dimanche 19 avril 2026

Au Rat qui dégueule. Conte bref.


Un village, c’est un désert. Pas le désert de carte postale. Un désert râpé, fendu comme des vieilles semelles de godasses. Un désert qui sent fort le temps arrêté.
On n’y crève pas de soif. On crève d’avoir soif. 
Le monde tient là-dedans : trois rues, quelques platanes, un clocher qui bégaie l’heure et réveille le touriste quand il ne fait que son boulot. Vingt corps. Des milliards d’âmes compressées dans un espace miniaturisé. Heureuses d’avoir échappé à l’enfer des villes. 
Ici, on touche les gens du doigt, délicatement, comme on testerait des piles usées ou un fil électrique dénudé. 
— Tu marches encore, toi ? On rit. 
On s’emmerde. 
Puis, on rit à force de s’emmerder. 
Et on recommence. 
Idiot ? Non. Humain. 
La grande noria du rien. On tourne. Silence, ça tourne. Un film sans metteur en scène. Même les chiens ont arrêté d’aboyer. Ils s’économisent. 
L'oued, à midi, c’est une poêle. Ça sent la roche cramée. L’air tremble comme un mirage. Pas une brise. Dieu transpire dans son habit blanc. Inutile d’aller plonger dans l’océan. Même la tête au fond de l’eau, on transpire à grosses gouttes.
Le seul coin d’ombre : chez Casimir. Comment ai-je atterri ici ? Et eux ? 
Bar. Restaurant. Refuge climatique. Le Louvre local, avec les reproductions de tableaux de « Maître » courant le long des murs pour s’évader. 
Roi du coq au vin et du lambris bruni par les ans. Lui, ça fait longtemps qu’il a fini de transpirer.
Casimir est un nonchalant qu’il ne faut pas énerver. Il manie le nerf de bœuf comme d’autres le katana. Il en faut pour le dégonder. Sinon, le cœur sur la main. Combien de repas gratuits offerts discrètement à des gens sans argent ?
Il laboure les côtes des mauvais payeurs ou trop entreprenants avec sa moitié comme il ferait revenir des morceaux de coq à la poêle. 
Un jour, un habitué trop imbibé confond le tiroir-caisse avec l’urinoir public. Une étourderie qu’il paya cash, avec intérêts. 
La recette du jour baignait dans l’urine de Jean de Flandre, un gars du Nord. Le Nord avait des marées dont Casimir ne voulait pas dans sa montagne. 
Casimir avait parachevé le métier de cuisinier à l’armée. Enfant, il montra des dispositions pour l’art culinaire et sa maman lui transmit son savoir. 
Libéré, il revint, racheta une bâtisse abandonnée pour trois francs six sous, la retapa de ses propres mains et ouvrit le restaurant, proposant des « menus du terroir ». 
À vingt-cinq ans, il était fort et robuste comme un jeune chêne. C’est en déblayant des grabats qu’il croisa le regard de Gisèle, la Locomotive. Jeune, appétissante, disponible. Coup de foudre. Après la première décharge de sérotonine, ils comprirent qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Cour rapide et efficace. Mariage pour le meilleur et pour le pire.
Parfois le coq de Casimir ressemblait à du lapin. Le lapin ne ressemblait à rien. Surtout pas à du coq au vin. On mangeait quand même. 
Un coup ça sentait la garenne, un coup le poulailler. C’était le seul rade à des kilomètres. Donc l’étoilé du coin. 
Un soir de septembre, les touristes s’évaporèrent comme des mirages. Il resta la tribu. Les permanents. Les condamnés à perpète.
Quelqu’un — artiste, salaud, poète, quelqu'un qui voulait de l'ambiance, va savoir  — accrocha sur l’enseigne un vieux drap tagué : AU RAT QUI DÉGUEULE. 
Chef-d’œuvre orthographique et gastrique. 
Au début, personne ne leva les yeux. Ici, on regarde ses chaussures. Le ciel, c’est pour les optimistes.
Pourtant, un drap tagué en rouge, se remarque. 
Puis les passants virent. Et rirent. Un rire franc, gras, joyeux. Un rire comme ça, ça se répand comme traînée de poudre. Ce fut la fête au village d’après saison. 
La Locomotive sortit. Visage rouge brique, respiration de chaudière. La ménopause, qu’elle disait quand ça chauffait trop. Elle leva la tête et lut. Du rouge brique au violet lie-de-vin. Silence. On aurait entendu cuire un pois chiche sur le calcaire. 
Puis l’explosion. 
Pas une crise de nerfs. Un crack boursier. La fin du monde en tablier. 
Elle beugla, tempêta, promit des morts, des pendaisons, l’intégralité de l’Ancien Testament se lisait sur son visage. 
Tout le monde jubilait. Enfin du spectacle. 
Parce qu’au fond, à quoi servirions-nous si nous n’étions pas le clown de quelqu’un ?
Aujourd’hui le rat. Demain Casimir. Après-demain, toi.
Dans le désert, il faut bien que quelqu’un fasse rire les pierres. Sinon, on entendrait le vide.
Et le vide, ça sanglote. 
 
Sous l’Casque d’Erby 
 
 
 

6 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Toute ressemblance avec, etc., etc., etc. vous savez ce qu'il en est : peut-être bien que oui, peut-être bien que non. La bonne digestion.

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    1. Bonjour, comment on peut s'abonner à ton blog.

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    2. Bonjour Loulou. Merci de ta visite. Pour s'inscrire ou devenir membre (sans engagement), colonne de droite à la rubrique "Membres", tu as l'encart et le petit bandeau bleu "suivre" au pied. La bonne journée.

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  2. Bonjour à tous, et en particulier au vieux druide de la côte d'Art Mort.
    Dans le centre du patelin où j'habite, longtemps le seul troquet s'appelait en toutes lettres O 20 100 O, ce qui est le comble pour un rade qui se respecte.
    Maintenant il est fermé, ainsi que la boulangerie, donc il n'y a plus rien.
    Le long de la route nationale déclassée, s'est ouvert à la place ce qui se veut un autre troquet, dans un ancien hangar. C'est aussi accueillant qu'une étable désaffectée. Pour survivre, cela veut être aussi un succédané de bureau de tabac, et même de bureau de poste.
    Il faudrait presque citer Jacques Brel,
    “ Ils étaient gais comme le canal
    Et on voudrait qu'j'aie le moral !”
    Bof ! Mes zoziaux sont là, les mésanges, le merle comme les tourterelles, donc oui, j'ai le moral !
    Bon dimanche ensoleillé !
    JC

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  3. Hi ! Hi ! Je repense à un nom qui revient souvent actuellement, le détruit d'or m'use. En plus c'est de l'or noir, çui kipu. Ça n'vaut pas un clair de lune à Maubeuge, évidemment.
    Voilà ma réponse.
    re-JC

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  4. Bonjour Jean-Claude. T'as une forme qui sent la jungle, terrible jungle. Beau temps et repos chez les druides. Le bon tout et mijotes-toi un bon petit plat !

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