dimanche 12 avril 2026

Le chemin de la mer. Conte bref.

Un goéland éphémère, 
une colline ébouriffée, 
la lueur des réverbères 
et tant d’autres reflets. 
 
Le printemps… On en rêve, on l’attend, on le chante. Par bonheur ou par accident ? Parfois précoce, parfois capricieux, il se montre puis se retire, comme pour tester notre patience. On l’attend, promesse tenue ou promesse trahie.
Au fond, le printemps est autant une saison qu’un état d’esprit. L’accouplement du corps et de l’esprit. Il peut surgir à n’importe quel moment de l’année. Il est illusion, désert ou jardin d’Éden, abondance ou précarité.
Comme l’hiver ou l’automne, il n’est pas ce qu’il dit être, mais ce que nous voulons qu’il soit.
Dans ce printemps des années 1970-80, sur les chantiers du treizième arrondissement de Paris, l’air est moins doux. Dans les vestiaires des grandes tours en construction, haine, violence et amitié circulent à marches forcées.
On gratte, on ponce, on rebouche, on maçonne. On tire les câbles. On soude le cuivre. Pendant que mes mains travaillent, mon esprit s’échappe. Dans ma tête, je peins la mer. Elle scintille comme un immense ruban ondoyant. Elle est loin, et pourtant obsédante. Ses vagues ondulent sur mon corps jusqu’à plus soif. Je suis le noyé qui revient.
J’ai l’impression de vivre dans un asile. Je suis le jeune qui refuse de larbiner pour les anciens, si on ne le respecte pas. D’égal à égal, mon grand ! Tu es peut-être plus fort, mais au bout du compte, nous serons deux.
Les hostilités commencent à sept heures trente. Cinq minutes de retard et c’est une demi-heure retirée de la paie. Le Petit Soldat du système veille. C’est un bon chef. Il est juste, dit-on.
La tension ne retombe jamais vraiment. Un mot de travers, un regard mal compris, un supporter contrarié, un Yougo nostalgique, un Arabe méfiant, un Espagnol privé de son cante jondo… et tout peut exploser. En une seconde, une bouteille, un couteau, une fourchette, le malaxeur de peinture, deviennent des armes.
La suite est banale : police, menottes, ambulance, commissariat. Pourtant, on licenciait rarement pour une bagarre. On changeait simplement de chantier, parfois de boîte. Le travail ne manquait pas. Il suffisait de « traverser la rue » pour en trouver. 
À midi, nos repas sont assaisonnés d’odeurs de sueur, de peinture, de poussière et de solvants. Mais l’ambiance n’est pas toujours mauvaise. Il arrive même que la franche camaraderie prenne le dessus. On rit, on plaisante. On raconte des blagues. On parle de cul, maladroitement. 
Les boîtes commencent aussi à faire la guerre au pinard sur les chantiers. Sacrilège ! Calva, pastis et picrate faisaient partie de la joie de vivre. L’alcool a une dialectique, certes absconse, mais on se comprend. Les pisse-vinaigre d’en haut veulent réduire la consommation, voire la supprimer, alors que chez eux, il y a ça et autre chose. Pour certains, c’est déjà une guerre. 
Je parle souvent tout seul. C’est le moment où je me trouve en bonne compagnie. Je ripoline des plinthes, des portes, des murs. Je suis seul et j’aime ça, la solitude. On me met souvent à la finition. A ce qu’il paraît, je suis « un bon ».
Pendant ces heures, je parle à mon compagnon le plus fidèle : mon goéland bien aimé. Le roi de l’éther ! En réalité, c’est un fou de Bassan. Un sacré pêcheur ! Quand il plane au-dessus de moi, je lui raconte mes pensées. 
Aujourd’hui, il est agité. Ça chagrine sous la coiffe. 
— J’ai beaucoup de choses à raconter, dit-il d’emblée. Drôle de pays, drôle de climat. Tu m’as entraîné ici un mois de décembre. Quelle odeur ! Quelle douleur. Et pas de mer… enfin si : la Seine. Parlons-en. En la survolant, j’ai cru voir un reflet. Une belle pièce, ai-je pensé. J’ai plongé. Mauvaise idée : c'étaient les rayons d’une roue de vélo. Je me suis retrouvé le bec coincé. J’ai cru mourir. 
Je lui fais remarquer que décembre a tout de même ses charmes : les lumières, les préparatifs des fêtes, les gens affairés. 
— Quelle idée de venir ici ! Moins onze degrés ! Au lieu de lécher les vitrines, trouve-toi un manteau. 
— Je dois tenir. C’est le prix à payer si je veux revenir au pays. 
— Revenir ? On ne revient jamais. Le passé n’arrête jamais de s’éloigner. 
Il décrit la ville : du béton, de l’asphalte, des clapiers, un canal gris qu’on appelle la Seine. Même sous le ciel bleu, elle reste grise. Les oiseaux eux-mêmes ne font que passer, hormis les habitués. Heureusement, un jour, un pigeon voyageur s’est posé près de lui.
 — Bonjour, a dit l’oiseau. Comme il n’y avait personne d’autre, il a répondu. Le pigeon se nommait Ivan. Géographe, disait-il. 
Habitué à traverser les climats et les paysages en quelques battements d’ailes. Il transportait du courrier d’un point à un autre, sans frontières ni douanes. 
Voyant mon fou de Bassan mal en point, Ivan décida de l’aider. Il lui montra la route de la mer. 
Ensemble, ils prirent leur envol. Ivan avait du mal à monter ; le fou de Bassan le prit sur son dos. Il devint son guide, son GPS. 
Ils suivirent la Seine jusqu’à l’endroit où elle se jette dans la mer pour laver son eau sale.
Quel vol ! Quelle liberté ! La mer n’était pas vraiment celle qu’il connaissait. Des dunes, des herbes maigres plantées comme des piquets, des chiens pressés. Pourtant, malgré tout, il se sentit étrangement heureux. 
C’est là, au bord de cette mer inconnue, qu’il prit congé d’Ivan, le remerciant d’un coup d’aile affectueux et lui souhaitant bonne route. 
Il connaissait la route du retour. 
Des années plus tard, il reprit la route au point où il l'avait laissée, en quittant Ivan. Il se mit à la longer en direction de l’ouest.
Le paysage s’offrait désormais à lui dans une splendeur qu’il n’avait jamais soupçonnée. Le soleil répandait une lumière neuve, douce et dorée, qui effaçait jusqu’au souvenir du sombre mois de décembre où il avait posé le pied dans ce pays pour la première fois. 
C’est en poussant une aile enthousiaste qu’il découvrit l’archipel des Sept-Îles — et, parmi elles, l’île aux Oiseaux, havre de vie et d’abondance. Il y trouva chaleur humaine et de la vraie nourriture !
Il s’y établit, et jamais plus il ne prononça les mots « retour au pays »
 
Sous l'Casque d'Erby
 

2 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Dimanche. Printemps. Frisquet. Ça picote. Ça tombe à pic pour un peu de lecture. Si ça tente quelqu'un, les fables. La bonne journée.

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  2. Hello amigo, J'ai bien envie de l'appeler Rod ce fou de Bassan ;) Besitos !!

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