mercredi 1 avril 2026

La Logique du Shaker

On secoue le tout. On mélange les martyrs en carton et les bourreaux en hologrammes, et on attend que la mousse monte.
Observons nos experts de salon, les stratèges en charentaises qui, entre deux gorgées de n’importe quoi, redessinent les frontières du monde sur un coin de nappe numérique. Pour eux, l’Histoire n'est qu'un algorithme bien dressé : il suffit de cliquer sur « J’aime » pour absoudre un massacre, ou sur « Partager » pour bombarder une capitale avec des certitudes foireuses.
Dans cette foire aux vanités, le plus dur n'est pas de mourir – après tout, c'est le métier des autres – mais de rester « branchés ».
L’indignation est devenue un produit de luxe, avec sa collection printemps-été (le keffieh en soie) et sa ligne automne-hiver (le drapeau bleu et blanc en photo de profil). 
L’ennemi, lui, change de visage selon l’éclairage des projecteurs.
Et pendant qu'on s'écharpe sur l'origine de nos malheurs actuels ou sur la pureté spirituelle des mollahs, le prix du gaz, lui, ne fait pas de métaphysique. Il explose.
On nous annonce le prochain acte : la Grande Fusion. Une alliance de l’Est, de l’Ouest, du Nord et du chaos, où l’on verra des dévots prier l’Intelligence Artificielle et des libertaires réclamer des chaînes plus douillettes aux chevilles et aux poignets. 
Voici maintenant le pitch du prochain épisode, qui commence à circuler sur les réseaux. Je salive rien qu’à l’idée de le partager : l’Iran serait aussi le berceau d’une grande conspiration mondiale, brassant cabales mystérieuses, sociétés occultes et satanistes de service, au service de Khazars infiltrés. Le tout servi avec un sérieux de circonstance par des esprits, on ne peut plus au courant.
Et, affolé par les révélations, l’esprit yoyote, encore et encore. Ça tient à si peu de choses, l’esprit : si l’Iran est le nouveau monstre qu’on décrit, que sont donc ses partenaires, Vladimir Poutine et Xi Jinping ? La cinquième colonne ?
Le rideau tombe, mais les spectateurs refusent de quitter la salle. Ils attendent le « post-générique », cette petite scène bonus où l’on nous expliquera que tout cela n’était qu’une vaste répétition générale pour un spectacle encore plus grandiose, plus bruyant, plus... terminal, en cours de tournage !
Car après tout, si la réalité est dans la manche de celui qui fait l’histoire, l’illusion, elle, est bien installée dans le cœur de ceux qui préfèrent le mirage au désert.
Mais, qu’on se le dise, tout ce merdier n’est pas la faute à Rousseau, pas plus qu’à Voltaire, tous deux blanchis dans cette misérable affaire. 
Tout ceci est la faute au 7 octobre, selon le narratif à la mode ! Sans lui, nous n’en serions pas là, parole de sioniste ! 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 29 mars 2026

La couleur de l’illusion

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Aux esprits des forêts intérieures.
 
Le ciel avait la couleur du mensonge. Un bleu trop pur. Presque complice. Comment lui résister ?
Un frisson d’euphorie me traversait. Pour un baiser d’elle, j’aurais défié le diable et ses démons.
Ainsi commencent certaines histoires. Entre le premier souffle et la dernière bougie s’étirent des fragments de monde : géographies incertaines, silences sans fil.
On se débrouille comme on peut : avec Dieu, les prêtres, les prophètes, les amis — ou le divan.
Tout a un prix.
Elle était belle. Dangereusement belle. Son corps aurait fait chanceler un dieu. Et lorsqu’un dieu vacille, il invente des légendes pour inventer la femme. 
Ses yeux, d’un éclat animal, semblaient savoir ce que j’ignorais encore. 
— Demain… regrettez-vous ? 
— On ne pose pas cette question avant. Ni même pendant. Après seulement, lorsque le vide demande à être comblé. 
Si elle avait su jusqu’où j’aurais pu aller pour elle…
Peut-être le savait-elle déjà. Je suis naïf.
Ce matin-là, quelque chose s’annonçait. Pas ce que l’on attend de la part d’un service administratif quelconque, non — autre chose. Quelque chose de non quantifiable.
Une tension familière tirait déjà les heures, comme un fil invisible. 
Nous parlions peu. Les mots ne sont pas toujours nécessaires. Quand nous nous embrassions, tout fondait — comme une glace sous la langue.
Ses silences envahissaient l’espace, pareils à la mer à marée haute. On croit pouvoir y marcher ; on perd pied. Ses mains, toujours fraîches, apaisaient le feu sous ma peau. 
— À quoi penses-tu ?, lui demandai-je. 
Elle sourit. Un sourire d’esquive. 
« Je m’appelle Elfi. Je vis dans la forêt. Là où la lumière hésite. Où les mots sont inutiles. Seul compte le bruissement qui nous traverse. Connais-tu le bannissement ? Sais-tu le poids des injustices ? » 
Puis la confidence devint silence. 
Parfois, on en sait assez. Ou l’on préfère ne pas savoir davantage. 
Je sentis pourtant une inquiétude sourde : la peur que le rêve s’effiloche, que mes mains quittent sa peau, que mes lèvres oublient le goût des siennes.
Un ami m’avait dit un jour : 
« Ceux qui sourient sans répondre sont dangereux. Ils vous laissent bâtir des châteaux de cartes, sachant qu’une brise suffira. » 
Mon château commençait à trembler.
Ce matin-là, le ciel était d’un bleu indécent. Un nouveau mensonge ?
On y marchait comme sur du sable mouillé : la surface brille, scintille… puis se dérobe.
Elle s’approcha de la fenêtre. La lumière ruisselait sur sa peau. Comme si la mer s’y était jointe pour intensifier l’éclat. Je suivais la courbe de son cou, la naissance de son épaule — territoire où toutes les dérives deviennent possibles.
Dans les reflets du crépuscule sur la vitre, il me sembla lire un avertissement. Le ciel envoie souvent des télégrammes aux vivants. Nous ne les lisons presque jamais, trop occupés que nous sommes à l’ignorer.
Nous flottions entre deux mondes. Et toujours ce bleu, déclinant toutes les nuances, profond, attirant.
Le sien me rappelait l’eau qui glisse dans la forêt : ce murmure doux, hypnotique, où l’on peut perdre la raison.
C’était avant la nuit — celle du geste irréparable, du secret trop lourd.
Je savais déjà que je me perdrais avec ou sans elle.
Et ce mot, enfin, dans ma main : 
— Regrettez-vous ?
Il avait la couleur de l’ivresse. Bleu comme le ciel qui avait tout vu. 
Mais le ciel mentait encore. 
Quand je baissai les yeux, le papier avait disparu. 
À la place reposait une feuille d’érable, fine et dorée, tombée de la forêt d’Elfi. Elle tremblait entre mes doigts comme une réponse. La lumière du matin s’y reflétait d’un éclat presque bleu — le même que celui du ciel, mais sans mensonge. 
On dit que certaines feuilles parlent du temps qui passe. De la beauté qui se transforme et la mélancolie liée au passage du temps.
Derrière moi, sa voix s’éleva, blessée : 
— Pourquoi m’as-tu menti ? 
Je me retournai. Une brise emporta les feuilles mortes vers la forêt. 
Je regardai ma main. Vide. 
La feuille s’était envolée, comme si la vérité refusait d’être apprivoisée. 
Et le ciel, enfin, se tut. 
D’un silence que la brise crut sincère. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

