jeudi 26 février 2026

L’Europe, ou l’art de naviguer à vue

Combien sommes-nous, dans nos démocraties de façade, à nous croire à l’abri simplement parce que nos comptes sont à l’équilibre ? 
Comme dit l’autre, et nous sommes nombreux dans son cas : « Ce n’est pas la fin du monde qui fait peur, mais la fin du mois ! »  
Combien de temps encore pensons-nous que l’édifice tiendra debout ? Le temps qu’ils voudront ! 
Et au fond, qu’est-ce que l’Europe ? Certainement pas cette construction technocratique que l’on réduit à l’Union européenne. L’Europe est une civilisation, une profondeur historique, une puissance potentielle. 
Il faut relire Charles de Gaulle pour comprendre ce que pourrait être une Europe véritablement souveraine : une Europe « de l’Atlantique à l’Oural », indépendante des blocs, maîtresse de son destin, enfin débarrassée des guerres. 
Ce n’est pas pour cela qu’on nous a vendu l’UE ? 
La vision gaullienne du continent a toujours inquiété les puissances maritimes dominantes, à commencer par Washington, D.C. et la City of London. 
Comprenons-nous pourquoi la guerre en Ukraine occupe une place si stratégique dans l’équilibre continental ? Elle redessine les alliances, réactive les dépendances, et empêche toute recomposition autonome de l’espace européen. 
Les peuples, dites-vous ? De la portion congrue ! Un vaccin par ici, une guerre plus loin, une pandémie bien orchestrée, une agriculture à terre, une migration sauvage... 
Cette Europe institutionnelle, étroitement intégrée aux intérêts financiers transatlantiques, ne s’est pas construite par hasard. L’histoire du XXe siècle montre déjà combien les logiques industrielles et bancaires dépassaient les frontières idéologiques. 
La question dérange, mais elle mérite d’être posée : pourquoi certains milieux d’affaires occidentaux ont-ils vu en Adolf Hitler un rempart contre d’autres menaces, celle, par exemple, d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural ? 
Les intérêts stratégiques ne se limitent jamais au court terme. Lorsque le régime nazi a cessé d’être prévisible et maîtrisable, les alliances ont changé. L’histoire n’est pas un conte moral ; elle est un jeu de puissances, d’intérêts et de rapports de force. Ce qui la rend opaque, ce ne sont pas les faits, mais les narratifs qui les entourent. 
Si l’on cherche les centres d’impulsion du système actuel, il faut regarder du côté des pôles politico-financiers comme Wall Street, Washington et la City. C’est là que se croisent capitaux, stratégie et influence. Les réseaux transnationaux — qu’ils prennent la forme de fondations, de forums ou de programmes d’élites — façonnent les décideurs bien avant qu’ils n’accèdent aux responsabilités. Dès lors, la question devient existentielle : l’Europe peut-elle redevenir un sujet politique, ou restera-t-elle un espace administré ?
Retrouver des marges de souveraineté, réapprendre la décision politique, redéfinir l’intérêt des peuples — voilà l’enjeu véritable. 
Penser large, penser long, penser civilisationnel : c’est peut-être la seule manière d’espérer voir, un jour, la lumière traverser la muraille de la nuit. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

mardi 24 février 2026

Brevet de vertu et condamnation express

Image IA
Les réseaux sociaux, ce sont des salles d’audience portatives. On y juge en accéléré, on y condamne encore plus vite, et on y délivre des brevets de vertu comme on distribue des bons points, en même temps qu’ils servent de caisses de résonance à des scandales que l’État et les élites cherchent à cacher. 
Il existe désormais une élite sans mandat, mais non sans pouvoir : une « aristocratie » morale qui ne gouverne pas, mais qui décrète. Elle ne dit pas seulement « je ne suis pas d’accord ». Elle dit « ceci est indigne »
On vous décrète antisémite ou facho, parce que vous exprimez une pensée contradictoire. Bientôt, cela se pratique déjà, des tribunaux réels vont sanctionner ces écarts à grande échelle. C’est dans les cartons et Orwell nous l’avait annoncé. 
Ce qui inquiète cette élite du larbinage n’est pas tant l’existence d’idées qu’elle combat — ce qui l’inquiète, c’est qu’elles puissent être choisies librement. Ainsi donc, je lisais cela hier de la bouche d’une célébrité éphémère qui veut sauver le monde, entre deux séquences d’épilation intime et un selfie égocentré, que la femme précipite sa perte en empruntant le chemin scabreux des idées extrémistes. Entendez par là, le chemin ô combien périlleux de l’extrême-droite !
Et pourquoi cela ? Parce qu’elles se sont mis en tête de défendre des valeurs dites « conservatrices » ! Autrement dit, le pays dans lequel elles vivent. 
La stupeur n’est jamais feinte lorsque certaines femmes, à force de subir, finissent par s’écarter du chemin balisé.
Après avoir été femme soumise. Femme au foyer. Femme objet. Pétroleuse. Femme libérée, insoumise, révolutionnaire, les voici opérant un virage à 360° pour devenir ce qu’elles ne sont surtout pas : des fachos !
On ne débat plus avec elles. On les explique. On les dissèque. On les soupçonne. La liberté devient un problème à corriger. On prétend défendre l’émancipation, mais à condition qu’elle aille dans le bon sens. 
Derrière cette indignation se cache un mépris social à peine maquillé. On transforme des peurs en fautes morales. Et pendant que l’on excommunie à tour de bras, les structures de pouvoir, elles, ne vacillent pas. Les inégalités se creusent, les décisions majeures échappant largement au débat public. 
Aucune caste culturelle, aucun milieu médiatique, aucun cercle auto-certifié n’est et ne doit être la frontière du pensable. La démocratie n’est pas un club privé où l’on entre par cooptation idéologique.
Ce qui effraie l’ordre moral contemporain — et l’opinion manipulée — ce n’est pas l’extrême. C’est l’indiscipline. C’est l’idée qu’une femme — ou quiconque — puisse penser sans demander l’aval du comité central de la vertu. 
On croyait l’émancipation acquise et la démocratie installée ; on découvre que tout est sous licence. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 22 février 2026

