lundi 25 mai 2026

Entre deux rives — et autres défis silencieux. Conte bref


Juste là. À la lisière. Dans cet entre-deux flou que les frontières humaines ne savent pas nommer, elle. 
Haute, majestueuse, insolente, elle me regarde. Me défie dans son immuable certitude. Vue d’ici, on dirait une île en attente d’être habitée. Un diamant noir posé sur l’eau transparente. 
Je la fixe à mon tour. Elle n’est pas si loin. Mais juste assez pour me faire douter. Je sais flotter, pas vraiment nager. Pas comme mes copains qui l’atteignent dans des clapotis insolents, les bras larges, sûrs d’eux, comme si Neptune était leur copain de virée. 
En vérité, je n’aime pas les groupes, ni les sports d’équipe. J’évite de nager en leur compagnie. La mer, c'est du sérieux. On ne joue pas avec elle. 
En ville, pendant les sorties en groupe, je reste toujours à la lisière. Avec eux. Sans eux. C’est ma règle. 
Il est tôt. L’air est doux, tiède, avec cette odeur de sel, de paille et de pierre chaude qui s’annonce lourd. Le bitume commence à s’attendrir sous les pneus. 
En face, assez loin quand même, mon rocher de Gibraltar. Mon issue de secours. Mon diamant noir. Mon défi du jour, mon bout de monde. Mon Penn Ar Bed, comme disent les amis bretons. 
Je pose mes affaires sur le sable volcanique de cette plage déserte. Je garde mes sandales en plastique ; la chaleur brûle trop vite la plante des pieds. Mes parents m’ont interdit de me baigner seul. J’ai répondu qu’il n’y avait aucun danger : pas de requins ici. Peut-être des murènes. Mais les murènes vivent dans les trous. Il faut juste ne pas les déranger.
Avant d’entrer dans l’eau, je me retourne. Sur les hauteurs, deux ou trois ânes avancent, chargés jusqu’au silence. Des paysans marocains vont troquer des denrées côté espagnol. Parfois, ils se font rançonner par des légionnaires. On dit que c’est rare. Ou que ce n'est pas vrai. Moi, je les ai vus faire. 
Je plonge. La fraîcheur me saisit les chevilles, puis le bas ventre. La morsure est brève. Je fais quelques brasses pour chauffer le corps. Je me lance. Le rivage s’éloigne vite. Les voix des rares baigneurs qui arrivent parviennent comme des échos qui tombent du ciel. 
Si la fatigue vient trop tôt, je sais faire la planche. Je n’aime pas ça, cette façon d’abandonner mon poids à la mer, mais ça repose. Je sens mon cœur cogner, régulier, obstiné. J’approche. Chaque mouvement compte. Chaque respiration a le goût du sel. J’ai horreur de boire la tasse. Je fais gaffe. 
À mon retour, j’irai chez tante Isa. Rien que cette idée me porte presque autant que mes bras. Un numéro, tante Isa. Connue dans tous les cercles de jeu de la ville, même ceux interdits aux femmes, elle perdait ce que son mari n’avait pas encore gagné. Pauvre oncle. Jamais une plainte. Il payait les créanciers sans broncher, avec la dignité fatiguée des hommes qui aiment trop. 
Je l’aimais, oncle Antonio. Un Catalan perdu dans le Sud, exilé de partout, même de lui-même. Et Isa, parfois lucide, pleurait, hurlait son désespoir, s’en voulait à mort, jurait que c’était fini, chaque fois que l’argent manquait. Puis, dès l’accalmie, elle repartait à l’assaut des citadelles du jeu, comme si la chance était une forteresse qu’elle finirait par prendre à mains nues. 
Il m’a fallu une demi-heure pour atteindre la belle. Mes bras brûlaient. Mes jambes étaient lourdes. Les yeux me piquaient. Quand enfin mes doigts ont touché la pierre saillante, j’ai senti ma joie. Je me suis hissé, me suis allongé, ventre contre la roche chaude, enfin à moi. 
Vanné, le souffle court, mais heureux comme rarement. Le soleil commençait à grimper. La mer était belle à souffrir. Les éclats de lumière dansaient à sa surface, comme si le ciel s’était couché sur elle pour la faire briller. Ce sont ces instants de bonheur pur qui s’enguirlandent encore à la mémoire. 
Je suis la banque de mes propres souvenirs. 
C’est décidé. Au retour, je fais halte chez tante Isa. La mer, ça creuse. Elle n’est pas toujours pauvre. De temps en temps, elle revient avec un joli pactole. Et là, c’est Byzance : portes ouvertes, musique trop forte, elle adore – moi aussi – les tanguillos de Cadiz. Les casseroles font les chœurs. Parce que niveau cuisine, Tati s’y connaît. Rien que d’y penser, la salive monte à la bouche. Ses albondigas, nappées de sauce goûteuse… je n’en ai jamais mangé de pareilles. On n’a même pas besoin d’avoir faim pour craquer. 
Ses tortillas, dorées comme des couchers de soleil. Et son poulpe à la galicienne, tendre, épicé, l’odeur de grillé collée à la peau, qui envahit toute la maison, jusqu’au trottoir… Chez elle, même la misère avait bon goût. 
La plus pauvre des sœurs de ma mère était la plus riche de toutes. Pas que les autres aient été manchotes, loin de là. Mais Isa était excessive en tout. Et surtout dans l’amour qu’elle mettait dans ses assiettes. 
Ma roche mythique vaincue. Le ventre plein, je prenais le chemin du cinéma permanent. Isa, qui était dans un bon jour, m’avait allongé de quoi payer ma place au cinoche et m’avait gratifié d’un gros bisous pour la route. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 

1 commentaire:

  1. Et voici encore un nouveau conte bref. Le dix-huitième dans l'ordre d'écriture. Lundi de Pentecôte, le jour se lève chez les druides et une petite brume de chaleur monte nous annoncer que ça va cogner. Tant mieux ! Le bon tout aux passantes et aux passants.

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