dimanche 3 mai 2026

Les Vents disent des choses inaudibles


Le bruit des vagues ne s’arrête jamais. Il revient, encore et encore, comme le souffle obstiné d’un monde qui ignore le repos. On finit par ne plus l’entendre — ou par croire qu’il pense à notre place. 
La vie, elle, ressemble à un accident. Un sursaut né du tumulte, de cette agitation intérieure qui murmure : « Lève-toi et pense. » Peut-être que tout commence là. Ou aurait dû commencer là. 
Les vents écrivent les pages de ton histoire, et de la nôtre. Du premier au dernier souffle, nous ne sommes que des phrases inachevées, des pronoms personnels égarés dans le texte du temps.
— Tu regrettes ? 
— Quoi donc ? Le temps ? 
On l’avait surnommé Bulle Montgolfière. Il semblait gonflé d’air, porté par des rêves trop vastes pour lui. Certains le disaient neurasthénique ; il n’était que boulimique — de tout, sauf de ce qu’il fallait. 
Les enfants, cruels comme sont ceux qui n’ont pas encore appris à dissimuler, lui avaient donné ce nom parce qu’il lui collait à la peau. Dans le quartier, chacun portait le sien. On s’y faisait, ou l’on se battait — et la bataille ne changeait rien. Bulle, lui, avait choisi l’habitude. 
Ses contrariétés faisaient office de preuve : il existait, puisqu’il était contrarié. Cela lui suffisait. À sa manière, il se sentait proche de tous ceux que la vie pliait sans rompre. 
Ses parents, inquiets de son silence, l’avaient envoyé chez le psy. Il ne criait pas, ne débordait pas — anomalie pour un enfant. C’était l’époque où l’on cherchait la vérité dans les profondeurs du cri. On pensait libérer en forçant les digues.
Certains s’y étaient essayés. Ils en parlaient comme d’une expérience utile. Mais ils n’y retournaient pas. 
« Savez-vous le temps qu’il faut à l’esprit pour ordonner une peur ? » 
Bulle posait la question sans hausser la voix. Et chaque fois, le silence tombait, compact, comme si personne n’osait en vérifier la réponse. 
Le samedi, il encaustiquait le parquet de sa chambre. Toujours le samedi. 
« C’est mon jour de repos », disait-il. 
Il s’appliquait avec une précision tranquille, indifférent aux allées et venues autour de lui. « C’est mon jour de repos », disait-il simplement. Jusqu’à ses dix-huit ans, il avait vécu avec sa mère, veuve d’un homme mort de la silicose, les poumons transformés en sacs de suie par des années passées dans les mines du Nord. De galibot à contremaître, son père avait gravi les échelons à force de souffle — jusqu’à ce que ses poumons, épuisés, rendent une suie pâteuse, noirâtre. Exit. Comme tant d’autres ombres anonymes. 
Après sa mort, la mère avait fui les terres maudites pour se réfugier en Beauce, chez une sœur vieille fille. « Une région morne et plate », résumait Bulle, qui y avait grandi entouré de femmes, éduqué comme un homme d’intérieur, expert en tâches ménagères. 
À dix-huit ans, il était devenu représentant en cosmétiques, sillonnant les enseignes pour vendre des crèmes et des parfums de qualité supérieure. 
« Savez-vous qu’il faut deux cents litres de lait d’ânesse pour cinquante millilitres de crème ? » 
Il lançait cela pour surprendre, pour épater, pour faire étalage, comme on lance une pierre plate pour faire des ricochets dans un étang calme. 
Mais en Mai 68, le calme céda. 
Les vitrines se remplissaient de pavés. Les slogans couvraient les murs, les certitudes se décollaient comme des affiches mal collées. Les jeunes ne voulaient plus vendre, ni acheter — ils voulaient vivre autrement, sans trop savoir comment. N’importe quel chemin vicinal devenait la mythique route 66. 
Le patchouli s’installa dans les rues. Odeur lourde que Bulle détestait. 
« Où placer ça, dans l’ordre des plaisirs ? » disait-il en fronçant le nez. 
Il continua pourtant à faire sa tournée, mallette à la main, cravates bien nouées, crèmes soigneusement alignées. Il parlait de textures, de rareté, de lait d’ânesse. 
« Deux cents litres pour cinquante millilitres. » 
Il laissait la phrase flotter, espérant encore surprendre. Mais plus personne n’écoutait vraiment. On voulait du brut, du simple, du vivant — pas du raffiné. 
Bulle attendit que ça passe. 
Il habitait toujours sa chambre de bonne, près de la Mutualité. Le soir, l’air était chargé de discussions sans fin. On refaisait le monde à voix haute. On coupait les phrases des autres pour aller plus vite. On se coiffait du béret Che Guevara étoile rouge. 
Lui marchait jusqu’à la fontaine Saint-Michel, sans céder d’un pouce à la mode. Il restait là un moment, sans rien dire. Il avait le visage fermé, comme si le jour ne l’avait pas concerné. 
Les années passèrent. Nous nous perdîmes. 
Je le retrouvai par hasard, dans le Quartier latin. 
Cheveux longs. Sandales. Un pétard au coin des lèvres. Le visage ouvert, presque lumineux. 
« J’ai plusieurs vies de retard. Je cours après. » 
Il me tendit un livre de Lucien Bodard. 
« Je pars pour la Chine. » 
Nous marchâmes jusqu’au jardin du Luxembourg. Des joueurs d’échecs, penchés sur des parties immobiles, semblaient attendre un adversaire qui ne viendrait pas. 
« La vie est un accident. C’est la seule qu’on ait. » 
Il écrasa son mégot. 
Sur le chemin du retour, nous bûmes un thé à la menthe. Des pâtisseries orientales trop sucrées, comme avant. 
« Ça n’a pas changé. Pourtant. » 
Il souriait. 
Nous nous quittâmes sans insister. Un « à bientôt », posé là, sans poids. 
La foule nous absorba. 
Je ne l’ai plus jamais revu.
 