La ration du naufragé - Conte bref

Les lieux se souviennent parfois à notre place — non des mots dits, mais des silences. On les traverse sans les voir, comme l’air qu’on respire, jusqu’à ce qu’il manque. Alors, on avance, une image en main, et l’on interroge le silence. 
 
Le hall ne se traverse pas.
Il s’étire, se contracte, hésite à tenir debout. Le silence y est matière — dense, visqueuse — où dérivent des silhouettes usées. Pas des fantômes, mais des restes de fantômes. Des formes que le souvenir a désertées. 
Elles se frôlent, s’emboîtent, se repoussent dans des affrontements sans cris. Une violence sans colère, méthodique, ancienne. 
Des nuages de poussières quadrillent l’espace.
Ici, pas de blessés. Pas de sang. Pas d’explosion. Tout est déjà consommé. La guerre a lieu sans que personne sache ce que c’est. Personne ne réclame les disparus. Personne ne dresse de liste. Les registres se sont dissous. S’ils ont existé. 
Dans cet espace aux limites mouvantes, un vivant apparaît — anomalie tiède parmi les ombres froides qui l’observent, ou pas. Il avance avec précaution, comme si le sol était lui-même une absence. Entre ses doigts, une photographie sépia. Une image pâlie, incomplète. Sa seule provision. Sa ration de naufragé. 
Il la tend. Comme une preuve. Comme une prière. 
— L’aurais-tu croisé ? 
— Saurais-tu où diriger mes pas ? 
Rien ne répond. 
Les mots tombent sans bruit. Il ne s’entend pas parler. Le monde est en pause. Pas en attente. En pause définitive. 
Il continue. S’il est encore vivant, cela ne suffit pas à le rendre palpable, a-t-il la sensation.
Les ombres glissent le long des cloisons. 
Une danse sans musique. Un rythme amputé. Les corps se croisent, exécutent une chorégraphie sans origine, sans spectateur. Comme un sortilège qui perdure. 
Je tends la main. Le brouillard avale le geste. Suis-je encore de ce monde ? 
Une ombre passe à ma hauteur. 
— Viens. On danse ?
Marcher, voler, rêver. Écouter les battements du cœur. Qui se souvient ? 
Son corps contre le mien. Nous réapprenons les courbes. Les contre-courbes. Les gestes premiers. 
Je flotte — ballon d’hélium retenu par un filament. 
Et l'on se demande, sans vouloir le savoir, si une danse privée de musique ne mériterait pas d'être appelée a cappella
Puis le mouvement s’efface. 
La main serre toujours l’image. Le regard oscille entre brume et néant. 
— Quelqu’un l’aurait-il aperçu ? 
Il ne cherche plus vraiment une direction. Seulement un assentiment. La preuve que cela a été réel. 
Que quelqu’un, quelque part, dans cet immense théâtre d’ombres, s’en souvient encore : que la vraie parole ne s’est pas enfuie. Que la mémoire n’a pas été effacée. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

jeudi 19 février 2026

On vous ment : la violence n’est pas un accident, c’est un projet

Illustration IA
En France aujourd’hui, des groupuscules extrémistes s’affrontent dans la rue, et ce sont presque toujours des jeunes qui en paient le prix le plus lourd – souvent sans même savoir exactement pourquoi ils se battent.
Cette violence, canalisée et instrumentalisée par des idéologies radicales, n’est pas un accident : elle est le symptôme criant d’une crise profonde de sens, de repères et d’avenir dans notre société.
Comme si des mains invisibles orchestraient tout ça avec la ferme volonté de ruiner un pays et ses valeurs fondamentales. 
Au même moment, le climat politique s’envenime. Les assemblées deviennent des arènes de cris et d’insultes, chacun renvoyant la faute sur l’autre, le dialogue se mue en jeu de dupes où personne n’est gagnant. 
Cette incapacité à résoudre les conflits par la parole et le compromis ne fait qu’alimenter la spirale : plus on refuse le débat, plus la rue prend le relais – et la violence avec. L’histoire nous a déjà montré ce mécanisme à l’œuvre dans les années 1930 : une crise économique et sociale mal gérée, des élites politiques impuissantes ou irresponsables, et très vite les extrêmes qui prospèrent sur le désespoir et la division. Est-il besoin d'illustrer le propos avec des liens sourcés ? 
Nous pensions avoir tourné définitivement cette page noire. Pourtant, les mêmes ingrédients se rassemblent sous nos yeux : irresponsabilité politique, détresse sociale croissante, polarisation extrême et la volonté de faire basculer la société vers un système totalitaire. 
Ne nous y trompons pas cependant : l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on nous désigne !
La répétition de ces erreurs n’est pas seulement lamentable ; elle est dangereuse, voire criminelle. Il est urgent que la politique retrouve sa vocation première : rassembler plutôt que diviser, dialoguer plutôt que confronter. Et gérer le pays plutôt que de le vendre !
Il est urgent de cesser de justifier des dépenses publiques colossales dans des guerres perdues d’avance, qui ne servent qu’à masquer l’innommable : développer une corruption généralisée. 
Il est urgent de regarder en face les conséquences d’une crise économique orchestrée – ou du moins mal anticipée – conjuguée aux quotas migratoires imposés par l’Union européenne et acceptés (parfois à contrecœur) par l’ensemble des dirigeants des pays membres, entraînant par le fait un déséquilibre social et des tensions graves. 
Ces politiques, quand elles pénalisent massivement les classes populaires, nourrissent la haine raciale, la rancœur et, in fine, la violence incontrôlée. 
Le temps presse. Laisser la fracture s’élargir encore, c’est accepter que l’histoire recommence – et cette fois, nous n’aurons plus l’excuse de l’ignorance. 
À moins que tout cela ne résulte d’un plan machiavélique soigneusement planifié !
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