vendredi 27 mars 2026

Chronique d’un réveil rassuré - Notes matinales sur l’échiquier du monde

IA
Je ne suis pas complotiste ni de la première, ni de la dernière heure. Je suis celui qui se méfie instinctivement des discours dominants, autant que des idées reçues. Ma sympathie va au « complotisme », parce qu’il n’y a jamais de fumée sans feu. Et parce que les élites n’octroient que contraintes et forcées. 
Ce matin, dans le smog du réveil, j’ai entendu des voix. Ou plutôt une voix qui, comme tant d’autres, présagent des choses délicieuses à des oreilles abîmées par la cruauté du monde. 
En fait, je découvrais des choses sur moi-même, pauvre pion égaré dans l’échiquier planétaire. C’est ainsi que j’ai saisi que je ne comprenais rien à la partie que l’on jouait et que ma grille de lecture de l’actualité géopolitique avait besoin d’une sévère révision, avant passage devant le contrôle technique. 
Qu’il me fallait revoir la copie, sans quoi je me verrai rangé dans le placard Has-been, cet endroit réservé aux balais et autres produits ménagers. 
Même si cela résulte douloureux pour mon ego, je devais admettre qu’une si « bonne nouvelle » méritait la blessure. 
En réalité, la chose martelée est d’une simplicité enfantine. Les grands de ce monde, les Trump/Poutine/Xi Jinping marcheraient main dans la main, dans une guerre à mort contre le pouvoir profond, celui qui conduit le monde à sa perte avec des méthodes diaboliques. En ombre chinoise – sans jeu de mots – ou en ligne de mire, au choix : la City de Londres. Cette institution discrète opérant dans l’ombre depuis des lustres pour notre malheur. 
En clair, cela signifie, que toutes ces brouilles, tous ces bombardements, tous ces morts, de l’Ukraine au Venezuela et au Moyen-Orient, avec Israël en tête de gondole, et Epstein en dessert, partout où il y a profit et expansionnisme, ne sont que manœuvres de diversion pour pousser le pouvoir profond à la faute, afin de l’obliger à creuser sa propre tombe. 
Enfin une bonne nouvelle !
Imaginez-vous mon bonheur ? Réalisez-vous l’espoir que de tels propos m’ont instillé ?
Au réveil d’un jour que j’imaginais noir comme du charbon !
Le retour des Trente Glorieuses, cette période florissante de forte croissance économique et de prospérité sociale que la France, notre chère France, a connue ! 
Je suis rempli d'un bonheur tout heureux ! 
Je remercie ce commentateur matinal pour cet enduisage de baume mental et corporel. Ce n’est pas tous les jours qu’une telle bonne nouvelle tape le heurtoir de vos paupières et remplissent vos oreilles d’une félicité toute particulière. 
Il est tôt, le jour tremblote à l’horizon et je suis adossé au mur de la maison, buvant mon café à petites gorgées, guettant ce point lumineux que le jour ne tardera plus à m’apporter.
Je le répète : Je suis heureux ! Pas vous ? 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

mardi 24 mars 2026

Trump, vendeur d’empires avec vue sur guerre.

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Donald Trump, président-bateleur d’un empire qui donne des signes d’essoufflement, a fait de l’incohérence son produit phare. Un jour, il évoque l’annexion du Canada ; le lendemain, il propose d’acheter le Groenland ; un peu plus tard, il promet de mettre l’Empire du Milieu au pas. Sous les applaudissements ou les huées d’une opinion publique savamment travaillée pour réagir à la demande, Donald Trump aura introduit en politique les méthodes d’un vendeur d’appartements avec vue sur la marina.
Cette manière d’aborder la chose publique peut prêter à sourire. Nombre d’électeurs, lassés par les discours de plus en plus convenus des ténors de la politique traditionnelle, y ont vu un air de jouvence. Ils lui ont accordé cette confiance minimale qui suffit à porter un homme jusqu’au sommet de l’État, pensant qu’avec lui s’en était fini de l’État profond, cette tumeur maligne. 
Mais la politique, quoi qu’en pensent les amateurs de slogans et de coups de menton, n’est pas la vente d’un bien immobilier à des acquéreurs déjà conquis.
Lorsque les choses sérieuses commencent, il ne s’agit plus de masquer une fissure dans un mur ou de repeindre une façade défraîchie pour lui donner l'aspect du neuf. Il s’agit de guerres véritables, avec leurs morts bien réels, leurs villes détruites qu’il faut rebâtir des fondations jusqu’aux toits.
Il s’agit d’une planète sous tension et de milliards d’individus dont l’existence dépend des caprices d’une minorité de dirigeants irresponsables ou criminels. 
C’est peut-être dans sa chair et dans son orgueil que Donald Trump éprouve aujourd’hui les effets du piège dans lequel, selon certains, les sionistes l’auraient entraîné. Trop tard, sans doute.
D’autres observateurs, plus audacieux encore, avancent une hypothèse inverse : le bourbier iranien ne serait pas un piège tendu à Washington, mais un piège habilement tendu par ce vieux renard de promoteur immobilier à des dirigeants israéliens trop sûrs de leur supériorité. 
L’objectif ultime de cette supposition serait alors, disent-ils, la disparition de l’État d’Israël, afin que le Moyen-Orient retrouve la paix qu’il a perdue depuis son implantation.
L’hypothèse est sibylline. Pour ne pas dire très audacieuse. Si un tel scénario venait à se matérialiser, il faudrait songer à ériger une statue à la mémoire de ce stratège improbable.
Donald Trump ne serait certes pas le Messie. Mais il s’en rapprocherait. 
En attendant, peut-être faudrait-il laisser Israël se débrouiller seul avec ses guerres et son expansionnisme mégalomane. 
C’est probablement à ce moment-là que l’on pourra dire que la fin de ces conflits ne serait plus qu’une question de jours. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

