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dimanche 1 février 2026

Tony, pas l’ami de tous les hommes

Image IA
Le souvenir suit une courbe capricieuse. Il va, vient, s’élance puis revient, comme un balancier qui bat le temps sans jamais le retenir. Inutile d’espérer le contraindre : il a sa propre vie, son propre pouls. Ce n’est pas parce qu’on arrête les aiguilles d’une horloge que l’heure cesse de passer. 
Rien n’est rectiligne dans la mémoire. Elle se tord, se plie, se dérobe, et nous façonne — parfois malgré nous. La mémoire est une sculpture surréaliste qu’on approche sans trop bien la comprendre. Elle vagabonde, indisciplinée, rebelle à toute injonction. Vouloir la dompter, c’est s’y perdre. Vouloir l’épouser, c’est s’y perdre encore. Elle s’ouvre comme un livre d’images jeté au vent : chaque page surgit sans prévenir. 
Le ciel intérieur n’a jamais de couleur fixe. Il bleuit, s’assombrit, se déchire, puis reparaît, presque intact, avec son voilé de brume. La mémoire déborde toujours. Elle déborde le cadre, comme ces peintures qui refusent les bordures, qui se dévitalisent quand on les enferme. Chaque détail ouvre un monde, chaque image en dissimule une autre. Ce n’est plus un monde, ce sont des univers parallèles. Alors, où commence-t-elle ? 
Je me souviens, ou il était une fois ? La frontière est si mince qu’on la traverse sans s’en apercevoir. Le souvenir est un conte dont le réveil est brutal. La vie, cruelle et merveilleuse à la fois, tire sa lumière de ce qui la blesse. De l’ombre naît l’éclat ; de la faille, la clarté. 
Autrefois ? Ce mot m’oppresse. Il flatte et ronge autant qu’il paralyse. Il borde des paysages d’or autant que des précipices. Me voilà repris dans ma tentative d’évasion. Incapable de faire taire le passé, je cherche dans sa lueur ce que le présent me refuse. Ces éclats m’appellent. Ils me rappellent qui je suis — et comment, du chaos des souvenirs, s’est peu à peu dessiné mon visage. Un visage dont je ne reconnais presque plus l’enveloppe. Je suis une réminiscence de moi-même. 
Tony était mon chien. Il était blanc, avec des taches noires. Comme moi, il vivait dehors. Nous habitions au pied d’un pont qui séparait deux parties hautes. Nous étions la cuvette. Le monde se soulageait dessus. Un ensemble chaotique de constructions en tôle. Rien à voir avec les LEGO qui fleurissent dans les résidences-champignon dans les villes « tranquilles ». 
Devant les seuils courait une rigole charriant les restes de la vie domestique. C’était un passage. Un va-et-vient. Une balançoire entre plusieurs mondes et une seule odeur. Personne ne voulait de ce chien. Moi non plus, au début. Il était seul. Il avait faim. Moi aussi. Nous nous sommes attachés. Nous parcourions la ville jusqu’à la mer. Je me baignais, il m’accompagnait. C’était le matin, pas encore très chaud. La route qui la longeait filait vers Tanger, la ville blanche. Quand il faisait très chaud, le bitume fondait. On entendait les pneus de voiture faire floc-floc à chaque tour. 
J’atteignais une roche proche et je plongeais depuis une petite hauteur. Il restait en bas. Il me regardait monter. Il montrait des signes d’inquiétude. Gémissait. Émettait des petits bruits plaintifs. Quand je m’élançais, il glapissait, de peur que je ne m’abîme. 
Peu à peu, nous sommes devenus inséparables. L’école était loin. Le catéchisme, Dieu seul sait. Ma mère ne cessait de m’interroger sur le sujet. Elle voulait que je fasse ma première communion, mais pour cela, il fallait savoir certaines choses que le curé nous enseignait.
Quelques larcins nous nourrissaient, Tony et moi. À la maison, la nourriture n’abondait pas. Sur la plage, des poissons s’étalaient sur des fils tendus comme du linge à sécher, Tony avalait ça avec gourmandise. Moi aussi. Ça donnait soif. Il fallait seulement éviter de se faire serrer. C’était chaud. 
Là où nous vivions, la misère ne laissait pas de place aux animaux. Coups de pied. Bastonnades. Guerre civile, dictature, répression, peur. C’était le Romance de la Guardia Civil de Lorca, avant, pendant et après des années d’affrontement entre deux blocs qui ne voulaient pas céder. 
Le quotidien de ceux que la vie n’aide pas à nourrir des sentiments pour les bêtes. Chats et chiens, ça se mangeait, quand le ventre criait famine.
 — Tu le nourriras, dit ma mère, qui avait déjà fort à faire pour nourrir l’escadrille de gamins qu’elle traînait derrière elle à tout juste trente ans. 
— Tu lui enlèveras les puces, ajouta mon père en se gominant. L’eau de Marie-Rose, ce n'est pas pour les chiens.
Le jour de notre rencontre, Tony s’est approché avec prudence. Il remuait la queue en signe de paix. Il m’a reniflé, m’a léché — je détestais ça — puis s’est couché à mes pieds. Sa respiration était irrégulière. Comme s’il s’était dit : « Nous sommes faits pour faire équipe. 
Tony est le seul chien que j’aie connu capable d’avaler sans rechigner pommes, poires, raisins, figues de Barbarie. Les jours de fête, du pain grillé frotté à l’ail, arrosé d’huile d’olive. C’était ripaille. 
Un jour, je lui ai donné des restes de lapin que ma mère avait cuisiné. Je l’avais « emprunté » dans un clapier voisin — ventre affamé… 
Il fallait voir Tony se pourlécher. À l’époque, nous ignorions qu’il fallait éviter de donner aux chiens des os de lapin, de canard ou de dinde. Mon bâtard dalmatien se fichait bien de la diététique animale. À la fin du repas, il affichait une stupidité satisfaite. De la béatitude. 
Quel âge avait-il ? Vacciné, pucé, fiché ? Avait-il un carnet de santé, une date de naissance ? Un casier judiciaire ? Il appartenait sans doute à la tribu de Geronimo, cet indien altier mort une bouteille de whisky à la main. 
Le chauffeur du camion de livraison du magasin voisin roulait toujours trop vite. Le patron le lui avait dit sur tous les tons. Le chauffeur s’en foutait. Un playboy de supérette : jean, manches de chemise retroussées sur les biceps, peau brune et Ray-Ban. Ma première bagarre d’homme. 
C’est à cause de lui que Tony a éparpillé ses boyaux sur la chaussée. Quand je l’ai vu là, étendu de tout son long sur l’accotement, comme un tas d’os, mon sang n’a fait qu’un tour. Guardia Civil ou pas, j’ai sorti mon Opinel et j’ai crevé les quatre pneus de son camion de livraison. Je n’ai plus mon chien, lui n’a plus de travail ! 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