mardi 17 février 2026

Affaire Epstein : Un vent incertain.

Image générée par IA
On adore les croyances quand elles viennent avec un petit bonus. 
L’affaire Epstein, c’est la boîte de Pandore premium : une fois ouverte, elle crache tout son chaos et te propose en prime une série de poupées russes emboîtées les unes dans les autres. 
Et comme par hasard, quand on ne sait plus où donner du factuel, on nous sert du Russe à tous les repas.
Particulièrement dans un pays où la corruption médiatique atteint des sommets. Un pays, la France, où il ne se passe jamais rien de scandaleux. 
Une commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Epstein ? Allons ! Pour cela, il faudrait qu'il existe des éléments tangibles !
Un type intelligent a dit un jour – ou l’a écrit, peu importe : « Regarder est le contraire de connaître. » 
Classique. Parfait pour briller en société même quand on a plein des choses à dire. Mais si regarder est l’inverse de connaître, comment connaître sans regarder ? 
Ne nous laissons pas distraire. 
J’ai entendu un autre gars – il y en a beaucoup en ce moment qui disent des choses intéressantes – poser la question qui gratte vraiment : « Vous y croyez vraiment, vous, qu’Epstein était un super-vilain de comics, tout seul dans son coin à ficeler des plans machiavéliques pour tenir la planète par les couilles ? Qu’il n’y avait personne au-dessus de lui pour lui souffler les bonnes idées, lui dicter le menu du jour et lui rappeler l’heure du coucher ? » 
La question est légitime. Elle ne prouve rien, certes, mais elle oblige à douter. Et le doute, c’est déjà un petit pas hors du spectacle. Certains, les plus audacieux (ou les plus imprudents), y voient la main du Diable glissée dans la culotte du démon. 
Et hop, le Mossad n’est jamais loin quand il s’agit de pointer le grand marionnettiste. Sauf que par les temps qui courent, il faut faire gaffe. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, on vous plaque une étoile noire sur la poitrine et un écriteau rouge : « Antisémite ».
« Le ventre est encore fécond… » 
Ce n’est pas la dernière trouvaille d’Emmanuel Macron pour renvoyer dos à dos tous ceux qui accusent l’État d’Israël d’être au cœur de (presque) tous les mauvais coups – à commencer par ce qui se passe à Gaza ? 
Pouvons-nous encore être ces spectateurs qui regardent sans connaître, qui imaginent le pire parce qu’ils sentent confusément qu’ils sont en dessous de la vérité ? Ou bien est-ce que le vent emportera nos certitudes pliées en origamis, nous laissant nus face à ce qu’on refuse de voir ?
Comme l’écrivait Edgard Allan Poe, dans « Double assassinat de la rue Morgue » : « La vérité n’est pas toujours dans un puits. En somme, nous la cherchons dans les profondeurs de la vallée, mais c’est au sommet des montagnes que nous la découvrirons. » 
 
Sous l'Casque d'Erby
 
 