dimanche 22 mars 2026

Le dernier coup de feu. Conte bref

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Mon enfance avançait comme un rafiot dans un port oublié. Quand on est enfant, on trouve que les choses ne vont pas assez vite. Le lieu n’avait pas vraiment de nom pour les étrangers, mais pour nous, il était plein de vie : des cris d’enfants, des odeurs de sel et de poussière, des langues et des senteurs inconnues, des portes toujours ouvertes sur des maisons trop petites pour les familles qu’elles abritaient.
C’est là que j’ai reçu ma première carabine.
Mon père me l’avait offerte parce que j’avais été gentil — du moins selon mon critère à moi. J’ai appris plus tard, que la gentillesse dépend surtout de celui qui raconte l’histoire. Il l’avait rapportée dans sa valise depuis l’Allemagne : une carabine à plombs, brillante. Je la tenais comme un trésor fragile, un objet capable de transformer un enfant en chasseur.
À cette époque, le pays vivait encore dans une sorte de brouillard épais. La guerre était finie depuis longtemps, mais son ombre restait bien présente. Personne n’en parlait. Les frontières demeuraient fermées. Des murs invisibles partout. Des lèvres closes. Les regards étrangers étaient rares. Dans les pays plus riches, vers là-bas, on disait que l’Afrique commençait chez nous.
Je m’en foutais, je n’avais rien à reprocher à l’Afrique, puisque j’y habitais.
Il y avait peut-être un peu de vérité dans cette affirmation. Les égouts se déversaient directement sur la plage où nous jouions. Nous courions pieds nus dans l’écume et la saleté mêlées. Le soir, la peau nous brûlait, nous étions couverts de plaques rouges. Les mères sortaient les pommades comme des remèdes miracles et, le lendemain, nous retournions au même endroit.
Nous étions nombreux. Les enfants surgissaient de chaque porte, de chaque ruelle. Le quartier bourdonnait comme une fourmilière sous le soleil. Jamais plus la promiscuité ne m’a été aussi agréable. C’est probablement pour cela que je me sens « chez moi » dans les endroits les plus insolites.
Et au-dessus de cette Babel, il y avait ce ciel d’un bleu insolent. Un bleu si vif qu’il obligeait à plisser les yeux. Nos regards, rougis par le sel et la saleté de la mer, finissaient par lui ressembler.
Puis vint l’année où les frontières s’ouvrirent. Les hommes commencèrent à partir.
Vers 1960, on autorisa les travailleurs à franchir les frontières pour aller gagner de l’argent ailleurs. Dans les pays du nord. Là où la guerre avait fait des ravages. Ils avaient besoin de bras. On disait que l’Allemagne était pleine d’usines et qu’on gagnait des bons salaires.
Mon père décida d’y tenter sa chance. Il signa pour une société de sidérurgie allemande !
Le vieux aimait la bière et les femmes bavaroises. Quand il en parlait, il avait l’œil brillant. Comme s’il décrivait des montagnes vivantes. 
Le jour de son départ, tout le quartier se rassembla au port. Les mouchoirs s’agitaient dans l’air. Les hommes embarquaient vers ce qu’ils appelaient l’Eldorado.
Je regardais mon père devenir petit sur le pont du bateau. Et comme il n’était pas grand, il disparut très vite. 
Ma mère resta avec la marmaille. Cinq gamins à vingt-sept ans.
Elle ne savait ni lire ni écrire. Les lettres de mon père arrivaient comme des objets mystérieux qu’il fallait ouvrir et décrypter avec précaution. Pour répondre, elle demandait parfois l’aide d’une voisine. Mais le plus souvent, c’était moi qui prenais le crayon.
Elle dictait. 
Pour les choses intimes, elle s'adressait à la voisine. Elle dictait en baissant la voix, comme si les mots pouvaient s’échapper par la fenêtre. Je ne me trouvais pas loin.
Pour les nouvelles du quartier, elle parlait plus fort : les disputes, les maladies, les naissances. Le moment le plus pénible venait quand elle parlait de moi. J’étais l’aîné. Elle racontait toutes mes fautes, m’obligeant à les écrire moyennant quelques torgnoles, quand je montrais de la résistance : mes paresses, mes désobéissances, mes retards. Ma désertion de l’école. Les multiples plaintes du quartier pour mauvais comportement. Elle voulait que mon père sache quel enfant difficile, il avait laissé derrière lui. Tout son portrait ! 
Je l’écoutais en silence, puis j’écrivais tout le contraire. Ces lettres m’apprenaient à vieillir plus vite qu'on ne pourrait le penser. 
Dans ma version, j’étais sage. Obéissant. Travailleur. Pas parfait non plus — mon père aurait trouvé cela suspect. Juste assez exemplaire pour ne pas lui déplaire. 
Quand j’avais fini, ma mère regardait la feuille avec un mélange d’incrédulité et d’orgueil. — Tu iras loin, mon fils, disait-elle. 
— Tu es sûr qu’il comprendra tout ce que j’ai dit ?
Lors de son premier retour, plusieurs mois après son départ, mon père rapporta un cadeau encore plus beau que le premier : une carabine neuve, allemande, solide comme un objet sérieux. À cette époque, personne ne s’étonnait qu’un enfant possède une arme.
Je décidai de devenir chasseur. 
Mais les lapins sauvages ne se laissent pas approcher facilement. Ils surgissent dans l’espace comme des éclairs et disparaissent en zigzag avant même qu’on ait le temps de viser.
Mon chien Tony observait mes tentatives avec un scepticisme tranquille. Étendu dans la poussière, il laissait les mouches se promener sur lui comme si elles payaient un loyer. 
Un jour, je remarquai les clapiers de Don Bautista. 
Il élevait des lapins domestiques derrière un grillage. De grosses bêtes paisibles, à portée de tir. Elles étaient plus grosses que celles que je tentais vainement d’atteindre avec ma carabine. 
Je réfléchis longtemps. Mais pas trop.
Don Bautista avait mauvais caractère, mais il possédait une telle quantité de lapins qu’il ne remarquerait peut-être pas l’absence de l’un d’eux. C’était un risque calculé. 
Un matin, je le vis partir livrer le lait de ses chèvres.
Le moment était parfait.
Je m’approchai du clapier.
Je levai la carabine.
Pan.
Le bruit fut bref, sec. Une seconde plus tard, tout était terminé. Ma mère ne remarqua rien. Pour elle, un lapin restait un lapin. Elle le cuisina aux petits oignons. Le repas fut magnifique. Tony en reçut sa part et remua la queue comme s’il avait assisté à un miracle.
Quelques jours plus tard pourtant, quelque chose changea.
Le ciel était toujours aussi bleu, mais dans ma tête, il devint gris. Puis, très gris.
On m’attrapa par le col. On me traîna au commissariat. Les gifles tombèrent rapidement. Ma belle carabine allemande fut confisquée. Pour m’enseigner la politesse, on me fit passer la nuit entière dans une cellule.
Ma mère pleurait sans arrêt.
Par moments, elle interrompait ses sanglots pour me donner une claque qui ne faisait presque pas mal. C’était humiliant.
La honte, elle, faisait très mal.
Depuis ce jour, quand ma mère veut cuisiner du lapin, elle va chez Don Armando, le boucher.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

vendredi 20 mars 2026

L’Ombre de Folamour : Sommes-nous au bord du champ de cendres ?