samedi 24 janvier 2026

Une valise pour un rêve

Pixabay
 
Je suis là. Immobile. Figé comme le rocher qui me fait face, à quatorze kilomètres à peine. Quelques encablures, et pourtant une séparation. Un rêve : partir. Me voit-il comme je le vois ? De ce côté-ci, je compte les jours. De l’autre, on compte les arrivées. 
Entre ce rocher anglais de Gibraltar, sentinelle plantée à l’extrême sud de l’Europe, et le monte Hacho, dans l'enclave espagnole du Maroc, silhouette dressée en miroir et prison militaire, s’étire un espace disputé. Ni terre, ni mer, ni frontière reconnue. Un couloir surveillé, traversé, contrôlé. Sillonné par des embarcations semblables à des escarbilles poussées par les courants.
C’est dans ces parages que mon imaginaire a pris racine. Les Colonnes d’Hercule. On les dit limites du monde ancien. Pour moi, elles sont un seuil. Un passage sous lequel le réel se fissure, laissant filtrer le rêve. 
Le rocher ne bouge pas. Il regarde. La mer, elle, obéit à d’autres lois. Elle transporte des marchandises, des soldats, des corps fatigués. Parfois des morts. Elle caresse la pierre ou la frappe, selon l’humeur du ciel. 
La nuit, les étoiles s’y reflètent comme pour rappeler que rien n’est jamais tout à fait fixe. Pendant que je me concentre sur l’autre rive, mon esprit est perdu dans ce voyage sans fin. Il franchit des frontières que mon corps n’a pas encore le droit de traverser. 
Je n’ai jamais vu la neige. Dans mon monde, elle n’existe que dans les récits, les photos, les films étrangers. J’aimerais la toucher. M’enfoncer dans son duvet comme on entre dans le corps d’une femme. Sentir l’étreinte du froid dans ma chair pour mieux apprécier sa douceur. Son mystère. Une obsession née de la chaleur, de la poussière, de l’ennui des jours. Pas qu’ils soient réellement ennuyeux ou tristes, mais j’ai besoin de passer à autre chose. 
Dans le désert de mon corps, la neige est une promesse. J’attends les tempêtes, quand la mer se déchaîne et crache une écume blanche, comme une imitation grossière des hivers neigeux. J’imagine ma terre rouge recouverte de silence, lavée de ses traces, de ses fatigues. Une terre où la neige éteint le bruit et cache le sang et sa douleur. Mon esprit sait ce que mon corps apprendra plus tard. Mon corps, lui, porte le poids du travail, de l’ignorance imposée, des routes interdites. 
Je reste sur ce bord de mer, longé par la route qui mène vers d'autres paysages. Là où les rêves font ce qu’ils peuvent pour survivre. Le temps est lent pour ceux qui attendent. Il ressemble à une hirondelle hésitante. Je suis le fil fragile sur lequel elle pose des ailes fatiguées avant de repartir. Vers le nord quand le sud étouffe. Vers le sud quand le nord ferme ses portes.
La sirène du bateau retentit en quittant le port. Elle couvre le bruit des discussions, des papiers qu’on vérifie, des adieux qu’on écourte. Elle dit au revoir à ceux qui restent leur promettant un retour qui ne viendra pas. 
Un jour, j’y prendrai place. J’irai voir les neiges du Kilimandjaro. Un nom immense, presque irréel. On m’a dit que c’était loin. Dangereux. Cher. Mais vivant. Plus vivant que l’attente. Aussi vivant que l’était l’auteur de ce livre merveilleux, Ernest Hemingway, dont j’ai lu Pour qui sonne le glas, grâce à Don Antonio Torres, l’instituteur. Il me l’avait glissé avec un certain mystère, m’invitant au secret, l’index formant une croix sur sa bouche. Je lève mon verre à sa santé !