Sous l'Casque d'Erby 
 
 

3 commentaires:

  1. Le bonjour aux passantes et aux passants. Encore sept et ç'en sera fini de mes 22 fragments des contes brefs. Une petite expérience bien enrichissante. On apprend plein de choses sur soi, sur autrui et sur les choses de la vie, en se livrant à cet exercice. La bonne journée.

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  2. Bonjour aussi
    Les oiseaux sont là, la pluie aussi. Personne d'autre, et c'est bien. Parfois une voiture passe, appelée par la lointaine Nantes.Sans doute quelque part certains ont--ils la frite. Je me contente d'avoir la pêche, c'est plus juteux.
    Et que le père Dimanche se penche sur les passants où qu'ils soient. Qu'ils aillent d'Issy à Lha, ou d'un passé déjà presque oublié à un avenir dont personne ne sait de quoi il sera fait. C'est la surprise.
    Longue vie aux druides !
    JC

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  3. Les vents ! De l'aquilon tonitruant au zéphyr, du génial mistral à l'autan mystique, du simoun à l'arrangeant chinook, du Cers si sec au vent de Galerne porteur de pluies froides...
    Alors chantons tous ces vents !
    JC échevelé, livide ai milieu des tempêtes, mais riant et crachant contre le vent comme les vieux Cap-Horniers.
    Les tornades sont terribles
    Témoignage de mon fils.
    Il allait de Poitiers à Auxerre, puis en approchant de sa destination il vit un nuage bizarre, qui lui a fait penser à une tornade. Ce nuage allait dans la même direction, mais en avance sur sa voiture. Traversant les villages, il assistait au fur et à mesure à la sortie apeurée des habitants, constatant que des pans de murs, des arbres, s'étaient écroulés. Certes, sans doute n'était-ce qu'une tornade "relativement" faible, mais cela restait très impressionnant.
    Autre témoignage : un jour alors qu'il faisait particulièrement sec, j'approchais de Chauvigny, sur la rivière Vienne. Soudain, alors que rien ne pouvait l'anticiper, ma petite voiture a été prise en plein élan par un flux venteux qui l'a fait tournoyer sur la route avent de continuer plus loin. Une "sorcière" assez costaud. Même d'une manifestation météorologique aussi minime, on s'en souvient. On ne plaisante pas avec la Nature.

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