samedi 24 janvier 2026

Une valise pour un rêve

Pixabay
 
Je suis là. Immobile. Figé comme le rocher qui me fait face, à quatorze kilomètres à peine. Quelques encablures, et pourtant une séparation. Un rêve : partir. Me voit-il comme je le vois ? De ce côté-ci, je compte les jours. De l’autre, on compte les arrivées. 
Entre ce rocher anglais de Gibraltar, sentinelle plantée à l’extrême sud de l’Europe, et le monte Hacho, dans l'enclave espagnole du Maroc, silhouette dressée en miroir et prison militaire, s’étire un espace disputé. Ni terre, ni mer, ni frontière reconnue. Un couloir surveillé, traversé, contrôlé. Sillonné par des embarcations semblables à des escarbilles poussées par les courants.
C’est dans ces parages que mon imaginaire a pris racine. Les Colonnes d’Hercule. On les dit limites du monde ancien. Pour moi, elles sont un seuil. Un passage sous lequel le réel se fissure, laissant filtrer le rêve. 
Le rocher ne bouge pas. Il regarde. La mer, elle, obéit à d’autres lois. Elle transporte des marchandises, des soldats, des corps fatigués. Parfois des morts. Elle caresse la pierre ou la frappe, selon l’humeur du ciel. 
La nuit, les étoiles s’y reflètent comme pour rappeler que rien n’est jamais tout à fait fixe. Pendant que je me concentre sur l’autre rive, mon esprit est perdu dans ce voyage sans fin. Il franchit des frontières que mon corps n’a pas encore le droit de traverser. 
Je n’ai jamais vu la neige. Dans mon monde, elle n’existe que dans les récits, les photos, les films étrangers. J’aimerais la toucher. M’enfoncer dans son duvet comme on entre dans le corps d’une femme. Sentir l’étreinte du froid dans ma chair pour mieux apprécier sa douceur. Son mystère. Une obsession née de la chaleur, de la poussière, de l’ennui des jours. Pas qu’ils soient réellement ennuyeux ou tristes, mais j’ai besoin de passer à autre chose. 
Dans le désert de mon corps, la neige est une promesse. J’attends les tempêtes, quand la mer se déchaîne et crache une écume blanche, comme une imitation grossière des hivers neigeux. J’imagine ma terre rouge recouverte de silence, lavée de ses traces, de ses fatigues. Une terre où la neige éteint le bruit et cache le sang et sa douleur. Mon esprit sait ce que mon corps apprendra plus tard. Mon corps, lui, porte le poids du travail, de l’ignorance imposée, des routes interdites. 
Je reste sur ce bord de mer, longé par la route qui mène vers d'autres paysages. Là où les rêves font ce qu’ils peuvent pour survivre. Le temps est lent pour ceux qui attendent. Il ressemble à une hirondelle hésitante. Je suis le fil fragile sur lequel elle pose des ailes fatiguées avant de repartir. Vers le nord quand le sud étouffe. Vers le sud quand le nord ferme ses portes.
La sirène du bateau retentit en quittant le port. Elle couvre le bruit des discussions, des papiers qu’on vérifie, des adieux qu’on écourte. Elle dit au revoir à ceux qui restent leur promettant un retour qui ne viendra pas. 
Un jour, j’y prendrai place. J’irai voir les neiges du Kilimandjaro. Un nom immense, presque irréel. On m’a dit que c’était loin. Dangereux. Cher. Mais vivant. Plus vivant que l’attente. Aussi vivant que l’était l’auteur de ce livre merveilleux, Ernest Hemingway, dont j’ai lu Pour qui sonne le glas, grâce à Don Antonio Torres, l’instituteur. Il me l’avait glissé avec un certain mystère, m’invitant au secret, l’index formant une croix sur sa bouche. Je lève mon verre à sa santé !
Quand j’ai demandé où se trouvait le Kilimandjaro et combien coûtait le voyage, ma tante a ri. Elle coupait des tomates — il faisait trop chaud pour préparer autre chose. Puis, regardant ma mère, qui garde son silence, elle a dit : 
— Celui-ci n’a pas fini de faire des tours. 
Elle n’a pas répondu à ma question. Personne ne répond jamais à mes questions. Ou alors, de manière évasive et incomplète. Ma tante a pourtant traversé la mer. Jusqu’à Grenade. À la Sierra Nevada. Au cœur des Alpujarras ! 