Quand j’ai demandé où se trouvait le Kilimandjaro et combien coûtait le voyage, ma tante a ri. Elle coupait des tomates — il faisait trop chaud pour préparer autre chose. Puis, regardant ma mère, qui garde son silence, elle a dit : 
— Celui-ci n’a pas fini de faire des tours. 
Elle n’a pas répondu à ma question. Personne ne répond jamais à mes questions. Ou alors, de manière évasive et incomplète. Ma tante a pourtant traversé la mer. Jusqu’à Grenade. À la Sierra Nevada. Au cœur des Alpujarras ! 
Elle aime raconter ce voyage comme une victoire personnelle. Son amant l’avait laissée à l’hôtel pour aller « acheter des cigarettes ». Il n’est jamais revenu. Elle, si. Plus forte, peut-être. Plus seule aussi. Elle montre encore la photo : lunettes noires, allure de star italienne. Les filles l’enviaient. Les garçons rêvaient d’être quelqu’un d’autre. C’était avant que les frontières ne deviennent plus hermétiques. 
Moi, je ne sais toujours pas où se trouve le Kilimandjaro. Ni combien coûte le voyage. Ces questions résonnent comme une obsession et une blessure dans mon esprit. J’irai quand même. Et après, sûrement, j'irai voir les mines du roi Salomon. On raconte que l’or et les pierres précieuses y abondent. Qu’il suffit de se baisser pour s’enrichir. Nous avons tous besoin de légendes pour colorier nos images. 
Finalement, c’est Don Antonio Torres qui m’en a parlé. Instituteur, catholique fervent, fils et petit-fils de croyants disciplinés. La guerre civile lui a tout pris. Les amis. La famille. Les certitudes. Il n’y a plus que deux camps désormais : les morts et les morts-vivants. 
Il dirigeait l’école comme on tient une caserne. Enseignait à tous, du primaire à la terminale, avec la même passion. Il nous préparait à la première communion tout en nous parlant d’un monde juste. J’aimais ses histoires. Les Romains y étaient toujours les méchants. Je détestais les Romains !
Aujourd’hui, je travaille. De petits boulots. Apprenti. Arpette. On m’humilie, on se moque. Normal, les grands sont passés par là avant moi. Chacun son tour. Je laisse faire. Je leur glisse entre les doigts. J’économise chaque peseta. Rien d’autre. Le départ a un prix. Ma valise est prête. Petite. Discrète. Je l’ai lustrée avec un cirage spécial. À l’intérieur, peu de choses. Trop attirer l’attention est dangereux. Sous le rabat, une image pieuse : la Vierge d’Afrique. Mon fétiche et mon porte-bonheur. Elle ne quitte jamais mon esprit. Elle protège ceux qui traversent, la mer ou le monde.
Demain, comme les hirondelles, je partirai. Je quitterai le fil. J’irai toucher la neige. La voir fondre. La laisser emporter ce que je ne peux pas garder.
Et si l’or, l’argent, les pierres n’étaient qu’un prétexte ? Et si l’Histoire elle-même n’était qu’un long, un interminable déplacement, dont le choix ne nous appartient pas ?
La sirène du bateau retentit encore. Plus forte. Elle traverse mon corps. La ville s’éloigne, devient un contour flou, un souvenir en formation. Je suis à bord. Accoudé au bastingage.
Je fais un signe de la main à mon rêve. Il agite un mouchoir blanc. Il est comme un fantôme sur le quai. Il sait que je ne reviendrai pas.
 
Sous l'Casque d'Erby