Affichage des articles dont le libellé est chronique littéraire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est chronique littéraire. Afficher tous les articles

dimanche 8 octobre 2023

Monsieur Jadis – Antoine Blondin

Source
La lecture, c'est l’avant, le pendant et l’après dans le collier de la vie.
 
Que penser d'un homme qui vit dans quatre lieux différents selon que le vent pousse d'un côté ou de l'autre ? Qu'il s'agit de quelqu'un qui a de la ressource, du nez, et un bon sens de l'orientation. On ne peut que l’en féliciter. Ou pas.
Que penser d'un homme dont la maman règle ses amendes ou son retour à la maison en autobus avec des timbres-poste ou des bonbons, à la sortie du commissariat où il vient d'y passer la nuit, en cellule de dégrisement ? Que la dame a le sens du troc et des affaires. Qu'elle s'occupe bien de son adolescent endurci qui ne quitte le nid que pour y revenir.
Qu'elle se déplace avec peu de bagages, que l'époque qu'elle traverse est riche d'un art de vivre qu'on regrette aujourd’hui. C'était l'époque, dit l'auteur, où les gendarmes parlaient encore aux détenus. Où l’on ne brûlait pas le drapeau français dans la rue avec ostentation et dans l'indifférence ; où l’étranger trouvait sa place et où le français n’était pas encore considéré comme un raciste, un « sous-race », recevant des crachats pour être ce qu’il est ! C'était le temps où le pays ne baissait pas son froc sur commande !
Que penser d'une maman qui couche avec son accordéon ? … Qui dort avec, nuance ! Qu'il est inutile de lui chanter Ramona sous le balcon pour s’attirer les bonnes grâces !
Que penser d'un monsieur qui vit comme un manant et qui se comporte comme un aristocrate ?... Faut-il en déduire que « les anarchistes sont les aristocrates de la classe ouvrière », comme l'écrivait joliment Alexander Berkman ?
Que derrière chaque murge trône l'idée d'un képi qu'on envoie valdinguer ? Que le monde, si complexe et si cruel soit-il, demeure toujours source d’émerveillement ?...
Monsieur Jadis n'a que l'embarras du choix : une femme et deux enfants, qu'il croise de temps en temps. Une maîtresse qui dort avec son mari et qui, et qui, et qui… fait ce qu'elle doit quand elle estime le devoir faire. Des fréquentations à la palette vive en couleurs que monsieur Jadis ne compte plus et que sais-je encore… Des exemples ?
On prend Popo, alias Florence d'Arabie. Une devanture à mettre le feu sous la banquise, un décolleté à t'enrhumer le nombril et l'art consommé de la commande au Bar-bac à l'heure du croissant et du café crème. À la question de Madame Jadis mère : « que souhaitez-vous prendre », la Florence répond sans hésiter : « Un croissant, chère madame. Avec un grand pastis. Mais surtout : pas d'eau dedans, s'il vous plaît. » 
La vieille, admirative devant la découverte d'un nouveau cocktail, s'exclame : « Tiens, il faudra que j'essaie. » 
Je vous l'ai dit : on ne chante pas Ramona à la maman de monsieur Jadis, ni à la môme Popo, même si cela lui fait passer des mauvais quarts d'heure.
Antoine Blondin, écrivain, chroniqueur, romancier, aimant Rimbaud, Fitzgerald, Baudelaire, Albert Londres autant que le rugby, le cyclisme et l'alcool, faisait son métier avec beaucoup de sérieux, mais ne se branlait pas le cortex avec des angoisses sur la gloire et la postérité. Il vivait sa vie à la façon dont on prend une cuite, avec plaisir et détachement. Il avait fait de celle-ci une fable et de ses absences la perspective d'un paysage pictural.
Que penser d'un homme sans étiquette à qui on en colle un tas ? Que du bien, pardi ! Vivre à découvert en préservant le secret de ses intimes convictions n'est pas aisé pour celui qui se nourrit grâce à sa notoriété et dont chacun dans son entourage a une rumeur à colporter, un témoignage à donner, une histoire à inventer à son sujet.
Vivre sa vie, laissant aux autres le soin de l'imaginer à sa place, est affaire jouissive pour un créateur. Grâce à l'abondance et à la disparité de son œuvre, Blondin n'aura écrit in fine qu'un seul ouvrage, celui de l'amitié et de la fraternité, martelant toujours la même phrase : Antoine Blondin est né ici, a vécu plus loin, s'est rendu à tel endroit, a écrit pour tel journal... Aimait le sport et le chroniquait comme personne...
Tant de ses livres ont été adaptés au cinéma avec le succès que l'on sait, parmi lesquels le très culte « Un singe en hiver ».
J'aime la qualité de la gomme qu'il usait, courant pieds nus après l'imaginaire qui parfois se dérobait parfois non !
Allez, après ça, mettre un code barre sur le front d'un tel Seigneur, veilleur attentif des nuits et illustrateur d'une faune dont chacun a sa part de bonheur.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