dimanche 15 février 2026

La Vingt-Cinquième Marée

Tout s’éloigne. Même ce qui demeure


Je regarde le brouillon que la mer laisse en se retirant, et celui qu’elle remue dans mes pensées. Elle efface. Recommence. S’acharne. 
La mer s’en est allée. Je reste là, en suspends. 
Rien à faire. Rien à attendre. Rien que ce café que je prends à petites gorgées, amères, brûlantes, patientes. 
Je le prends sans sucre. La terrasse est vide. Vide. Silencieuse. Comme un souffle qui aurait peur d’être ce qu’il est.
Maîtresse volage, lumineuse ou terne, caressante ou corrosive. Elle décide. Tu l’aimes. Elle aussi, elle t'aime. Mais elle ne le dit pas.
Même à la morte-eau, elle demeure insaisissable. Elle fuit. Elle revient. Elle frappe. Elle caresse.
Mon crâne réclame des couleurs, des odeurs, des éclats perdus sur le rivage des mondes oubliés. Je sais qu’elle me regarde. Quelque part, elle sourit dans son eau, attise mon attente, me tient suspendu au bord d'un gouffre invisible. 
On me tapote l’épaule. Merde.
Astérix. Manu Coadou. Grande moustache, teint hydromel, petite taille. Sacré maçon. Pied anglais : trente centimètres, pas un de plus. Ligne droite autour de la maison. Maçon pierreux. 
Manu tenait la distance en buvant. Une nuit, il m’a raccompagné. Je tenais difficilement la marée. Ma maison jouxtait le cimetière. Nous nous sommes allongés de chaque côté de la tombe de l’abbé Nicolas, l’ancien recteur, mort trop tôt. Longue conversation. Endormis jusqu’au matin. 
Ça jasait dans le bourg. Mille-pattes, buveur tempéré comparé à nous, battu à plates coutures. 
Astérix sourit : 
— L’âne de Petit Louis a été retrouvé dans l’église. Il a crotté partout. Yvonne, la bonne, fait des bonds jusqu’à la nef. 
— Ah, bon ! 
— On a pensé à toi. Yvonne a dit : « Ça, c’est dans ses cordes ! » 
J’ai ri. J’adore Yvonne, son côté massif, sa joie brute, sa force inébranlable. Quand on s’engueule pour tout ou pour rien, je suis un mécréant, on se dit les choses, et quand c’est fait, je l’embrasse sur la joue. Elle fait semblant d’être choquée. 
.........................................................
 
Mon corps est ici. Ma tête ? Où est-elle ?
Blessures non cicatrisées. Tant de choses se bousculent dans ce petit espace. 
Ma tête prend la mer. Elle n’est plus avec moi. Elle repart vers la Méditerranée en longeant la côte Atlantique, jusqu'au Rio Ancho, là où l'Atlantique et la Méditerranée s'embrassent, pour le meilleur et pour le pire.
Rivage de Gaza. Poussière métallique. Décombres. Mémoire mutilée. Mon esprit est un drone. Il survole la bande meurtrie. Rase-mottes. Corps qui pourrissent. Âmes qui supplient. Silence. Bruit. Silence. Bruit. 
Je prie. Moi, le non-croyant, je prie. Peut-être que Dieu fera plus attention à ma prière qu’à celle d’un habitué. 
Nous sommes à la vingt-cinquième heure. L’heure de trop. Pour vivre. Pour mourir. Trop tard pour être sauvés de nous-mêmes. Trop tard pour tout ?
 
Autrefois, pas plus tard que maintenant. Quand le ciel crachait des wagons d’incertitudes / que le hasard maraudait un refuge / que nous dansions avec le néant parce qu’on ne nourrissait que haine et terreur / à coups de douleurs, la lumière vint éclairer l’obscurité.
 
Lumière fragile, lumière fugace. Puis, soudain, sans crier gare, elle s’est à nouveau absentée. 
Et je reste là. Figé. Écoutant le ressac de mes pensées, le reflux de mes souvenirs, le clapot des douleurs anciennes et des désirs perdus. Écoutant la mer revenir, disparaître, revenir. Toujours. Je respire avec elle. Je me perds avec elle. Je me souviens avec elle. Je suis elle. Elle est moi. Et pourtant, elle fuit encore. 
C’est la vingt-cinquième heure qui revient ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
  

jeudi 12 février 2026

La souveraineté confisquée : quand les ombres dansent sur les ruines de la France

Image générée par l'IA
On continue de parler de souveraineté française comme d’une réalité. En vérité, elle n’est plus qu’un mot.
On nous distrait avec le 49/3, avec des querelles de procédure, avec du théâtre parlementaire. Hier, c'est aujourd'hui et c'est demain. Question superflue : les décisions essentielles se prennent où ? En tout cas, plus dans la petite province de France. 
Nos assemblées ne sont que scènes de théâtres où se meuvent des ombres en costume de « lumière ». Heureusement que l'affaire Epstein ajoute un peu d'épice dans un plat déjà très relevé. Surtout pas d'enquête parlementaire, cela ferait désordre !
Revenons à nos moutons et regardons les faits. Sur l’énergie, nous avons obéi à nos alliés, ceux qui nous veulent du bien : « Coupez-vous de la Russie, elle vous menace ! » Poutine était et demeure le diable en personne ! Petit à petit, cette diablerie, diablement bien vendue, s'estompe un peu.
Nous avons sabordé notre indépendance, explosé nos coûts, bradé notre industrie et appauvri nos nations sur la foi d’un horrible mensonge.  Après tout, un mensonge de plus ou de moins, qui ça dérange ?
Pendant que nos « alliés », pas Trump, non, pas lui, mais les gentils démocrates, continuaient d’acheter russe… pour nous revendre plus cher cette énergie dont nous avons tant besoin. Belle alliance, belle souveraineté ! 
Même logique sur l’agriculture. On étouffe nos paysans sous les normes, puis on signe le Mercosur. On interdit chez nous ce qu’on autorise ailleurs. On organise la concurrence déloyale contre nos propres producteurs. Belle protection ! Tellement belle qu’elle cache mal la volonté de destruction de l’économie agricole européenne. Un fleuron de plus qu’on envoie par le fond ! Un acte de piraterie supplémentaire. 
Et tout cela vient d’où ? De l’Union européenne, censée nous défendre, devenue machine à contraindre les siens et à ouvrir grand les portes aux autres.
Alors, le 49/3 ? L’impasse ? Le gouffre ? La fin de tout ?
Franchement ! On débat de la procédure pendant que l’essentiel — énergie, commerce, industrie, agriculture — nous échappe totalement. 
La souveraineté n’est pas confisquée par un article de la Constitution. Elle a déjà été abandonnée, morceau par morceau, ailleurs. 
On nous parle de souveraineté comme d’un drapeau intact. Pourtant, chaque traité, chaque directive, chaque renoncement est un tir dans l’ombre. 
Un jour, on se réveille, et nous sommes criblés de trous. Comme des gruyères ! 
On nous dit : « C’est le vent. » 
Non, messieurs, c’est un tir de sniper. Le reste n’est que décor. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 8 février 2026

