samedi 7 février 2026

Bréhat en deux lettres

Image générée par IA
Bréhat en deux lettres, c’est l’île rêvée à hauteur d’homme et de vent. Un morceau de terre qui s’étire entre deux inconnues, X et Y, comme un secret que l’on devine sans jamais l’atteindre.
Ici, la lumière possède sa langue propre, les marées écrivent chaque jour une nouvelle phrase, et le silence tient lieu d’alphabet. Petite, mais grandiose. Aussi vaste que le vaste monde tenant dans une poche revolver. 
Sa configuration tient en deux lettres de l’alphabet, pas n’importe lesquelles : le X pour la partie sud, le Y pour la partie nord. Mince en son milieu, taille de guêpe qu’un pont Vauban enjambe, on ne la saisit pas facilement. 
Pour tout dire, elle est imprenable. C’est l’île de Bréhat. Deux symboles mathématiques désignant une inconnue. Voyelles et chromosomes unis par une même explosion. Trois kilomètres de long à vol d’oiseau, la moitié en largeur. 
À vouloir la cerner, on y perd quelques plumes. Le mot même devrait être proscrit. Au bout d’une vie, elle peut encore surprendre. Elle semble offerte, vous ouvre les bras, puis vous serre dans son mystère jusqu’à l’abandon de toute résistance. Vous ne la posséderez jamais. C’est elle qui dicte le tempo. Qui indique l’heure et le lieu. Qui parle du hasard avec la certitude de votre ignorance. 
À la prendre de haut, elle vous tient dans ses griffes. On connaît plus aisément une grande ville que les sinuosités de ses lacets. Quand elle livre un secret, c’est qu’elle en possède mille autres. Elle ignore les gens pressés. Une île, c’est un lieu d’être. On s’y arrête, on parle, on voisine au rythme des marées. Chacune compose un nouveau paysage, où chaque habitant est la capitale de lui-même. 
Une île dans laquelle le facteur est, lui aussi, à la découverte de soi. En basse saison, le courrier est livré en moins de deux heures. Les urgences d’abord : administratif, mandats. Le reste peut attendre, disait Ferdinand, grand gaillard venu de la Normandie voisine, qui avait adopté le rythme de l’île. 
Je l’aimais bien, Ferdinand, avec son regard fureteur et son sourire sardonique, son air dégingandé très Jacques Tati. Les lettres plus personnelles, il les gardait un peu. C’était son passe-temps du soir. Au lieu de regarder la télé, il découvrait les habitants en lisant leur courrier. Il ouvrait les enveloppes délicatement et les refermait avec le même soin. Personne ne songeait que lui, le porte-lettres, ne recevait jamais aucune. De vraies lettres.
Il me fit cette confidence un soir, à la faveur d’une cuite sauvage que nous partageâmes jusqu’à perdre notre état civil. Nous nous retrouvâmes torses nus dans la partie nord, là où la lande court vers le phare du Paon, à fredonner le boléro qu’il aimait. 
Chez lui, un vieux quarante-cinq tours tournait souvent sur le tourne-disque pendant qu’il lisait le courrier des voisins. Cucurrucucu Paloma lui mettait la chair à vif. Il me montrait ses avant-bras : 
— Ça dresse les poils comme un bois de peupliers. 
Puis, plus très lucide, il se mit à bafouiller des aveux : 
— Quel mal il y a à s’instruire ? Je ne fais de mal à personne. Je nourris mon cerveau. Et puis, quand je parle aux gens, je sais. Je ne devine pas. Je ne juge pas non plus. Je fais ça pour me sentir moins seul… pour être en communion avec les gens. 
Ses chroniques pour la presse locale étaient, à ce titre, fort documentées, c'était un régal pour les amateurs de curiosité. 
Ferdinand seul savait les anfractuosités dans lesquelles son inspiration se blottissait. Le pays était fier de son fils d’adoption. Ferdinand s’informait d’abord, partageait ensuite. Jubilait enfin. 
Sans rien dévoiler de son magnifique manège. Le silence des temps expirait sur le bord de ses lèvres. 
Le lendemain, Ferdinand reprit sa tournée, fidèle à ses chemins de grève imprégnés de l’odeur de goémon. Il marchait contre le vent, poussant son vélo, la sacoche pleine de nouvelles qui ne lui étaient jamais adressées. 
On disait qu’il parlait seul en descendant vers le port, mais c’était peut-être aux lettres qu’il s’adressait — à celles qu’il lisait et prenaient du retard. 
Depuis, chaque fois que le vent se lève sur Bréhat, j’imagine Ferdinand quelque part, lisant le souffle du large comme on déchiffre un mot d’amour oublié. 
 
Sous l’Casque d’Erby
 

3 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Voici donc, un nouveau volet des « contes brefs » en cours de rédaction. Je précise que : « Toute ressemblance avec des faits et des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite et ne pourrait être que le fruit d'une pure coïncidence ».
    Ceci est une fiction. Même si, comme toutes les fictions, elle s’appuie sur une part de vérité.
    N’allez pas penser que je tourne le dos à l’actualité, on en peut plus décadente. Tant et plus, qu’il m’en reste plus dans les boyaux de quoi vomir. La bonne journée.

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  2. Bonjour Rod, Un endroit sauvage, battu par les vents qui donne envie d'aller sur place, pour s'imprégner de l'ambiance. Moi aussi j'ai la nausée en permanence avec cette actualité satanique... Bisous à tous malgré tout ! V....i

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  3. C'est toujours bon de se souvenir !!!!... Ça rajeunit ! Bonne journée ! (R*B)

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