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Parler de l’Iran dans le contexte actuel, dire que c’est lui l’agressé et non le contraire, vous expose à des accusations rapides de complotisme, d’alignement idéologique ou d’hostilité envers Israël. C’est juste si on ne vous offre pas le turban en guise de ralliement. Pourtant, analyser les rapports de force au Moyen-Orient et la déculottée subséquente des agresseurs devrait relever d’un exercice politique et stratégique, et non de l’appartenance à un camp ! 
La confrontation actuelle s’inscrit dans un projet géopolitique ancien entre l’Iran, Israël et les alliés respectifs. De moins en moins, notons-le, les États satellites, voyant venir le traquenard, se désistent les uns après les autres. Ils refusent de s'engager dans ce qu'ils perçoivent comme une opération d'amateurs, née de l'insolence d'un pouvoir qui a cru que le monde suivrait aveuglément son délire expansionniste. 
Les États-Unis et Israël défendent une stratégie régionale fondée sur la supériorité militaire et la préservation d’un rapport de force incontestable. Sous les gouvernements successifs de Benjamin Netanyahou, cette orientation s’est largement exacerbée. 
Le poids croissant de partis nationalistes et religieux a renforcé une vision du pouvoir reposant sur la force et la domination territoriale. Cette attitude — hyper violente à Gaza — alimente les critiques de nombreux observateurs, y compris au sein de la société israélienne elle-même. Nombreux sont les Israéliens qui réprouvent la politique expansionniste de leur pays et se sentent pris en otage par leur propre gouvernement.
Face à la menace, l’Iran s’est préparé à un affrontement direct. Sa stratégie de long terme contraste avec l’idée d’un conflit qui pourrait être rapidement tranché par une supériorité militaire immédiate, comme cela a été claironné hâtivement. 
Derrière la rhétorique morale de défense de la démocratie se cachent des logiques classiques de puissance qui ne trompent plus grand monde. On ne peut plus éternellement rouler les peuples dans la farine d'un manichéisme binaire entre le « Bien » et le « Mal »
Aujourd'hui, l'opinion mondiale ouvre les yeux : elle sature face à une rhétorique qui justifie l'injustifiable. Le cri du « trop c'est trop » résonne désormais partout, sonnant le glas d'un consentement obtenu par la manipulation morale. 
Critiquer les choix d’un État ne devrait jamais conduire à l’hostilité envers un peuple, mais l’État d’Israël fait tout pour qu’il en soit ainsi en entretenant l'amalgame. 
Lorsque la diplomatie abdique et que le dialogue s'éteint, la crise bascule dans une spirale hors de contrôle. 
Privés de médiation, nous en sommes réduits à espérer qu'aucun dirigeant, aveuglé par une mystique de la force, ne franchisse le point de non-retour. L’ombre d’un docteur Folamour noircit l’horizon : un seul geste suffirait à présent pour que le Moyen-Orient ne devienne qu’un immense champ de cendres radioactives. 
Nous sommes à ça d’y avoir droit. 
 
Sous l'Casque d'Erby

mercredi 18 mars 2026

Le Bilan des Ombres

IA

Le Bilan des Ombres naît d’un silence chargé de frustration, de peur et de violence sourde. De l’impuissance de ces instants où l’histoire intime et l’histoire collective s’enfoncent dans le chaos absolu. 
Ce poème ausculte les défaites muettes, les violences devenues ordinaires, les dieux absents. Il observe les bilans dressés en chiffres froids, mécaniques, comme on trait le lait d’une vache épuisée. 

 

L’œil blanc des défaites flotte sur le jour, 
comme une fatigue qu’on pousse hors du lit. 
On appelle les vents, on les supplie, 
mais ils tardent à venir. 
 
Quelque chose a échoué au bord des larmes. 
Les bêtes courent la tête sous les bras, 
des prairies ouvertes en champs clos, 
enfermées hors du temps. 
 
 Seringue au front, canon sur la tempe, 
on fait la chaîne, à ciel crevé. 
Chiffres alignés dans les bilans banquiers. 
On traite la traite comme on extrait le lait. 
 
Personne ne danse avec les vivants. 
Les bourreaux ont le front obtus, 
affûtent les lames sous la lumière blanche ; 
Prière sans témoins, oraison glacée. 
Dieu traîne des pieds. Il s’est oublié. 
 
Ne rien laisser. Ni traces, ni hurlements, 
que seule demeure l’odeur du vide. 
Tout doit suivre le silence de la Voie lactée. 
 
On drague les fonds, pillards patients, 
à la recherche de la nuit liquide. 
Du sang et du lait mêlés. 
À l’horizon, l’âme s’est disloquée. 
 
Personne ne bouge. Un cri sporadique 
se perd dans la nuit méthodique : 
« La caisse ou le trépas. »
Les murs se taisent, 
la parole s’est dissoute dans l’anonymat. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 16 mars 2026

Iran : le naufrage des « super-héros »

