dimanche 23 août 2026

Hall de nuit – Conte bref


« Très confortables, ces fauteuils crapaud. Une petite réserve, pourtant : le simili. Le skaï, quoi. Ça chauffe les fesses, ça colle au futal et, au bout d’un moment, on finit par glisser vers le bord. » 
Accroché à ma potence à perfusion, sa liane plastique serpentant sur l'accoudoir, je sirotais un énième café tiré de la machine. Le hall était muet. L’hôpital, verrouillé pour la nuit, semblait avoir digéré son personnel, ses visiteurs et ses bruits de jour. Ne restait que la demi pénombre des veilleuses, l'alignement des ascenseurs et ce bourdonnement venu des couloirs latéraux qu’on finit par ne plus entendre. 
J’étais tendu, mais tranquille. Fixé au mur, l'écran de télévision affichait un noir profond, sans même le clignotement d’une veille. L'immobilité était totale. Puis une bouffée d’alcool pur et de tabac froid vint fouetter mes narines. Pas une odeur discrète. Une présence. 
Avant même qu'elle n'entre dans mon champ de vision, je sus que mon territoire était violemment investi. Une ombre massive me contourna lentement et vint se planter devant moi. 
— Salut, compagnon ! 
Au son de cette voix rocailleuse, je compris aussitôt que ma tranquillité venait de prendre un coup de calcaire. 
— Salut, l’ami, répondis-je par réflexe, l'air hébété. 
Sans demander son reste, l'homme posa sur la table une bouteille de vodka déjà bien entamée, deux gobelets en carton, puis, avec une satisfaction appliquée, un paquet de cigarettes extrait d’une poche de son blouson. 
Je suivais son manège, stupéfait. Pour la paix, on repassera. 
— Désolé, mais il m’est interdit de toucher à ça. 
— C’est ce qu’on m’a répété des dizaines de fois. La première, ça remonte à… 
— Comment vous avez fait pour entrer ici ? La sécurité ne filtre plus ? 
Il eut un petit sourire. 
— Les pompiers. 
— Les pompiers ?
— J’errais en ville. Bien torché. Je me suis étalé sur le trottoir. Un beau trou au front. 
Il désigna d'un doigt incertain un pansement maculé. 
— Vous voyez la suite… 
— Non. 
— Ils m’ont ramassé, embarqué, déposé aux urgences. Et voilà. 
— Et la bouteille ? Le paquet ? 
— Ils n’ont pas fouillé mon barda. Les urgences débordent, le personnel est sur les dents. Ils ne sont pas assez nombreux. C'est le foutoir. Y en a qui geignent, d'autres qui morflent, des qui jouent la comédie. Dans ce souk, se glisser jusqu'ici, c’est un jeu d'enfant. Il leva son verre vide vers moi. 
— À la tienne, compagnon ! 
C’était la deuxième fois qu’il me collait du « compagnon ». Un irréductible. Un marin de comptoir. Ou simplement un type complètement défoncé. 
— La sécurité est censée patrouiller. 
— Pas avec les transfuges de la psy. On nous fout la paix. 
Il dévissa le bouchon de la vodka avec dextérité. 
— J’ai un collègue qui écume les étages en ce moment. On s’est fait la malle en même temps du centre. Marre des cachetons qu’on nous fait avaler pour qu’on se tienne tranquilles. Il cherche un dentiste. 
— Un dentiste ? À trois heures du matin ? Ici ? 
— Il prétend que le sien lui a posé un micro sous un plombage. Un truc du gouvernement. Il s'imagine qu'on l'a fiché comme individu dangereux pour le système. 
— Un micro sous une dent… C'est du lourd... 
— Pire que ça ! 
Il avala une bonne gorgée, essuya sa bouche du revers de la manche et se pencha vers moi, l'œil plissé. 
— Lui, au moins, il a une excuse. 
Je sentis que la soirée allait s'étirer dangereusement. Me fixant intensément, il lâcha : 
— T’es pas ce que tu parais. Tu caches bien ton jeu. T’es un petit malin, toi. 
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? 
— Ta tête. M’est avis que t’en as vu de la pluie courir sous les ponts. T’es un rouge, un vrai... Je dis ça… 
— Je déteste le rouge, coupai-je calmement. Jamais assez intense. Toujours en demi-teinte.
— Comme le vin coupé à l'eau, c’est ça ? 
— Je déteste le rouge. Je n’aime que le pourpre dans le cœur des fleurs. 
— Un indien, je te jure. 
— Même pas. 
Deux malabars en blouse blanche se postèrent de chaque côté du fauteuil de mon visiteur, l’invitant à les suivre sans tapage. Ce qu’il fit sans se faire prier. 
Se tournant vers moi, il dit : 
— Content de t’avoir croisé. Moi, c’est Bogdan. A une prochaine, Geronimo ! 
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

5 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. J'ai pris goût à ces contes brefs que je nous propose le dimanche en guise de liturgie. J'espère que vous appréciez. La bonne journée.

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    1. Le bonjour à toi l'ami et bonne journée too !... Dois-je comprendre que t'es toujours en prison... "hospitalière" !?

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    2. Bonjour René. Je suis définitivement tiré d'affaire et je vais de mieux en mieux. Ouf ! Merci.

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    3. >>> Ah les loups, y'a !!!!

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  2. Les puces dans les dents ont eu existé ... c'était une idée/réalisation française . Mais la start-up a été priée de cesser son activité. Il a été dit que le stock de produits finis avait été fourgué. A qui ?

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