguette chez le boulanger avec la « carte bancaire ».
Ce qui paraît commode aujourd’hui, ce sont les barreaux que nous fixons aux murs des futures prisons.
 
Sous l’Casque d’Erby