Elle aime raconter ce voyage comme une victoire personnelle. Son amant l’avait laissée à l’hôtel pour aller « acheter des cigarettes ». Il n’est jamais revenu. Elle, si. Plus forte, peut-être. Plus seule aussi. Elle montre encore la photo : lunettes noires, allure de star italienne. Les filles l’enviaient. Les garçons rêvaient d’être quelqu’un d’autre. C’était avant que les frontières ne deviennent plus hermétiques. 
Moi, je ne sais toujours pas où se trouve le Kilimandjaro. Ni combien coûte le voyage. Ces questions résonnent comme une obsession et une blessure dans mon esprit. J’irai quand même. Et après, sûrement, j'irai voir les mines du roi Salomon. On raconte que l’or et les pierres précieuses y abondent. Qu’il suffit de se baisser pour s’enrichir. Nous avons tous besoin de légendes pour colorier nos images. 
Finalement, c’est Don Antonio Torres qui m’en a parlé. Instituteur, catholique fervent, fils et petit-fils de croyants disciplinés. La guerre civile lui a tout pris. Les amis. La famille. Les certitudes. Il n’y a plus que deux camps désormais : les morts et les morts-vivants. 
Il dirigeait l’école comme on tient une caserne. Enseignait à tous, du primaire à la terminale, avec la même passion. Il nous préparait à la première communion tout en nous parlant d’un monde juste. J’aimais ses histoires. Les Romains y étaient toujours les méchants. Je détestais les Romains !
Aujourd’hui, je travaille. De petits boulots. Apprenti. Arpette. On m’humilie, on se moque. Normal, les grands sont passés par là avant moi. Chacun son tour. Je laisse faire. Je leur glisse entre les doigts. J’économise chaque peseta. Rien d’autre. Le départ a un prix. Ma valise est prête. Petite. Discrète. Je l’ai lustrée avec un cirage spécial. À l’intérieur, peu de choses. Trop attirer l’attention est dangereux. Sous le rabat, une image pieuse : la Vierge d’Afrique. Mon fétiche et mon porte-bonheur. Elle ne quitte jamais mon esprit. Elle protège ceux qui traversent, la mer ou le monde.
Demain, comme les hirondelles, je partirai. Je quitterai le fil. J’irai toucher la neige. La voir fondre. La laisser emporter ce que je ne peux pas garder.
Et si l’or, l’argent, les pierres n’étaient qu’un prétexte ? Et si l’Histoire elle-même n’était qu’un long, un interminable déplacement, dont le choix ne nous appartient pas ?
La sirène du bateau retentit encore. Plus forte. Elle traverse mon corps. La ville s’éloigne, devient un contour flou, un souvenir en formation. Je suis à bord. Accoudé au bastingage.
Je fais un signe de la main à mon rêve. Il agite un mouchoir blanc. Il est comme un fantôme sur le quai. Il sait que je ne reviendrai pas.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 

 

5 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Un peu moins présent, mais pas moins actif. Je m'attèle à la rédaction de quelques nouvelles, en vue d'un recueil. Je les proposerai ici à raison d'une par week-end. Je vous souhaite la bonne lecture. Et le bon tout.

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  2. Bonjour Rod, quel magnifique texte. J'en suis toutes retournée tant il parle à mes souvenirs... Merci et bonne journée à tous.

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    1. Merci Volti. Je me bats avec des bribes en essayant de ne pas être trop "ringard", comme on dit. On verra. Bisous.

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  3. Joli texte !... Un rayon de soleil bien chaleureux qui passe à travers les nuages de pluie qui remettent le couvert ces jours-ci !!!... ET ILS BAVENT LES CONS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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  4. Samedi est arrivé, et avec lui la plume inimitable de notre Espagnol d'Afrique... son français ferait honte à bien des étudiants d'aujourd'hui.
    Amitiés à tous les Cailloux !
    Jean-Claude

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