Epstein : Chronique d’une horreur ordinaire

Ce qui me frappe le plus dans l’affaire Epstein, ce n’est même plus l’ampleur des crimes ni la quantité vertigineuse de documents déversés à la chaîne. C’est autre chose, de plus insidieux : la banalisation de l’horreur. Comme cette déclaration d’un « impliqué » : « J’ai fait une connerie, basta ! » 
Des viols de mineures. Des réseaux d’exploitation sexuelle. Des adolescentes détruites, certaines disparues pour toujours. Des enfants sacrifiés à la perversité criminelle de gens « irréprochables » ! À mesure que les révélations s’accumulent, tout semble se diluer dans le bruit médiatique. Comme si, à force de chiffres, de listes, de fuites, de débats techniques, l’indicible devenait presque ordinaire. 
On ne parle plus de victimes, mais de « dossiers ». Plus de crimes, mais de « controverses ». Plus de responsabilités, mais de « polémiques ». L’horreur est transformée en flux d’information. Le milieu médiatique sait s’y prendre pour créer des rideaux de fumées.
Quelques noms circulent, quelques seconds couteaux tombent, puis les figures centrales réapparaissent sur les plateaux télé, reçues comme si de rien n’était. Sourires polis, débats feutrés, indignation de façade. Le spectacle continue. Comme si tout cela relevait d’un mauvais feuilleton, pas d’une réalité dans laquelle des enfants ont été broyés. C’est peut-être ça, le plus glaçant : non pas un grand complot théâtral, mais une mécanique de la banalité.
Un système dans lequel le pouvoir protège le pouvoir, où le chantage neutralise les consciences, où l’argent efface les fautes. Et où, petit à petit, l’inacceptable devient tolérable. 
À force d’être exposés à tout, nous finissons par ne plus rien ressentir. On s’indigne une journée, on commente, puis on passe à autre chose. Saturation. Fatigue. Comme si la société avait développé sa propre immunité morale. 
Au bout du compte, il ne reste souvent que ça : quelques lampistes sacrifiés, beaucoup de silence, et une impression diffuse que l’horreur peut coexister tranquillement avec les honneurs, les plateaux télé, les carrières intactes. Non pas la justice. Juste l’oubli. Et c’est cette normalisation qui dit quelque chose de profondément malade sur notre époque. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

 

samedi 7 février 2026

Bréhat en deux lettres

Image générée par IA
Bréhat en deux lettres, c’est l’île rêvée à hauteur d’homme et de vent. Un morceau de terre qui s’étire entre deux inconnues, X et Y, comme un secret que l’on devine sans jamais l’atteindre.
Ici, la lumière possède sa langue propre, les marées écrivent chaque jour une nouvelle phrase, et le silence tient lieu d’alphabet. Petite, mais grandiose. Aussi vaste que le vaste monde tenant dans une poche revolver. 
Sa configuration tient en deux lettres de l’alphabet, pas n’importe lesquelles : le X pour la partie sud, le Y pour la partie nord. Mince en son milieu, taille de guêpe qu’un pont Vauban enjambe, on ne la saisit pas facilement. 
Pour tout dire, elle est imprenable. C’est l’île de Bréhat. Deux symboles mathématiques désignant une inconnue. Voyelles et chromosomes unis par une même explosion. Trois kilomètres de long à vol d’oiseau, la moitié en largeur. 
À vouloir la cerner, on y perd quelques plumes. Le mot même devrait être proscrit. Au bout d’une vie, elle peut encore surprendre. Elle semble offerte, vous ouvre les bras, puis vous serre dans son mystère jusqu’à l’abandon de toute résistance. Vous ne la posséderez jamais. C’est elle qui dicte le tempo. Qui indique l’heure et le lieu. Qui parle du hasard avec la certitude de votre ignorance. 
À la prendre de haut, elle vous tient dans ses griffes. On connaît plus aisément une grande ville que les sinuosités de ses lacets. Quand elle livre un secret, c’est qu’elle en possède mille autres. Elle ignore les gens pressés. Une île, c’est un lieu d’être. On s’y arrête, on parle, on voisine au rythme des marées. Chacune compose un nouveau paysage, où chaque habitant est la capitale de lui-même. 
Une île dans laquelle le facteur est, lui aussi, à la découverte de soi. En basse saison, le courrier est livré en moins de deux heures. Les urgences d’abord : administratif, mandats. Le reste peut attendre, disait Ferdinand, grand gaillard venu de la Normandie voisine, qui avait adopté le rythme de l’île. 
Je l’aimais bien, Ferdinand, avec son regard fureteur et son sourire sardonique, son air dégingandé très Jacques Tati. Les lettres plus personnelles, il les gardait un peu. C’était son passe-temps du soir. Au lieu de regarder la télé, il découvrait les habitants en lisant leur courrier. Il ouvrait les enveloppes délicatement et les refermait avec le même soin. Personne ne songeait que lui, le porte-lettres, ne recevait jamais aucune. De vraies lettres.
Il me fit cette confidence un soir, à la faveur d’une cuite sauvage que nous partageâmes jusqu’à perdre notre état civil. Nous nous retrouvâmes torses nus dans la partie nord, là où la lande court vers le phare du Paon, à fredonner le boléro qu’il aimait. 
Chez lui, un vieux quarante-cinq tours tournait souvent sur le tourne-disque pendant qu’il lisait le courrier des voisins. Cucurrucucu Paloma lui mettait la chair à vif. Il me montrait ses avant-bras : 
— Ça dresse les poils comme un bois de peupliers. 
Puis, plus très lucide, il se mit à bafouiller des aveux : 
— Quel mal il y a à s’instruire ? Je ne fais de mal à personne. Je nourris mon cerveau. Et puis, quand je parle aux gens, je sais. Je ne devine pas. Je ne juge pas non plus. Je fais ça pour me sentir moins seul… pour être en communion avec les gens. 
Ses chroniques pour la presse locale étaient, à ce titre, fort documentées, c'était un régal pour les amateurs de curiosité. 
Ferdinand seul savait les anfractuosités dans lesquelles son inspiration se blottissait. Le pays était fier de son fils d’adoption. Ferdinand s’informait d’abord, partageait ensuite. Jubilait enfin. 
Sans rien dévoiler de son magnifique manège. Le silence des temps expirait sur le bord de ses lèvres. 
Le lendemain, Ferdinand reprit sa tournée, fidèle à ses chemins de grève imprégnés de l’odeur de goémon. Il marchait contre le vent, poussant son vélo, la sacoche pleine de nouvelles qui ne lui étaient jamais adressées. 
On disait qu’il parlait seul en descendant vers le port, mais c’était peut-être aux lettres qu’il s’adressait — à celles qu’il lisait et prenaient du retard. 
Depuis, chaque fois que le vent se lève sur Bréhat, j’imagine Ferdinand quelque part, lisant le souffle du large comme on déchiffre un mot d’amour oublié. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