Image générée par IA
Le bloc anglo-israélien vient de recevoir une nouvelle leçon d’histoire — l’une de celles qu’il refuse obstinément d’apprendre : l’arrogance stratégique finit toujours par se fracasser contre le réel.
En sous-estimant l’Iran, Washington et Tel-Aviv rejouent une partition qu’ils interprètent mal depuis plus d’un demi-siècle. 
La guerre « éclair » qui devait se régler en quelques jours, voire quelques heures, se révèle être un piège redoutable — un de ces engrenages dont les puissances sûres d’elles-mêmes ne prennent conscience qu’une fois les doigts coincés dans le mécanisme. 
Voici maintenant les plus belliqueux, ceux qui ont tout orchestré, appeler à un cessez-le-feu ! 
Ironie de l’histoire : Téhéran refuse. Et, du point de vue stratégique, ce refus est compréhensible. Un cessez-le-feu n’est jamais neutre. Il suspend les armes, mais pas les intentions. Accepter une pause reviendrait à offrir à l’adversaire le temps précieux dont il a besoin pour se réorganiser, réarmer, redéployer ses alliances et préparer la prochaine phase du conflit. Or la première règle du combat est simple : respecter son ennemi, c’est ne jamais lui offrir ce qu’il réclame quand il vacille. 
Depuis des décennies, l’Iran sait qu’il est une cible. Les prétextes changent — nucléaire, sécurité régionale, stabilité énergétique, les « droits démocratiques », — mais la pression demeure. À force d'être menacé, un pays apprend à se préparer.
L'histoire récente aurait dû inciter nos « cracks » à davantage d’humilité. 
Après la victoire éclatante de la Guerre des Six Jours en 1967, Israël se crut invincible. Six ans plus tard, la Guerre du Kippour vint brutalement rappeler que la certitude de la supériorité est souvent le prélude de l’aveuglement. 
En 1982, l’invasion du Liban devait être une formalité stratégique. Elle contribua finalement à l’émergence d’un acteur durable de la région : le Hezbollah. 
Plus près de nous encore, l’attaque du 7 octobre 2023 a fissuré le mythe d’une invulnérabilité technologique avec laquelle Israël paradait grossièrement. 
Le schéma est récurrent : la puissance engendre l’assurance, l’assurance nourrit le mépris, et le mépris finit par produire le réveil des migraines. 
Aujourd’hui, cette mécanique se heurte à un adversaire qui refuse de plier.  L’Iran a choisi de rester debout — et cette obstination révèle les fissures d’un ordre international qui croyait pouvoir imposer ses volontés sans résistance durable. 
Au cœur de cette confrontation se trouve un verrou stratégique : le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part essentielle de l’approvisionnement énergétique mondial. Dans ce goulot maritime, quelques décisions politiques suffisent à faire trembler les marchés et à inquiéter les chancelleries du monde. 
Téhéran laisse entendre que le passage pourrait rester ouvert sous certaines conditions, notamment dans le cadre d’évolutions monétaires qui verraient certaines transactions énergétiques s’éloigner du dollar en optant pour le yuan ! Et voici l'ombre chinoise ! 
Qu’il s’agisse d’un levier diplomatique ou d’une stratégie économique plus profonde, la multipolarité, l’idée seule suffit à révéler une transformation silencieuse des équilibres mondiaux. 
Autour de la région, les lignes bougent. Les monarchies du Golfe observent avec prudence et crainte. Et, à distance, le président russe Vladimir Poutine n’hésite plus à évoquer la question sensible de la présence militaire américaine sur des territoires qui ne sont pas les siens. 
Dans ce contexte, les appels à la guerre deviennent soudain moins enthousiastes. Plusieurs alliés occidentaux hésitent à s’engager dans une confrontation dont personne ne peut désormais garantir l’issue. 
À Washington, le président Donald Trump semble lui-même prisonnier d’une rhétorique de puissance entretenue par certains conseillers particulièrement belliqueux, parmi lesquels Marco Rubio. La tentation de la démonstration de force se heurte à présent à une réalité stratégique beaucoup plus complexe que prévu. Car l’histoire rappelle une règle immuable : on ne gagne pas une guerre contre un adversaire dont on méprise la résilience. 
En ignorant la profondeur historique, culturelle et stratégique de l’Iran, le bloc occidental s’est peut-être enfermé dans un piège qu’il a lui-même construit. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 
 


dimanche 15 mars 2026

Les jardins d’Alma. Conte bref

Le passé est une leçon, non une condamnation. Si l’on n’apprend rien de lui, à quoi sert-il ? À quoi servons-nous ? À faire semblant de vivre dans un conte de fées ? 
Dans un village entouré de champs, vivait un homme tranquille que tout le monde appelait Binette.
Son vrai nom était Alexandre, mais plus personne ne s’en souvenait vraiment. Binette, lui allait mieux. C’était l’homme des jardins, le prince des potagers, celui qui faisait naître des légumes généreux et des fleurs inattendues dans la moindre parcelle de terre. 
Grâce à lui, les habitants du pays pouvaient poser sur leur table des récoltes dont ils étaient fiers. 
Binette ne se disputait jamais. Quand une discussion prenait un tour trop vif, il se contentait d’un « bonsoir » clair, posé comme on ferme doucement une porte un soir d’hiver. Puis, il s’en allait. 
Un jour pourtant, il quitta la ville. Cette ville qui l’avait autrefois aidé à conserver l’anonymat. Il la quittait, pas réellement parce qu’elle était mauvaise, mais parce que son cœur avait besoin d’autre chose. 
De silence. 
D’air. 
D’espace. 
On laisse tout derrière soi, comme jadis, quand l’éphémère était le monde : les livres, les lits, les meubles, l’immeuble, les voisins — aimés ou détestés. Ce n’est pas un déménagement. C’est encore une fuite. On ne se retourne pas. On lève la main pour un au revoir léger, presque distrait. Binette savait que ce geste signifiait : à jamais. C’était un départ vers ailleurs. Il ignorait où il atterrirait. Se faire tout petit. Comme le bonhomme insignifiant du livre qu’il relisait chaque fois que la vie lui laissait un répit. 
Sur la route, il conduisit longtemps, heureux comme un homme neuf qui s’avance vers une vie encore vide, une vie qu’il remplirait à son rythme. 
De temps en temps, à un feu rouge ou sur une aire silencieuse, il sortait de son portefeuille une petite carte un peu usée. 
Il y lisait les mots qu’Alma lui avait donnés autrefois, comme on boit une gorgée d’eau avant de reprendre la route. 
Ainsi arriva-t-il dans ce petit village accroché à hauteur de colline. L’église dominait la plaine, comme une tour de garde et devant elle, au loin, se dressaient les montagnes des Pyrénées, couvertes de neige. 
Depuis sa fenêtre, il pouvait les voir chaque matin et en distinguer les contours s'estompant au crépuscule. 
Elles semblaient assez proches pour qu’on puisse les toucher du bout des doigts. 
Cela l’apaisait. Il se sentait bien. Son cœur retrouvait un rythme à sa mesure. 
La vie du village était simple. Les villageois étaient à sa main, comme lui. Il gagnait sa vie comme journalier. Les jours passaient à la volonté du vent, de la pluie et du soleil. Le chant du coq annonçait l’aube et les cloches de l’angélus donnaient aux heures une musique très agréable.
Rien ne pressait. Le silence parcourait les rues les mains dans les poches. Parfois, on l’entendait siffloter un air de bonheur. 
Sa chambre était petite, mais cela lui suffisait pour un temps. 
Un jour, pensait-il, il trouverait un endroit un peu plus vaste, avec une vue plus élevée. Non pour dominer le monde, mais parce que, disait-il souvent : 
— D’en haut, on voit plus loin. 
Quand Binette parlait ainsi, on aurait dit qu’il cultivait les pensées comme il cultivait la terre : en retirant les mauvaises herbes pour laisser pousser les bonnes idées. 
Mais s’il aimait tant les jardins, c’était peut-être parce que toute sa vie avait été un grand jardin partagé avec Alma. 
Ils s’étaient rencontrés enfants, sur le même banc d’école. Depuis ce jour-là, ils ne s’étaient jamais quittés. Quand vint la guerre et que l’on voulut l’envoyer loin d’elle, Binette refusa. Parce que sans elle, la vie ne serait que ruine ajoutée à la ruine des hommes. Il changea de nom, se cacha, vécut dans l’ombre avec de faux papiers. Ils coururent les routes, déménagèrent souvent, vécurent dans la crainte d’être découverts. Mais s’aimèrent comme personne n’avait jamais aimé avant eux. 
Jamais ils ne furent séparés plus d’un jour. La durée d’une journée de travail. 
Alma disait peu de choses, mais ses yeux riaient. Ils étaient brillants et clairs comme une eau de source. 
Binette disait qu’un seul de ses regards lui ôtait la soif. 
Dans son portefeuille, il gardait une petite carte qu’elle lui avait offerte un jour, avec ces mots de saint Augustin : 
« La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » 
Quand Alma mourut, le temps ne s’est pas figé, il a déserté la planète. 
Binette resta seul auprès d’elle. Il ne voulut ni visiteurs ni consolation. Ne fit rien pour informer les proches. Il la prépara lui-même pour son dernier repos, la coiffa, la para de ses bijoux comme pour une fête. 
Dans le cercueil, il déposa tout ce qui lui appartenait et comptait pour elle. Tout, sauf son alliance et la petite carte avec la pensée de Saint-Augustin. 
Les années passèrent. 
Dans le village, on reconnaissait les jardins de Binette entre tous. Il ne se contentait pas de planter des légumes. Entre les rangs de tomates et de pommes de terre, il semait des fleurs : œillets d’Inde, capucines, marguerites, tagètes, agastaches. Certains arboraient des myosotis, finement entretenus. C’étaient les fleurs préférées d’Alma. 
Au début, les gens trouvaient cela étrange. Ils pensaient qu’un potager n’avait pas besoin de fantaisie. Binette disait que toute chose sur terre a besoin de beauté. Puis, quand les fleurs se mirent à éclore entre les légumes comme des éclats de soleil, tout le monde trouva cela beau. Les potagers devinrent peu à peu des jardins d’amour. 
Et le village aussi sembla plus joyeux. 
Un jour pourtant, Binette ne vint pas au bistrot. 
Le lendemain non plus. 
Alors les voisins, inquiets, frappèrent à sa porte. Comme personne ne répondait, ils finirent par l’ouvrir. 
Binette était couché sur son lit, paisible comme un homme qui s’endort après une longue journée de travail. 
Il était mort. 
Sur la table, devant la fenêtre d’où l’on voyait les Pyrénées, une feuille était posée. On y lisait simplement : 
« Je vais enfin la rejoindre. » 
Et au printemps suivant, les fleurs poussèrent dans les potagers comme elles ne l’avaient jamais fait. 
Alors, dans le village, chaque fois qu’on voyait des fleurs apparaître entre les légumes, les gens disaient doucement :
— C’est Binette. 
Et pendant longtemps, chaque fois que les fleurs apparaissaient entre les légumes, les gens disaient doucement : 
— C’est Binette qui veille encore sur les jardins. 
 
