À la mémoire de Michel — consul, maire et complice de mes plus belles bêtises.
Le vent portera votre hommage bien au-delà des cieux.
Les municipales approchaient. La pression montait. Ça turbinait sous les casquettes.
Des enjeux ? Ici ? Quels enjeux ?
Ôtons-nous de l’idée qu’une municipale serait un affrontement de haute intensité entre deux camps en rupture de civilisation. Une municipale, dans notre bled imaginaire parmi les bleds imaginaires, est un sketch à ciel ouvert dont le clou demeure le dépouillement.
Entre-temps, chez Gabardine — deux mandats à son actif — on briguait un troisième.
« Jamais deux sans trois ! » avait-il clamé un soir devant un parterre d’avinés, fiers de l’être, qu’il arrosait sans compter.
Gabardine n’était pas un fils du pays. Il était arrivé discrètement, avait ouvert un atelier de menuiserie-ébénisterie et s’était fait une jolie réputation d’artisan méticuleux. Sur sa lancée, il avait séduit la fille d’un ancien maire et, de fil en aiguille, la mairie était devenue une affaire familiale.
On l’avait surnommé Gabardine parce qu’il portait ce manteau par tous les temps. Qu’il fasse canicule ou pas, il ne quittait pas sa seconde peau. Elle lui portait chance, autant qu’elle lui donnait un genre.
Gabardine avait la parole facile et la perfidie à bout de langue. L’aide du beau-père lui avait permis de s’instruire sur la mentalité du pays et sur la manière de s’y prendre avec les enfants du village.
Plus la campagne avançait, plus des choses inexplicables devinrent officielles.
Personne ne sut vraiment quand cela commença.
Probablement le jour où le conseil municipal vota, à l’unanimité moins une abstention digestive, la création d’un adjoint au stationnement des tracteurs.
Il n’y avait pas de problème de stationnement. Il n’y avait presque pas de tracteurs dans la commune et aucun ne stationnait jamais dans le bourg. Mais il fallait se méfier : cela pourrait arriver.
Raison pour laquelle Jojo fut nommé. Il le méritait. On imprima même des cartes officielles :
Joël Le Mener Adjoint délégué aux tracteurs et assimilés.
Autre projet.
— On va redéfinir le sens giratoire de la place. Pour empêcher les vélos de heurter les passants et les enfants à la sortie de la messe.
Pendant deux semaines, tout le monde tourna dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, par précaution. Même les piétons.
On vivait dans un village moderne.
Gabardine expliquait ça très bien :
— Faut anticiper les normes européennes.
Personne ne savait lesquelles. Mais « européennes », ça coupait court à toute discussion.
Même Fernand, le dindon du presbytère, que le curé avait recueilli et nourrissait avec dévotion, commença à douter de la réalité.
Un matin, il interrogea Yvonne, la bonne du curé — petite femme sèche et fervente qui nourrissait Fernand parce qu’il était une créature de Dieu.
— Dis-moi, Yvonne… et si je me présentais ?
Il glouglouta un instant avant d’ajouter :
— J’en ai parlé à Thanos, le chien errant qui lève la patte sur tes glaïeuls. Il m’encourage à monter une liste d’opposition.
Yvonne binait justement la terre autour des fleurs qu’elle voulait magnifiques pour décorer l’autel le dimanche, jour d’affluence.
Elle leva les yeux au ciel et répondit, laconique :
— Mon Dieu… au point où nous en sommes.
Pendant ce temps, Gabardine, candidat unique, multipliait projets et promesses.
Un gamin lui demanda un jour :
— Monsieur le Maire, pourquoi vous l'enlevez jamais ?
Il parlait de la gabardine.
Gabardine sourit.
— C’est pour le service public.
La réponse parut logique.
À force, tout devint logique.
Le plan communal de lutte contre le vent.
La commission d’harmonisation des volets.
La subvention pour « dynamiser la lenteur rurale ».
Le stage obligatoire de sourire et bonne tenue pour les employés municipaux.
On remplissait des formulaires pour des choses qui n’existaient pas encore, mais qui pourraient exister.
Et, peu à peu, plus personne ne sut très bien si Gabardine gérait le village…
… ou si le village s’était mis à exister uniquement pour justifier l’existence de Gabardine.
Sous l’Casque d’Erby


Le bonjour aux passantes et aux passants. Un conte bref très municipal aujourd'hui, et c'est de circonstance, sans l'avoir fait exprès. Le bon dimanche.
RépondreSupprimerBonjour Rod ! Quel talent ! :) Toutes ressemblances avec des évènements ou situations, etc etc .... Volti (blocage ou pas ?) ;)
RépondreSupprimerBonjour, Ah mais où il va les chercher :-)) , dans quel coin de cette masse crânienne mystérieuse se cachait Gabardine pour ressurgir just now ? Vraiment drôle ce conte, où même Gabardine multipliait projets et promesses.! Ben voyons.... Tous pareils, même sans gabardine 🙈 !
RépondreSupprimerBon dimanche à tous, et bizzzz,
Oma