dimanche 4 juin 2023

Adieu, vive clarté – Jorge Semprun

Source
La relecture est un refuge à l'éclairage certain, dont nul ne doit se passer. Par ces temps criminels, il est plus que jamais nécessaire d’y consacrer temps et énergie.
Ébloui par les dieux, l'homme est cet être amputé, sillonnant le jardin d’Éden, mendiant la part de divinité qui le rendra invulnérable. Ayant fait de l’arrogance son plat de résistance, il pèche souvent par boulimie.
Le livre est un combat que l’auteur voudrait définitif contre la poussière du temps. Il est la marque d'une utopie et la plaie jamais cicatrisée d'un doute permanent.
Quand un coup d’État militaire se transforme en guerre civile, la pitié n’est pas le sentiment le plus répandu. Nous sommes en Espagne en l'année 1936. Au terme de trois longues années de guerre fratricide, celle-ci se finit par la victoire des félons.
Au bout, il y a la douleur, les morts qu'on pleure, mais aussi toutes les valeurs d'une culture démocratique qu’on efface avant même son épanouissement. Ce fut pour le pays de Miguel de Cervantès et de Garcia Lorca la longue nuit des tricornes.
Quarante ans ce n’est pas rien. Pour ceux qui avaient eu la « chance » d'y échapper, ce fut l'exil, les camps de « rétention », la Seconde Guerre mondiale, la résistance au nazisme, le maquis, la mort ou la déportation, souvent les deux. Quant aux survivants…
Une Seconde Guerre mondiale qui se « finit » par la « victoire » des armées alliées sur le nazisme, sans que la coalition ne bouge le petit doigt afin de débarrasser l'Europe des deux champignons vénéneux ibériques : Franco en Espagne et Salazar au Portugal...
Cela arrangeait qui le maintien de ces fortifications du mal ancrées sur l’Atlantique et la Méditerranée ? La réponse ne se trouve-t-elle pas dans la question ?
Dans « Adieu, vive clarté », sous la forme d'un récit de « la découverte de l'adolescence et de l'exil, des mystères de Paris, du monde, de la féminité... », Jorge Semprun écrit sur cette douleur qui, de « Quel beau dimanche », à « Autobiographie de Federico Sanchez », fait de la disparition des héros son propre suicide politique, avec pour fil rouge l’aveuglement militant.
Une blessure intime qui s’égrène au fil des pages offrant en partage impressions et sentiments sur les morts et les vivants. On y croise Hugo, dans un truculent retour à l'envoyeur, Arletty, dont l'auteur connaît toutes les répliques, Baudelaire, Rimbaud, et Paris, ce Paris unique qui n'appartient qu'à celui qui l’arpente.
Issu d'une famille de la grande bourgeoisie espagnole, fidèle aux valeurs de la très faiblarde république (nul n’est parfait), Jorge Semprun n'était pas, comme ses origines sociales pouvaient le laisser supposer, un énième avatar de sa classe, mais un homme libre engagé dans l'histoire de son époque, avec toute la passion de son âme.
Homme de culture et homme d'action, l'un ne pouvant se passer de l'autre, il allait au bout de ses engagements avec la seule arme possible, quel qu'en soit le contexte : son intégrité d'homme libre. Antifasciste, il a été de toutes les luttes, d'abord en tant que résistant au nazisme, puis comme militant communiste clandestin contre le régime franquiste. Mais c'est toujours en homme libre qu'il agissait, ce qui lui valut d'être exclu du PC de Santiago Carrillo en raison de « divergence de point de vue avec la ligne du Parti » en 1964.
Plus tard, alors qu'il est devenu ministre de la Culture sous le gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, en conflit ouvert avec le numéro 2 du PS, Alfonso Guerra, il claque la porte parce que Félipe Gonzalez avait couvert des pratiques douteuses d'Alfonso Guerra. Voilà pour l'homme.
« Adieu, vive clarté » est un livre dans lequel, l'apprentissage du français, après celui de l'allemand, passe par la poésie et par l'écriture. Alors qu'il avait « honte » de cet accent (merveilleux, j'en étais jaloux) qu'il avait quand il parlait le français, parce que, considérait-il, à tort, que le français était une langue faite pour être écrite !
A le lire, on se surprendrait presque à lui donner raison. Une écriture limpide, fluide et... sans autre accent que celui de l'émotion vous soulevant l'épiderme par sa poésie et, par sa très vive clarté !
Un livre – il n’est pas le seul – où l’on découvre que le passé n’est que l’ombre du présent. Suivez mon regard.