Sous l'Casque d'Erby
 

 
 

jeudi 12 mars 2026

Les nouveaux sentiers de la gloire

Nous vivons une époque admirablement bancale. Tout le monde sait, même ceux qui ont oublié ce qu’ils savaient avant de le savoir. 
Le monde tremble ? Parfait. C’est la guerre qui rend les choses… parfaites ! Ce n’est pas elle qui aplanit ? Qui coupe les têtes qui dépassent et même celles qui ne dépassent pas ?
Dix milliards d’experts, trois girafes diplômées et un grille-pain, chaud-bouillants comme des cabanes à frites, surgissent pour expliquer la secousse, la corriger à coups de brouillard, et conseiller à la planète de respirer par le nez, surtout le nez gauche — l’équilibre nucléaire vous en sera reconnaissant. 
L’information circule à une vitesse que même la lumière n’ose pas : elle part d’un soupçon, trébuche sur une limace, glisse dans une rumeur en forme de chaussette épuisée, rebondit contre une certitude en état de transe et arrive, triomphante, sous forme de sandwich universel, bon pour la dépanne. 
C’est une mécanique impeccable — huilée à la tarte crémeuse. 
Que deux inconnus politiquement illustres marmonnent dans une langue incompréhensible et voici dix milliards de traducteurs, trois perroquets et une caméra myope qui expliquent avec une précision hydraulique ce qu’ils ont voulu dire, failli dire, et ce qu’ils auraient dû éviter de penser.
La preuve ? Tout le monde l’a entendue dans sa tête, à l’heure du thé. C’est la nouvelle madeleine de Proust !
Les morts, eux, s’en fichent. Ils jardinent. Ils cultivent des pensées en pot et affirment que la vie souterraine est agréable, surtout depuis qu’on y a installé le Wi-Fi et des gondoles solaires. On y discute des rumeurs célestes et de la cuisson sous les feux de l’éternité. C’est carnaval à Venise tous les jours. Dix milliards de vivants confirment la nouvelle. Ils n’y sont jamais allés, mais connaissent un hamster dont le cousin lit les journaux de l’au-delà. C’est hyper malin, un hamster ! 
Ainsi va la vérité : elle marche sur deux jambes en papier bulle et bat la mesure du chaos. Tout le monde l’applaudit, du pied gauche, pour conjurer la lucidité. 
Entre les vivants et les morts prospère une catégorie splendide : les intermédiaires. Ça nage entre deux eaux, le cul entre deux chaises et la conscience en apnée. Ils traduisent la mort en recettes de cuisine, la vie en horaires de train, et les deux en bulletins météo.
Pendant ce temps, la foule approuve. Elle explique, sans trop bien s’expliquer d’où vient cet état omniscient. Car aujourd’hui chacun possède sa vérité personnelle, solide comme un meuble mou, à l’instar des montres molles de Dalí. Et quand toutes ces vérités s’entrechoquent, ça produit un phénomène fascinant : le vacarme. 
Un vacarme immense, miaulant de la certitude en temps réel. 
La preuve ? Dix milliards de témoins ! Tout le monde sait. 
 
 Sous l’Casque d’Erby
 

 

mercredi 11 mars 2026

Les meilleures toiles se tissent par nuits sans lune.

