Mai 68 hurle. Les idéologies virevoltent. L’ouvrier reste au sol, les mains pleines d'une poussière réelle.
Le Quartier Latin, c’était une arène, un cirque. Pas celui des rires et des pommes d’amour, non : un cirque politique, bruyant, peuplé de prophètes en carton et de clowns qui s’ignoraient.
Mai 68 y avait tout vomi : dogmes, barbes et certitudes — sans l’ombre d’un rasoir pour peler tout ça, nettoyer la peau. Ce n’était assurément pas un temps pour les coiffeurs-barbier.
Marxistes amidonnés comme des curés ; trotskistes à lunettes cerclées s’écoutant penser sur les conditions de vie d’un prolétariat qu’ils n’avaient jamais vu ; maoïstes transis devant un dictateur niché à dix mille kilomètres ; libertaires Ploum Ploum-tralala ; révolutionnaires à temps partiel, rêvant de guérilla urbaine : révolution la nuit, café crème le matin, croissant beurré et bonne conscience.
Ça défilait, ça citait, ça pérorait. Ça se prenait pour des icônes d’un patchwork d’idéologies rapiécées, couleurs criardes, slogans mal orthographiés et rêves trop grands pour leurs chaussures.
Katmandou sous acide, la Goutte d’Or découvrant la dialectique : kermesse métaphysique où l’on fumait, hurlait, s’embrassait, refaisait le monde toutes les vingt minutes, rêvant de départs en stop et de communautés autonomes en Ardèche.
Le ridicule ? On s’y roulait avec bonheur. Plus c’était grotesque, plus ça se croyait profond ; plus c’était théâtral, plus ça se disait historique. Le sérieux déguisé en carnaval, le carnaval persuadé d’être l’Histoire.
On criait « mort aux vaches » d’une voix prépubère, avant de rentrer dîner chez papa-maman. Eux avaient rangé le costume trois pièces dans la naphtaline — le temps vient toujours assez tôt.
On brandissait le Petit Livre rouge comme une hostie exotique : « Tiens, camarade, ta part de salut — direction paradis… ou goulag, détail technique. Notre Dieu s’appelle Karl. »
Karl comment ?
On jouait à la révolution comme d’autres jouent aux cow-boys. On jouissait sans entrave.
Moi, je sortais du chantier, neuf heures par jour, un samedi jusqu’à midi sur deux. Jour de paye, dos en vrac, mains blanchies de plâtre, de ciment ou de peinture, les parois nasales enduite de poussière. La fatigue réelle, pas la dialectique. L’odeur âcre du travail collée aux fringues.
C’était la Belle Époque !
Eux voulaient abattre le capitalisme ; certains allaient, pour le fun, jusqu'à se faire embaucher aux usines Renault de Billancourt, ça durait une semaine, un mois à tout casser ; moi, je ripolinais des murs en pensant à la bringue que j’allais faire avec mon acompte. Pas le même monde.
Pourtant j’y allais, séduit par le tumulte — chaud, bordélique, humain dans ce qu’il a de carnavalesque.
Dans les assemblées « barbares », on refaisait l’humanité sur des chaises branlantes qui grinçaient comme des certitudes. Des mots-marteaux : Peuple, Histoire, Révolution, Conscience. Tout le monde savait, personne n’apprenait, peu comprenaient.
Un moulin à vent rempli d’egos.
Ils maudissaient le vieux monde, la France rance, ses Dupont, sa baguette, son litron, sans savoir planter une étagère droit ni tenir un niveau à bulle.
Leur passion pour l’abstraction me fascinait : le monde comme concept, le peuple comme slogan, la misère comme poésie.
J’ai compris : le savoir ne pousse pas dans le vacarme ; la pensée ne s’épanouit pas dans la foire. Le bruit, c’est l’ennemi de l’intelligence.
Leurs certitudes faisaient plus de tapage que les marteaux-piqueurs.
Alors, je me mettais en retrait. Je regardais le carnaval : chefs sans troupes, gourous sans disciples, révolutions finissant au bistrot, slogans qui collent aux semelles. Et je me disais : tout ça va mal vieillir.
Ils ont appelé ça « héritage culturel », vendu leur jeunesse en coffret collector. Oubliée, la lutte de classes. Place au confort des idées, aux causes propres, aux indignations de salon. On repeint le monde sans jamais toucher les murs.
Je me souviens du vacarme et des illusions en solde. De cette comédie humaine où chacun jouait au héros sans jamais salir ses mains, sans jamais sentir l’odeur de la vie.
Sous l'Casque d'Erby


Le bonjour aux passantes et aux passants. Voici encore un fragment des 21 contes brefs. La bonne lecture et la bonne journée. Ce qui par les temps qui courent n'est pas une sinécure.
RépondreSupprimerBonjour Rod, même constat et, l'héritage de ce chaos" contrôlé" avec en marge les hippies et autres baba-cool et leurs slogans tout fait, "faites l'amour pas la guerre", "il est interdit d'interdire" etc.. J'ai rencontré des années après cette "révolution" de pacotille, un "activiste" pur et dur qui était devenu ce contre quoi il se battait à l'époque... un bon petit bourgeois décadent. Je lui ai fait remarquer l'"involution", il m'a répondu passablement gêné avec un sourire, on fait tous des erreurs de jeunesse. On voit que l'héritage qu'il en reste n'est pas lumineux, et le narratif surfait ... Bisous ! V
RépondreSupprimerBonjour V. Je croise encore, sans trop m’y attarder, des militants de jadis, toujours sur la brèche, ceux qui sont restés à l’âge de pierre de l’évolution et qui glougloutent encore des mots d’ordre gutturaux. Certains ont encore la larme à l’œil en évoquant Cohn-Bendit ! C’est dire si les réflexes pavloviens ont la vie dure ! Bisous.
SupprimerSalut Rod et amigos, Et je me disais : tout ça va mal vieillir ! Tu as depuis fait le point non :-)) ?
RépondreSupprimerJe passe et je souhaite à JC d'aller mieux, très vite ! Y a du spectacle en veux-tu en voilà...
A tous, que vos anges vous veillent ! bizzz OMA
Bonjour Oma ! Content que tu aies retrouvé ton rythme de croisière à un moment où l'actualité fait fureur. Sans jeu de mot, ou à peine un soupçon. L'actualité est on ne peut plus chargée. Mon conte bref est bien dérisoire en comparaison. Mais je suis en train de rattraper le coup pour demain matin, histoire de ne pas rester à la traîne. Cela dit, je n'aime pas réagir à chaud. La Bise.
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