![]() |
|
Tout s’éloigne. Même ce qui demeure |
Je regarde le brouillon que la mer laisse en se retirant, et celui qu’elle remue dans mes pensées. Elle efface. Recommence. S’acharne.
La mer s’en est allée. Je reste là, en suspends.
Rien à faire. Rien à attendre. Rien que ce café que je prends à petites gorgées, amères, brûlantes, patientes.
Je le prends sans sucre.
La terrasse est vide. Vide. Silencieuse. Comme un souffle qui aurait peur d’être ce qu’il est.
Maîtresse volage, lumineuse ou terne, caressante ou corrosive. Elle décide. Tu l’aimes. Elle aussi, elle t'aime. Mais elle ne le dit pas.
Même à la morte-eau, elle demeure insaisissable. Elle fuit. Elle revient. Elle frappe. Elle caresse.
Mon crâne réclame des couleurs, des odeurs, des éclats perdus sur le rivage des mondes oubliés. Je sais qu’elle me regarde. Quelque part, elle sourit dans son eau, attise mon attente, me tient suspendu au bord d'un gouffre invisible.
On me tapote l’épaule. Merde.
Astérix. Manu Coadou. Grande moustache, teint hydromel, petite taille. Sacré maçon. Pied anglais : trente centimètres, pas un de plus. Ligne droite autour de la maison. Maçon pierreux.
Manu tenait la distance en buvant. Une nuit, il m’a raccompagné. Je tenais difficilement la marée. Ma maison jouxtait le cimetière. Nous nous sommes allongés de chaque côté de la tombe de l’abbé Nicolas, l’ancien recteur, mort trop tôt. Longue conversation. Endormis jusqu’au matin.
Ça jasait dans le bourg. Mille-pattes, buveur tempéré comparé à nous, battu à plates coutures.
Astérix sourit :
— L’âne de Petit Louis a été retrouvé dans l’église. Il a crotté partout. Yvonne, la bonne, fait des bonds jusqu’à la nef.
— Ah, bon !
— On a pensé à toi. Yvonne a dit : « Ça, c’est dans ses cordes ! »
J’ai ri. J’adore Yvonne, son côté massif, sa joie brute, sa force inébranlable. Quand on s’engueule pour tout ou pour rien, je suis un mécréant, on se dit les choses, et quand c’est fait, je l’embrasse sur la joue. Elle fait semblant d’être choquée.
.........................................................
Mon corps est ici. Ma tête ? Où est-elle ?
Blessures non cicatrisées. Tant de choses se bousculent dans ce petit espace.
Ma tête prend la mer. Elle n’est plus avec moi. Elle repart vers la Méditerranée en longeant la côte Atlantique, jusqu'au Rio Ancho, là où l'Atlantique et la Méditerranée s'embrassent, pour le meilleur et pour le pire.
Rivage de Gaza. Poussière métallique. Décombres. Mémoire mutilée.
Mon esprit est un drone. Il survole la bande meurtrie. Rase-mottes. Corps qui pourrissent. Âmes qui supplient. Silence. Bruit. Silence. Bruit.
Je prie. Moi, le non-croyant, je prie. Peut-être que Dieu fera plus attention à ma prière qu’à celle d’un habitué.
Nous sommes à la vingt-cinquième heure. L’heure de trop. Pour vivre. Pour mourir. Trop tard pour être sauvés de nous-mêmes. Trop tard pour tout ?
Autrefois, pas plus tard que maintenant. Quand le ciel crachait des wagons d’incertitudes / que le hasard maraudait un refuge / que nous dansions avec le néant parce qu’on ne nourrissait que haine et terreur / à coups de douleurs, la lumière vint éclairer l’obscurité.
Lumière fragile, lumière fugace.
Puis, soudain, sans crier gare, elle s’est à nouveau absentée.
Et je reste là. Figé. Écoutant le ressac de mes pensées, le reflux de mes souvenirs, le clapot des douleurs anciennes et des désirs perdus. Écoutant la mer revenir, disparaître, revenir. Toujours.
Je respire avec elle. Je me perds avec elle. Je me souviens avec elle. Je suis elle. Elle est moi.
Et pourtant, elle fuit encore.
C’est la vingt-cinquième heure qui revient !
Sous l’Casque d’Erby



























.jpg)