mercredi 4 février 2026

Affaire Epstein ou la démocratie sous chantage.

On continue de parler de « l’affaire Epstein » comme d’un scandale isolé. Comme d’une aberration complotiste. Comme d’un accident moral dans un monde qui fonctionnerait normalement. C’est confortable. Mais c’est faux. Ce qui a émergé n’est pas la chute d’un homme et sa mort suspecte dans la cellule où il était détenu. C’est l’exposition d’une méthode.
Le principe est simple, presque banal dans sa mécanique : on approche les puissants, on flatte leurs appétits, on leur offre l’impunité qu’ils pensent mériter. On crée les conditions de la compromission. Puis, on enregistre. On archive. On conserve. Et on attend. Comme à la chasse. 
À partir de ce moment, il n’y a plus d’élites. Il n’y a plus que des vulnérabilités. Un ministre, un financier, un prince, une célébrité : peu importe le titre. Tous deviennent des leviers. Des dossiers. On ne les convainc plus. On les tient. Et soudain, la vie publique devient plus lisible :
Ces volte-face politiques inexpliquées. Ces enquêtes enterrées. Ces réseaux criminels miraculeusement épargnés. Ces guerres absurdes présentées comme nécessaires. Ces fortunes intouchables. Ces silences coordonnés. Ce n’est pas de l’incompétence. Ce n’est pas du hasard. C’est de la contrainte ! C’est du chantage ! 
Des décideurs qui devraient protéger la société passent leur temps à se protéger eux-mêmes. Ils obéissent. Ils votent contre leurs promesses. Ils blanchissent l’argent sale derrière des montages juridiques. Ils serrent les mains qu’ils devraient menotter. Ils prononcent des discours sur l’éthique pendant qu’ils garantissent l’impunité des prédateurs. 
La corruption classique suppose l’avidité. Ici, c’est pire. C’est la peur. La peur d’un dossier qui sort. La peur d’une vidéo qui fuite. La peur de la dégringolade sociale. Alors, ils se couchent. Tous. Et un dirigeant qui a peur est plus dangereux qu’un dirigeant corrompu. Parce qu’il ne négocie même plus : il exécute. 
On aime croire que les démocraties tombent sous les coups d’idéologies extrêmes. La réalité est plus sordide. Elles pourrissent de l’intérieur, dirigées par des gens compromis, tenus en laisse, incapables de dire non à ceux qui possèdent leurs secrets. 
L’affaire Epstein n’est donc pas un monstre isolé. C’est une fenêtre. Une brève ouverture sur l’arrière-boutique du pouvoir : un endroit où l’on fabrique des responsables dociles, où la morale est un décor, et où la dignité publique se monnaie comme une marchandise.
Ce n’est pas seulement un réseau qui a été exposé. C’est un système de gouvernance par le chantage et la corruption. Certaines élites ne gouvernent pas. Elles sont gouvernées. Et tant que cette mécanique restera intacte, les beaux discours sur la démocratie, la justice et les valeurs ne seront que du théâtre. Un théâtre financé par notre naïveté.
Comme à son habitude, la France, qui figure en bonne place dans le dossier Epstein, manifeste une certaine réticence à exprimer un avis moral. Une condamnation retentissante ne serait pas un luxe, pourtant. D'évidence, elle est plus soucieuse de s'attaquer à Elon Musk et le réseau social X qu'aux horreurs du réseau Epstein.
Il est à noter que nos médias et une grosse partie de la classe politique accordent une attention modérée à cette affaire. Comme si... Comme si... Comme si... 
C'est tout juste si bientôt, il ne va pas s'agir d’un vaste complot orchestré par des entités étrangères. Moscou ? Pékin ? L'Iran ? Le Dalaï-lama ?
Pouvons-nous espérer un sursaut de dignité ?
 
