dimanche 8 novembre 2026

L’homme invisible - Conte bref

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Le bistrot est bondé. Ça parle fort, ça gesticule, les verres s’entrechoquent. Une musique impersonnelle colonise les conversations. À la table du fond, Dimitri et Victor discutent depuis un bon bout de temps. Victor est convaincu que le système est aux abois, qu'il vacille, qu’il suffirait d’une pichenette pour le voir s’écrouler. 
— T’es-tu déjà battu contre l’homme invisible ? As-tu déjà assisté à l’un de ses combats ? lâche Dimitri. 
Victor éclate de rire. 
— Qu’est-ce que tu racontes ? Quel rapport avec la lutte des classes ? 
— Tout et rien. Pendant que tu grattouilles la poussière, que tu fouilles les gravats, le décor a déjà changé. On se bat contre un ennemi invisible. On tape à l’aveugle, on manifeste contre des absents, on se rassemble devant des portes qui n’existent pas. On touille du vide ! 
— Que tu crois ! Regarde le RN ! Ça monte, ça monte ! Et pas seulement que chez nous. Observe les pays voisins… Tu trouves ça normal ? 
— C’est exactement ce que je dis : on ne regarde jamais au bon endroit. Le RN, c’est quoi ? Tes voisins. Tes amis. Des pauvres gens ballottés d’un camp à l’autre, sans boussole. Un jour ici, le lendemain dans ta plateforme. C’est le vent des girouettes ! 
— Parce que toi et tes semblables, vous êtes fortiches ? Nous sommes dans le même bateau, et il prend l’eau par la faute de ces gens-là ! 
Dimitri se penche, son sourire s’efface. 
— L’homme invisible a compris le fonctionnement. Il nous laisse nous épuiser à façonner les contours de son absence pendant qu’il prend un café dans le troquet d’en face. J’ai connu un type qui s’est fait arrêter pour s’être battu avec lui. Pour ta gouverne, sache qu’ils sont nombreux ! Il y avait des témoins : trois militants, un syndicaliste et un passant avec son chien. Le chien mordait le vide avec un acharnement remarquable. Des traces de sang sur le bitume, mais personne au bout. On a dû le piquer. Fou enragé. 
— Arrête la bière ! s’impatiente Victor. Je parle stratégie. Avant de déclarer la guerre, il faudrait commencer par savoir qui est l’ennemi. 
— Ah bon ? Qui ? — Le capitalisme ! 
Dimitri plisse les yeux. 
— Lequel ? Celui qui dézingue les travailleurs ou celui qui les invite à déjeuner ? Celui qui dort à droite ou celui qui ruisselle sous les aisselles de la gauche ? 
— Tu joues sur les mots, t’es cynique ! La vérité, c’est des bras qu’on casse. 
— Les mots, on sait où les trouver. Les adversaires, c’est une autre paire de manches.
Victor avale une longue gorgée. 
— À force de philosopher, on ne fait plus rien. Il faut agir. Se battre. Occuper le terrain de la lutte pour les copains, pour aujourd’hui et pour demain. 
— Quel terrain ? Comme un ring ? 
Dimitri se retourne vers la salle, l’air de chercher quelque chose. 
— Tu es imbuvable ! 
— Et toi, magnifique. Tu as le regard dans les rails et la certitude du condamné. 
— Tu penses donc que tout est foutu ? Qu’il faut laisser tomber ? demande Victor, soudain plus grave. 
— Non. Je crois qu’on confond le mouvement et le déplacement. On s’agite beaucoup, mais on change peu de place. Au fond, nous sommes des automates qu’on remonte au gré des circonstances. 
Un serveur passe. Dimitri l’interpelle : 
— Excusez-moi, vous auriez une carte mémoire des combats sans adversaires ? Nous sommes dans un cybercafé, non ? C’est pour monsieur, il cherche un terrain. 
Victor se redresse. 
— Ça commence à bien faire, Dimitri ! 
— Attention ! Il est là, derrière toi ! 
— Qui ? 
— Nobody. Le farceur ! 
Dimitri marque un temps, puis reprend : 
— J’ai souvent pensé que la révolution aurait lieu un mardi. Le lundi, les gens sont fatigués ; le mercredi, les enfants n’ont pas école. On n’a jamais trouvé l’adversaire là où on le cherchait. On a fini par constituer un comité. Deux tendances se sont affrontées : l’une voulait chercher à gauche, l’autre rayonner depuis le centre. On a fini par se battre entre nous. Une bataille exemplaire, sans armes ni victimes. Une victoire totale du pouvoir sur lui-même. 
— Et tu proposes quoi ? On reste là à regarder passer les trains ? Tu t’ennuies, c’est tout. T’as peur de la défaite, c’est ça ? 
— C’est un principe. L’intention est une forme de responsabilité et je refuse d’en porter le poids, répond Dimitri en vidant son verre. Il faudrait commencer par se demander si nous ne menons pas une guerre que personne n’a déclarée, contre un ennemi qui n’a jamais été là. 
— Et tu crois que ça va changer quelque chose ? 
— Certainement pas. Mais ça ferait une belle assemblée générale ! C’est ma façon de militer sans me noyer. 
Un silence s’installe. La musique est toujours présente. À la table voisine, deux hommes parlent fort d’un match de foot dont aucun ne connaît le score. Dimitri les observe. 
— Eux aussi ont une lutte en perspective. 
— Contre qui ? 
— Aucune idée. Mais ils ont l’air déterminés. 
Il fait signe au serveur : 
— Remettez ça, s’il vous plaît. Puis, se tournant vers Victor : 
— Le plus inquiétant avec l’homme invisible, ce n’est pas qu’on ne le voie pas. C’est qu’on finit par s’habituer à ne pas le voir. Il a réussi un truc extraordinaire : il nous a convaincus que nous étions ses ennemis, alors que nous passons notre temps à nous battre entre nous et à le supplier de se montrer. 
Le serveur dépose les bières. Dimitri lève son verre. 
— À la lutte ! Au savoir et à l’ignorance. 
Victor trinque machinalement. 
— À la lutte. Pour soi et pour autrui. Et à la rédemption des sceptiques. 
Dimitri sourit. 
— Et n’oublie pas : l’homme invisible est parmi nous. Il se mêle de tout. Il est président, secrétaire, trésorier, porte-parole et agitateur de tous les mouvements. Le plus drôle, c’est qu’il n’a même pas besoin d’exister pour nous mettre à genoux.
 
Sous l'Casque d'Erby
 

 

1 commentaire:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Un petit conte de circonstance sur kikia raison. Et la vie continue avec son lot de bonnes et de mauvaises nouvelles. La bonne journée.

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