Image générée par IA
Le silence n’est pas vide : c’est le bruit qu’on étouffe pour le réduire à un murmure craintif. 
On dit avec insistance que la guerre contre l’Iran a été déclenchée pour éteindre l’incendie Epstein. Permettez, si j’exprime un doute.
La toile de l’araignée n’est pas un décor de cinéma : elle est vivante, une entité à part entière, une armée d’êtres mus par des noirs desseins. 
Son silence n’a rien de paisible – pas celui des bibliothèques ou des forêts enneigées. C’est un silence fabriqué, patient, tissé d’avocats zélés, de relations utiles, de promesses murmurées, de chantages discrets et de communiqués plongés dans le bain de la politesse. 
L’affaire Epstein n’est pas un banal fait divers de harcèlement, comme ceux qui enflamment les réseaux et les indignations sélectives. C’est bien plus : des milliards détournés, des morts inexpliquées, des viols sur adultes et enfants, du chantage organisé, de la prostitution forcée, du trafic d’influence à l’échelle mondiale. 
Sous le vernis de la moralité et de la démocratie, on transforme le politicien en agent véreux, le journaliste en pantin qui lit des vérités édulcorées sur un prompteur – jusqu’à provoquer chez les auditeurs une espèce de diabète de l’esprit. 
Imaginez une araignée colossale : son corps n’est qu’un nœud de fils entrelacés, dont chaque extrémité est une aiguille plantée dans les zones sensibles des cerveaux, pour une lobotomie collective et généralisée. 
Pendant des années, un homme navigue entre fortunes immenses, universités d’élite, palais officiels et îles privées – un passeport vivant à lui seul. Les avions décollent, les carnets d’adresses gonflent, les invitations affluent. La jet-set s’étale sur papier glacé, les milliardaires trinquent à la santé des naïfs. Les élites se côtoient avec la sérénité de ceux qui se croient intouchables. 
Puis, la bombe explose, stupeur et terreur : on découvre les caves, les souterrains, les pièges dissimulés, les alcôves insonorisées. Et surtout, ce réseau de caméras qui filme tout, stocke tout, extrait tout au moment opportun. 
Soudain, les puissants feignent l’étonnement. Les sourcils se haussent, on feint la colère, mais on fait profil bas : « Quand on est une personnalité publique, on croise tant de monde… »
On oublie les dîners, les voyages, les photos prises un soir d’été entre deux continents, trois fortunes et une île paradisiaque. C’est la grande amnésie mondaine.
Ce qui frappe n’est pas seulement le scandale – l’humanité en produit par pelletées chaque jour. Non, c’est la performance : la capacité d’un système entier à détourner le regard en chœur. Banquiers prudents. Politiciens responsables. Journalistes intègres. Institutions honorables. Toute une chorale de vertus qui entonne : « Circulez, vous avez gloutonné l’essentiel. » 
Dans les petites affaires, il y a des coupables. Dans les grandes, comme celle-ci, il y a des systèmes. Et un système ne chute jamais seul : il entraîne conseils d’administration, fondations philanthropiques, parfois des gouvernements entiers. La vérité progresse alors avec la prudence d’un fonctionnaire à deux doigts de la retraite.
C’est précisément pourquoi la France – mais pas elle seule – peine tant à ouvrir une enquête véritable !
L’araignée géante tremble peut-être aujourd’hui sous les nouveaux documents et les enquêtes relancées, mais ses fils sont encore solides.
Le silence, ce silence qui aide tant l’oubli, reste son arme la plus efficace. Et ils sont encore très nombreux, à vouloir garder le silence et à faire disparaître des centaines, voire des milliers de feuilles, sur les millions rendues publiques !
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

lundi 9 mars 2026

Quand les empires écrivent l’histoire avec du sang

L'Histoire se signe à l'encre des empires
« Dans les conseils du gouvernement, nous devons nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait été sollicitée ou non, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. »
 
Dwight D. Eisenhower sur le pouvoir des lobbies 
 
La politique moderne repose sur une fiction : les citoyens font semblant de croire aux promesses, et les dirigeants font semblant de pouvoir les tenir. Tant que cette illusion fonctionne, le système tient. Mais lorsque la réalité fissure le récit, les grandes puissances connaissent depuis longtemps un remède brutal : la guerre.
Pendant un temps, certains ont vu en Donald Trump un possible facteur de rupture. Non par admiration pour le personnage, mais parce qu’il paraissait incarner une contestation frontale d’un système politique américain rongé par l’argent, les réseaux d’influence et les intérêts immobiles de l’État profond.
Son discours promettait de rompre avec la mécanique implacable des interventions extérieures : mettre fin à la guerre en Ukraine avant qu’elle n’engloutisse davantage l’Europe, allié naturel, contraindre Israël à cesser la destruction de Gaza, et ramener la politique américaine vers un réalisme débarrassé de sa vocation messianique. Autrement dit : faire des États-Unis une puissance parmi d’autres, et non le gendarme autoproclamé du monde. 
Mais le verbe ne renverse pas aisément les structures qui façonnent le pouvoir. Trump est un tribun redoutable, un communicant instinctif capable d’électriser une foule en quelques phrases. Par certains aspects, il rappelle notre inénarrable Bernard Tapie : même énergie, même théâtralité, même goût pour la formule qui frappe. Un commercial dans un costume de trader, jouant chaque coup à pile ou face. 
Mais dans une grande puissance, l’éloquence se heurte rapidement à la densité du système. Institutions, appareil militaire, industrie d’armement, diplomatie permanente : cet ensemble forme une architecture de pouvoir qui traverse les élections et survit aux présidents.
Celui qui promettait de rompre avec ces logiques a cru pouvoir dompter l’hydre impériale… avant d’en devenir la proie. Celui qui se présentait comme l’apôtre du désengagement se retrouve aujourd’hui à la remorque d’Israël, exécutant testamentaire d’un empire finissant, engagé dans une guerre contre l’une des plus anciennes civilisations du monde. 
Dans cette séquence tragique, nous assistons, une fois encore, à la tentative d’Israël d’accomplir, parmi les ruines et les cadavres, son projet mythifié de « Grand Israël ». Parce que, disent les fanatiques, la Bible l’aurait prédit. Parce que Dieu l’aurait voulu. Comme si, dans cette vision apocalyptique, le Diable lui-même signait les ordres de l’opération « Epic Fury ». 
Cette désillusion n’a pourtant rien de nouveau. La leçon est cruelle : dans les grandes puissances, ce ne sont pas les dirigeants qui façonnent le système, mais le système qui façonne — et souvent brise — les dirigeants. 
À mesure que les crises internationales s’enchaînent, la promesse de paix ne ressemble plus à l’équilibre des nations, ni à la réconciliation des peuples. Elle prend une forme plus sinistre, que l’histoire connaît bien : la paix des cimetières. 
Pour finir, dans un climat politique saturé d’anathèmes : Donald Trump n’est sans doute pas le « fasciste » que certains dénoncent avec frénésie. Il est plutôt un dirigeant qui a sous-estimé la puissance des forces militaires, économiques et idéologiques qui structurent l’Amérique — et qui découvre, comme tant d’autres avant lui, que ces forces résistent à la volonté d’un président. 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

dimanche 8 mars 2026

La République de Gabardine. Conte bref

À la mémoire de Michel — consul, maire et complice de mes plus belles bêtises. Le vent portera votre hommage bien au-delà des cieux. 
 