Sous l'Casque d'Erby
 

mardi 3 février 2026

Parce que… Parce que… Parce que...

Tout va mal depuis que telle faction a pris le pouvoir. Et, quand l’autre arrive, c’est encore pire.
On nous le répète à chaque alternance, à chaque passage devant l’urne, comme si le désastre changeait de visage, mais jamais de nature. 
Le temps passe ainsi, d’élection en élection, de déception en déception, et pendant ce temps-là, l’élevage se porte bien, avec, quand même, des signes de lassitude grandissants. 
Il a appris la leçon : marcher droit, rester sage, rentrer dans le rang. Droit dans ses bottes, on a des principes ! 
Les saisons, elles, font leur travail sans discuter. Le printemps revient, puis l’été, puis l’automne, puis l’hiver. Et ça recommence. Les années s’empilent de la même façon que nous perdons en pilosité. Beaucoup de questions, de plus en plus d’interférences, et cette impression tenace de parler dans le vide. 
Et puis, il y a les intelligents, ceux qui savent tout, qui crachent sur la bonnette, une salive experte. Sur tel ou tel sujet. Pas d’analyse exhaustive, mais des mots d’ordre dictés par, on ne sait qui dans une ambiance de quasi-guerre civile. Car, in fine, la diversion mène au chaos et le chaos à la guerre civile. Et tout ça, grâce à qui ? Au profit de qui ? 
Pourquoi l’Union européenne vide-t-elle nos caisses pour entretenir et prolonger une guerre qui était perdue d’avance ? À cette question, la réponse ne varie jamais. Elle tient en trois mots : parce que, parce que, parce que…  
Mais une chose est claire : tout en haut de la pyramide, on ne nous aime pas ! On fait ce qu’on nous a appris à faire. On travaille, on vote, on obéit, on paie. Taxes, impôts, contributions, tout et n’importe quoi. On encaisse des mesures de plus en plus lourdes avec une patience admirable. On accepte sans rechigner le démantèlement du pays. Gentiment. Parce que nous sommes gentils !
Sauf que parfois, trop c’est trop. Alors, on sort. Gentiment. On défile, on brandit des banderoles, on lance des slogans presque trop polis, on demande des explications. En retour, on nous envoie la brigade des loups. Quelques yeux crevés, des bras en moins, des côtes cassées. Des gardes à vue. Et si quelqu’un demande encore pourquoi, la réponse tombe, invariable : Parce que… Parce que… Parce que... 
Les années passent. On conteste, on se fatigue, on finit par désigner un responsable quelconque, par commodité et on le couvre d’insultes. C’est l’exutoire ! Rarement ou jamais le bon. 
Sans doute parce que viser juste obligerait à admettre qu’on s’est trompés depuis le début, qu’on s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Et ça, l’ego collectif ne le supporterait pas. 
Hier, c'était Poutine. Aujourd’hui c’est Trump. Ou le Chinois. Demain, ce sera un autre épouvantail. À ce rythme, bientôt toute la planète sera devenue fasciste. Toute la planète, sauf nous. Évidemment ! 
Alors, on attendra la prochaine élection. Ou la prochaine saison. Ou la prochaine guerre. Peu importe : l’élevage, lui, sait déjà à quoi s’attendre. 
Parce que… Parce que… Parce que... 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