Sous l’Casque d’Erby 



lundi 26 décembre 2022

Mort à crédit - Louis-Ferdinand Céline

Source image
Rien n'est plus horrible que l'attente. L'attente c'est la mort à petit feu. L'espoir des « bonnes nouvelles » qui n'arrivent jamais ou alors trop tard. Il vous empêche de penser à autre chose, l'espoir. Toujours l'espoir ! L'espoir c’est attendre un putain de bateau qui ne vient pas et quand enfin il arrive, soit il passe sans vous voir, soit il fait naufrage à quelques brasses du mouillage. L'espoir c'est le coma sans rémission, ton caillou de Sisyphe qui roule dans ton sensorium de la naissance à la mort. C’est une île déserte grouillant de fantômes.
J'avais graillé de l'infini, accroupi au bord de cette grève à contempler la ligne légèrement courbe de l’horizon sans que jamais rien n'arrive. Sans que rien ne s'échoue, hormis quelques objets d'une autre vie que les vagues poussaient sur les galets. Parfois c'étaient des bouteilles sans vie, sans messages.
J'étais là à lancer du glaviot sur l'écume, l’œil fixant l'ennui, le cerveau aussi sec qu'un bout de bois flotté.
Louis-Ferdinand Céline, on est pour ou on est contre, influencés que nous sommes par la défroque qu’on lui a mis sur les épaules. Il l’avait bien cherché aussi. Mais il était comme ça, Céline : à l'intérieur et à l'extérieur de la réalité. Il était une île qui dérivait selon ses propres lois.
Le temps passe et repasse. Le bouquin reste silencieux dans son coin. Pour « plus tard ». Tout comme vous, il prend la poussière, mais pas une ride. Vaincu par plus fort que vous, vous le prenez et vous lisez. La lecture vous laisse totalement stupide, ébranlé, secoué, remué. Vous vous sentez coupable et honteux de l'avoir délaissé par pure bêtise, parce qu’on vous a dit que… 
Heureux d'avoir enfin osé, joui tout au long de la lecture, devant la puissance d'une œuvre de vie et de mort, de souffrance, d'errements, de génie, d'esprit insoumis et d’amour désespéré pour son prochain, vous vous reprochez d’avoir suivi comme un mouton des voix qui n’étaient pas celles de votre conscience.
Le temps continue de passer, la vue baisse à mesure que monte votre envie de continuer de lire. Parce que votre vie, c'est cela, lire, lire. Lire encore et toujours. Lire, non pas ces fadaises qu'on adorne du bandeau rouge du mégot littéraire récompensé, qu'on vous pousse à consommer tous les ans en guise d’œuvre littéraire. Que des « chefs-d’œuvre » !
Lire pour s'enfuir, pour sentir l'odeur de l'encre vous impregnant jusqu'aux os. Une encre noire. Formidablement noire. Faire un résumé de « Mort à Crédit » c'est épouser le ridicule en frisant la honte. Lisez-le et foutez-vous la paix avec ces histoires sur lesquelles règnent les agents de la « bonne conscience ».
Dites-vous une chose : Céline criait si fort sa douleur que tout le reste n'est rien en comparaison. Laissez-vous emporter par son immense talent. Par sa poésie et son style exceptionnel. Sa grandeur est unique dans l’histoire de notre littérature !
Ici je convoque le grand Frédéric Dard, le paternel d'Antoine San-Antonio, un autre monsieur de la voltige littéraire. Voici ce qu'il disait à propos de ce livre et de Louis-Ferdinand Céline : 
« Mort à crédit est pour moi le bouquin le plus important de ce siècle. Parce qu'il contient toute la détresse de l'homme. A côté du cri de Céline, moi, je pousse des plaintes de chiot qui a envie de pisser. Lui, il l'a balancée sa clameur ! Elle est intacte, satellisée au-dessus de nous. On ne peut rien y toucher. C'est toute la misère de la vie, toute l'angoisse, toute la mort. C'est plein d'amour, c'est plein de pitié, c'est plein de colère, c'est plein d'éclairs, de mains tendues, de poings brandis, de mains tendues qui se transforment en poings. Et puis de désespoir. Parce que le désespoir, c'est la vie. Lui l'a su. » 
Lire ou relire Céline c’est toujours un plaisir.

Sous l’Casque d’Erby