Les municipales approchaient. La pression montait. Ça turbinait sous les casquettes.
Des enjeux ? Ici ? Quels enjeux ?
Ôtons-nous de l’idée qu’une municipale serait un affrontement de haute intensité entre deux camps en rupture de civilisation. Une municipale, dans notre bled imaginaire parmi les bleds imaginaires, est un sketch à ciel ouvert dont le clou demeure le dépouillement.
Entre-temps, chez Gabardine — deux mandats à son actif — on briguait un troisième. « Jamais deux sans trois ! » avait-il clamé un soir devant un parterre d’avinés, fiers de l’être, qu’il arrosait sans compter. 
Gabardine n’était pas un fils du pays. Il était arrivé discrètement, avait ouvert un atelier de menuiserie-ébénisterie et s’était fait une jolie réputation d’artisan méticuleux. Sur sa lancée, il avait séduit la fille d’un ancien maire et, de fil en aiguille, la mairie était devenue une affaire familiale.
On l’avait surnommé Gabardine parce qu’il portait ce manteau par tous les temps. Qu’il fasse canicule ou pas, il ne quittait pas sa seconde peau. Elle lui portait chance, autant qu’elle lui donnait un genre.
Gabardine avait la parole facile et la perfidie à bout de langue. L’aide du beau-père lui avait permis de s’instruire sur la mentalité du pays et sur la manière de s’y prendre avec les enfants du village. 
Plus la campagne avançait, plus des choses inexplicables devinrent officielles. 
Personne ne sut vraiment quand cela commença. Probablement le jour où le conseil municipal vota, à l’unanimité moins une abstention digestive, la création d’un adjoint au stationnement des tracteurs. 
Il n’y avait pas de problème de stationnement. Il n’y avait presque pas de tracteurs dans la commune et aucun ne stationnait jamais dans le bourg. Mais il fallait se méfier : cela pourrait arriver. 
Raison pour laquelle Jojo fut nommé. Il le méritait. On imprima même des cartes officielles : Joël Le Mener Adjoint délégué aux tracteurs et assimilés
Autre projet. 
— On va redéfinir le sens giratoire de la place. Pour empêcher les vélos de heurter les passants et les enfants à la sortie de la messe. 
Pendant deux semaines, tout le monde tourna dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, par précaution. Même les piétons. 
On vivait dans un village moderne. 
Gabardine expliquait ça très bien : 
— Faut anticiper les normes européennes. 
Personne ne savait lesquelles. Mais « européennes », ça coupait court à toute discussion.
Même Fernand, le dindon du presbytère, que le curé avait recueilli et nourrissait avec dévotion, commença à douter de la réalité. 
Un matin, il interrogea Yvonne, la bonne du curé — petite femme sèche et fervente qui nourrissait Fernand parce qu’il était une créature de Dieu. 
— Dis-moi, Yvonne… et si je me présentais ? 
Il glouglouta un instant avant d’ajouter : 
— J’en ai parlé à Thanos, le chien errant qui lève la patte sur tes glaïeuls. Il m’encourage à monter une liste d’opposition. 
Yvonne binait justement la terre autour des fleurs qu’elle voulait magnifiques pour décorer l’autel le dimanche, jour d’affluence. 
Elle leva les yeux au ciel et répondit, laconique : 
— Mon Dieu… au point où nous en sommes. 
Pendant ce temps, Gabardine, candidat unique, multipliait projets et promesses. 
Un gamin lui demanda un jour : 
— Monsieur le Maire, pourquoi vous l'enlevez jamais ? Il parlait de la gabardine.
Gabardine sourit. 
— C’est pour le service public. La réponse parut logique. 
À force, tout devint logique. 
Le plan communal de lutte contre le vent. 
La commission d’harmonisation des volets. 
La subvention pour « dynamiser la lenteur rurale »
Le stage obligatoire de sourire et bonne tenue pour les employés municipaux. 
On remplissait des formulaires pour des choses qui n’existaient pas encore, mais qui pourraient exister. 
Et, peu à peu, plus personne ne sut très bien si Gabardine gérait le village… 
… ou si le village s’était mis à exister uniquement pour justifier l’existence de Gabardine. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 

jeudi 5 mars 2026

Cris et chuchotements

Image générée par IA
Des murmures vicelards circulent dans les backrooms du web : une poignée d’influenceuses coincées sous les palmiers de Dubaï négocient leur rapatriement contre un cachet Netflix « à la hauteur de leur abnégation clitoridienne »
Le projet ? Une série premium : Sodome et Gomorrhe – La saison des piscines à débordement, fresque morale sur l’exil fiscal, la story sponsorisée, le luxe à outrance, les nuits à plusieurs et la résilience quand le champagne coule encore, mais que les frappes iraniennes commencent à cramer le filtre. 
Les pourparlers s’enlisent dans la sueur et le silicone. Le plastique et la plastique ne font plus qu'un sous la chaleur des explosions. La clim est en rade. L’hystérie frise la syncope. Les émissaires de la plateforme s’étouffent devant les sommes réclamées – un tarif qui inclut « dommages moraux pour rupture de routine orgasmique », « préjudice esthétique post-trauma géopolitique », et maintenant, « prime de risque pour tournage en zone de guerre (mais avec un bon éclairage) »
Les filles, elles, rappellent qu’on ne quitte pas une suite vue Golfe, lit king-size, room-service 24/7 et amants interchangeables sans compensation à la hauteur du sacrifice : « On a baisé pour le contenu, on mérite un Oscar pour le mensonge. Et si la France ne paie pas, attention au hashtag ! » 
Diplomatie en stand-by. 
Les discussions avancent entre deux brunchs détox, trois fellations sponsorisées par une marque de lubrifiant bio, et un selfie post-coïtal au coucher du soleil – afin de montrer qu’elles souffrent encore avec style. 
La tragédie moderne a des décors de marbre rose, un filtre Valencia irréprochable, et un culot abyssal : quand le paradis fiscal prend feu et que les orgasmes deviennent sponsorisés par la peur, on appelle la vieille France au secours. Et la France, bien sûr, répond. Pas par altruisme. Pas par nostalgie. Mais parce qu’elle a besoin de contenu, elle aussi. 
Alors, elle envoie un avion, un contrat en bonne et due forme, et une clause cachée : « En échange de votre rapatriement, vous tournerez une saison 2. Titre provisoire : ‘Les Déchus – Retour en Enfer (Métropolitain)’. Synopsis : vous jouerez vos propres rôles, mais cette fois dans un HLM de banlieue, avec des partenariats low cost et des scènes de rédemption scriptées par des stagiaires de Sciences Po. » 
Elles signent sans lire. L’avion décolle dans un nuage de poussière et de promesses. 
À l’arrivée, pas de tapis rouge, juste un plateau télé en région parisienne, un ministre en costard qui serre des mains en souriant, et un public qui scande : « On vous avait prévenues ! » entre deux rires gras. 
La série sortira à Noël. La France, elle, aura enfin son reality-show fiscal. Et quelque part, entre deux frappes de drones, un producteur de Netflix ricane en regardant les stats : « Putain, elles vont encore nous faire 10 millions de vues. » 
 
Sous l'Casque d'Erby