dimanche 14 juin 2026

La rose et la braise

Cet instant suspendu entre nuit et mémoire, où l’amour persiste comme une braise sous la cendre, défiant le temps et les modes, m’a fait songer, en relisant les Amants de Vérone, à une trace fragile qui refuse de disparaître. 
L’obscurité s’enroule autour de nous comme un serment à l’éternité. Nos silhouettes ralentissent, bercées par cette chaleur qui nous enveloppe. La lueur vacille, indécise, hésitant à reprendre haleine. 
— Elle cherche quelque chose, dis-tu. 
— Comme nous tous. 
— Non. Comme nous.
 Ta respiration et la mienne se mêlent, marées conjuguées. Les battements s’accordent, s’apprivoisent, roulent avec les vagues comme des galets aspirés par le reflux. 
— Écoute. 
— Quoi ? 
— Rien. 
Je souris dans l’obscurité. 
— Alors pourquoi écouter ? 
— Parce que le rien a plus de choses à dire que le monde. 
La fièvre s’apaise sans s’éteindre ; elle devient braise, souvenir vivant. 
Les gestes ralentissent, gagnent en certitude. Les mains ne cherchent plus la route : elles la connaissent.
— Nous sommes déjà passés par ici. 
— Où cela ? 
— Dans ce silence. 
Le monde revient par fragments : un souffle frais à la fenêtre, le grain du drap imprimé sur la peau. 
— Le jour approche. 
— Qu’il attende encore un peu. 
— Tu crois qu’il nous écoute ? 
— Cette nuit, oui. 
Les corps demeurent dans cet entre-deux fragile où la nuit n’est plus tout à fait nuit, et le jour pas encore jour. Mais dans nos têtes commence une nuit prolongée, profonde, amoureuse. 
Je te garde contre moi, non pour te retenir, mais pour t’accompagner dans le temps suspendu. 
 — Tu as peur ? 
La question flotte longtemps.
 — Toujours un peu. 
— De quoi ? 
— De me réveiller sans toi. Ta main serre la mienne. 
— Alors reste ici. 
Je t’approche comme on voudrait saisir l’écume après le fracas des vagues. 
Comment dire le souvenir sans le trahir ? 
Comment parler d’absence quand tout en moi reste habité par toi ?
 — Te souviens-tu ? 
— De quoi ? 
— Du jour où nos regards se sont croisés. 
Un rire léger glisse dans la pénombre. 
— Tu poses cette question comme si j’avais pu l’oublier. 
Je revois la lumière sur ton visage. J’ai respiré l’air de tes pas. Une rose rouge dans chaque main pour atteindre les dédales de ton cœur. 
— Tu étais maladroit. 
— J’étais terrifié. 
— Et pourtant tu as avancé.
— Parce que tu souriais. 
Lèvres contre lèvres, deux corps s’unissent, chantent, dansent, célèbrent l’alignement des planètes. 
Le jour grandit, mais nos ombres refusent de s’éloigner. 
— Où vont-elles ?
— Nos ombres ? 
— Oui. 
— Là où vont les souvenirs lorsqu’ils refusent de mourir. 
Ta présence flotte, invisible, collée à ma peau comme l’odeur du jasmin après la pluie. 
Je tends la main : il ne reste que la chaleur persistante du souvenir. 
— Tu es là ? 
Le silence s’installe. 
Puis, très doucement : 
— Je n’ai jamais cessé de l’être. 
J’ouvre les yeux. 
La rose est là, sur l’appui de fenêtre — rouge, intacte, comme si la nuit lui avait offert une nouvelle vie. 
Je la contemple longtemps. 
— Est-elle réelle ? 
Ta voix semble venir de très loin. 
— Cela a-t-il une importance ? 
Je ne réponds pas. 
La rose demeure. 
Écho. Coquillage porté à l’oreille pour entendre l’océan dans ses rumeurs les plus folles. Tatouage visible seulement de l’intérieur. 
Une rose qui ne fane pas, puisqu’elle est éternelle. 
— Alors, qu’est-ce que c’est ? 
Un miracle ? 
Peut-être le mirage obstiné des choses qui ne meurent jamais.
 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

2 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Plus que deux et la boucle est bouclée. Temps splendide chez les druides. Quand le soleil plonge dans le granit, la lumière est on ne peut plus intense.

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  2. Coucou Rod ! On diOn dirait que tu languis de terminer ces petits contes. Pas évident d'être inspiré mais, c'était super !! Dans le sud, chaleur et soleil annoncés et luminosité intense. Pour les travaux extérieurs, il faut s'y coller de bonne heure sinon, c'est la cuisson assurée sous les assauts d'Hélios, le torride fils d'Hypérion et de Théia...mythiques titans. Ils ont dû t'inspirer pour ce poème ........Une belle journée de paix et de sérénité ami des mots.. :)

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