dimanche 1 février 2026

Tony, pas l’ami de tous les hommes

Image IA
Le souvenir suit une courbe capricieuse. Il va, vient, s’élance puis revient, comme un balancier qui bat le temps sans jamais le retenir. Inutile d’espérer le contraindre : il a sa propre vie, son propre pouls. Ce n’est pas parce qu’on arrête les aiguilles d’une horloge que l’heure cesse de passer. 
Rien n’est rectiligne dans la mémoire. Elle se tord, se plie, se dérobe, et nous façonne — parfois malgré nous. La mémoire est une sculpture surréaliste qu’on approche sans trop bien la comprendre. Elle vagabonde, indisciplinée, rebelle à toute injonction. Vouloir la dompter, c’est s’y perdre. Vouloir l’épouser, c’est s’y perdre encore. Elle s’ouvre comme un livre d’images jeté au vent : chaque page surgit sans prévenir. 
Le ciel intérieur n’a jamais de couleur fixe. Il bleuit, s’assombrit, se déchire, puis reparaît, presque intact, avec son voilé de brume. La mémoire déborde toujours. Elle déborde le cadre, comme ces peintures qui refusent les bordures, qui se dévitalisent quand on les enferme. Chaque détail ouvre un monde, chaque image en dissimule une autre. Ce n’est plus un monde, ce sont des univers parallèles. Alors, où commence-t-elle ? 
Je me souviens, ou il était une fois ? La frontière est si mince qu’on la traverse sans s’en apercevoir. Le souvenir est un conte dont le réveil est brutal. La vie, cruelle et merveilleuse à la fois, tire sa lumière de ce qui la blesse. De l’ombre naît l’éclat ; de la faille, la clarté. 
Autrefois ? Ce mot m’oppresse. Il flatte et ronge autant qu’il paralyse. Il borde des paysages d’or autant que des précipices. Me voilà repris dans ma tentative d’évasion. Incapable de faire taire le passé, je cherche dans sa lueur ce que le présent me refuse. Ces éclats m’appellent. Ils me rappellent qui je suis — et comment, du chaos des souvenirs, s’est peu à peu dessiné mon visage. Un visage dont je ne reconnais presque plus l’enveloppe. Je suis une réminiscence de moi-même. 
Tony était mon chien. Il était blanc, avec des taches noires. Comme moi, il vivait dehors. Nous habitions au pied d’un pont qui séparait deux parties hautes. Nous étions la cuvette. Le monde se soulageait dessus. Un ensemble chaotique de constructions en tôle. Rien à voir avec les LEGO qui fleurissent dans les résidences-champignon dans les villes « tranquilles ». 
Devant les seuils courait une rigole charriant les restes de la vie domestique. C’était un passage. Un va-et-vient. Une balançoire entre plusieurs mondes et une seule odeur. Personne ne voulait de ce chien. Moi non plus, au début. Il était seul. Il avait faim. Moi aussi. Nous nous sommes attachés. Nous parcourions la ville jusqu’à la mer. Je me baignais, il m’accompagnait. C’était le matin, pas encore très chaud. La route qui la longeait filait vers Tanger, la ville blanche. Quand il faisait très chaud, le bitume fondait. On entendait les pneus de voiture faire floc-floc à chaque tour. 
J’atteignais une roche proche et je plongeais depuis une petite hauteur. Il restait en bas. Il me regardait monter. Il montrait des signes d’inquiétude. Gémissait. Émettait des petits bruits plaintifs. Quand je m’élançais, il glapissait, de peur que je ne m’abîme. 
Peu à peu, nous sommes devenus inséparables. L’école était loin. Le catéchisme, Dieu seul sait. Ma mère ne cessait de m’interroger sur le sujet. Elle voulait que je fasse ma première communion, mais pour cela, il fallait savoir certaines choses que le curé nous enseignait.
Quelques larcins nous nourrissaient, Tony et moi. À la maison, la nourriture n’abondait pas. Sur la plage, des poissons s’étalaient sur des fils tendus comme du linge à sécher, Tony avalait ça avec gourmandise. Moi aussi. Ça donnait soif. Il fallait seulement éviter de se faire serrer. C’était chaud. 
Là où nous vivions, la misère ne laissait pas de place aux animaux. Coups de pied. Bastonnades. Guerre civile, dictature, répression, peur. C’était le Romance de la Guardia Civil de Lorca, avant, pendant et après des années d’affrontement entre deux blocs qui ne voulaient pas céder. 
Le quotidien de ceux que la vie n’aide pas à nourrir des sentiments pour les bêtes. Chats et chiens, ça se mangeait, quand le ventre criait famine.
 — Tu le nourriras, dit ma mère, qui avait déjà fort à faire pour nourrir l’escadrille de gamins qu’elle traînait derrière elle à tout juste trente ans. 
— Tu lui enlèveras les puces, ajouta mon père en se gominant. L’eau de Marie-Rose, ce n'est pas pour les chiens.
Le jour de notre rencontre, Tony s’est approché avec prudence. Il remuait la queue en signe de paix. Il m’a reniflé, m’a léché — je détestais ça — puis s’est couché à mes pieds. Sa respiration était irrégulière. Comme s’il s’était dit : « Nous sommes faits pour faire équipe. 
Tony est le seul chien que j’aie connu capable d’avaler sans rechigner pommes, poires, raisins, figues de Barbarie. Les jours de fête, du pain grillé frotté à l’ail, arrosé d’huile d’olive. C’était ripaille. 
Un jour, je lui ai donné des restes de lapin que ma mère avait cuisiné. Je l’avais « emprunté » dans un clapier voisin — ventre affamé… 
Il fallait voir Tony se pourlécher. À l’époque, nous ignorions qu’il fallait éviter de donner aux chiens des os de lapin, de canard ou de dinde. Mon bâtard dalmatien se fichait bien de la diététique animale. À la fin du repas, il affichait une stupidité satisfaite. De la béatitude. 
Quel âge avait-il ? Vacciné, pucé, fiché ? Avait-il un carnet de santé, une date de naissance ? Un casier judiciaire ? Il appartenait sans doute à la tribu de Geronimo, cet indien altier mort une bouteille de whisky à la main. 
Le chauffeur du camion de livraison du magasin voisin roulait toujours trop vite. Le patron le lui avait dit sur tous les tons. Le chauffeur s’en foutait. Un playboy de supérette : jean, manches de chemise retroussées sur les biceps, peau brune et Ray-Ban. Ma première bagarre d’homme. 
C’est à cause de lui que Tony a éparpillé ses boyaux sur la chaussée. Quand je l’ai vu là, étendu de tout son long sur l’accotement, comme un tas d’os, mon sang n’a fait qu’un tour. Guardia Civil ou pas, j’ai sorti mon Opinel et j’ai crevé les quatre pneus de son camion de livraison. Je n’ai plus mon chien, lui n’a plus de travail ! 
 
Sous l'Casque d'Erby